SAINTONGE, ANGOUMOIS
ET PAYS D'AUNIK.
i, A FEMME DU ROULIER.
LA p'ïlTE ROSETTE. — LA MAÎTRESs' DU ROI CE AXS.
La P'tite Rosette et la Femme du roulier feront les frais de cette livraison , deux chansons importantes qui ne demandent pas à être expliquées (elles sont assez claires dans leur allure), mais qui, éclairées par des commentaires, démontreront par quelles singulières greffes une chanson peut s'acclimater dans un pays.
La P'tite Rosette, publiée en 1856 par M. Castaigne, nie valut d'entrer en correspondance avec le bibliothécaire de la ville d' Angoulême , de même que la chanson de la Femme du roulier nécessita quelques notes de madame Sand.
La P'tite Rosette est l'histoire de ces jeunes filles qui se marient ou qu'on marie à des vieillards tout à fait décrépits, dont le médecin de l'Empereur disait, en un mot piquant : — Sire, à soixante ans, on n'a plus d'enfants, à quatre-vingts ans, on en a toujours. Le troisième et le quatrième couplet montrent un poète plein d'observation. Le soir, à la danse : - — ^ Ménage bien tes pas, ma p'tite Rosette , dit le vieillard, ne te fatigue pas. » A table, les même avis prudents recommencent : — « Mange doucement, ma p'tite Rosette, n'ébrèche pas tes dents. n
Les jarrets du pauvre homme manquent de souplesse ; pour digérer, son médecin lui a conseillé de manger lentement et à petits morceaux, il croit qu'il a perdu ses dents pour avoir mangé trop vite dans sa jeunesse. Et voilà la p'tite Rosette condamnée à des prudences et des pratiques de vieillard.
Entre le quatrième et le sixième couplet, l'éditeur de la chanson avait jeté une ligne de points significatifs pour indiquer qu'il jiassait un couplet de mauvais (jotit. — Encore une concession à l'hypocrisie moderne! m'écriais-je un peu trop vivement, dans une « Lettre a \l Ampère louchant la poésie populaire publiée par la Revue de Paris (pet. 1853). Et j'ajoutai : « Ce couplet, que M. le bibliothécaire d' Angoulême appelle de mauvais goût, est certainement d'une franchise et d'une gaieté rustiques, qui, si vous le supprimez, enlève tout le caractère de la chanson. - XI, Castaigne, en homme d'esprit, m'envoya aussitôt le couplet supprimé, qui n'est pas seulement gaulois et salé, mais d'une crudité grossière devant laquelle tous les imprimeurs rougiraient. Autant est délicatement racontée cette première nuit de noces, autant ci' couplet jeté tout à coup au milieu de la chanson était brutal, si brutal même (pie je ne saurais l'analjser. On pourrait même certifier qu'il avait été ajouté après coup par quelque plaisant de profession, jaloux de montrer son savoir. Aussi répondisse à M. le bibliothécaire d' Angoulême que j'avais parlé trop vite de l'hypocrisie moderne,
et qu'il avait complètement raison.
Cette chanson de la P'tite Rosette, que le poète de Monsieur et Madame Denis, Désaugicrs, eût admirée, est très-répandue dans les Communes d'Echallat, Dou/.at , Eleurac et Mérignac, petits villages de l' Angouinois. Dans beaucoup de provinces le même sujet se présente : en
Auvergne , et tout récemment encore un de mes amis m'envoyait, de la Moselle, la clianson de la Charmante Mayotte , dont deux couplets montreront la parenté avec la P'tite Rosette :
Mon père m'y marie A l'âge de seize ans, M'y donna z' un homme De quatre-vingt-dix ans.
J'ai cherché à m' expliquer comment ces chansons pouvaient se retrouver avec de si grands airs de famille dans des provinces si éloignées, car la Lorraine est juste à l'opposé de l'Angoumois , et on me l'a expliqué par le surnom des Lorrains , connus depuis longtemps en France sous le nom de vendeurs de chansons. — Voilà le vendeur de chansons qui passe ! disent les filles en quittant leur ouvrage pour courir après un colporteur, la halle sur le dos, qui contient des images d'Epinal. C'est un Lorrain qui porte les produits des imprimeries d'Kpinal et de Charmes. La P'tite Rosette est sans doute d'allure angoumoise; elle est plus jolie que la chanson lorraine. Il en est des chansons comme des médailles surmoulées : c'est la première médaille qui a le plus d'angles; les délicatesses des contours se perdent au moulage. Il est présumahle que le même Lorrain qui vend de l'imagerie et des chansons, recueille sur son chemin des nouveautés, et que la P'tite Rosette, qu'il a entendue dans l'Angoumois, se transforme dans son esprit en Charmante Mayotte, même qu'elle s'applique non pas à la généralité des mariages disproportionnés, mais à un fait particulier de la commune, et que la Maijotte existe réellement dans le pays messin.
La Femme du roulier n'a pas couru tant de provinces. Au contraire, chaque pays semble repousser cette dure chanson, que M. Sainte-Beuve, en la communiquant au comité de la langue, avait donnée comme du Berry. a Je ne la crois pas herrichonne, m'écrit madame Sand , je ne la connaissais pas, i> et c'est une espèce de preuve. En effet, madame Sand connail tellement tout ce qui touche à la poésie populaire dans le Berry, qu'elle pouvait donner celte raison comme prohanfe. La chanson de la Femme du roulier a été si discutée dans sa moralité, qu'elle a prouvé par là sa force. Il est évident que les âmes tendres et les esprits dits poétiques en seront choqués; mais j'ai pour garant la commission de la langue du ministère de l'instruction publique et des cultes, qui s'est exprimée nettement par la plume de M. Ampère: « On peut trouver une certaine moralité dans la chanson de la Femme du routier, qui peint rudement l' abrutissement du vin et les suites des mauvais exemples.
Il reste à expliquer comment cette chanson , rendue populaire à Paris par les artistes , appartient à la Saintonge. I n peintre l'avait entendu chanter dans un village des environs de Saint-Jean d'Angely; le premier il l'apporta à Paris, et elle fit assez de chemin pour arriver jusqu'au comité officiel, qui la trouva assez caractéristique pour entrer dans l'immense choix qui se faisait au ministère. Peut-on appeler Chanson populaire de la Saintonge une chanson qui y a peut-être été transportée par un étranger, qui ne rend ni les mœurs ni la langue d'une prov ince? Certainement non; mais pour populaire, la Femme du roulier l'est d'origine; la netteté du langage, la cruauté de ce petit drame saisissant, en font même une des chansons les plus curieuses qui existent en France, jointe surtout à l'air lamentable et complainte qui se prête au caractère si différant des couplets : mélancolique au début , débauché au milieu , lamentable vers le dénoùment, et poussant un cri de révolte an dernier couplet.
C'est un drame amer dans ses conclusions fatales, où l'innocence est accablée, et c'est ce qui en fait le caractère.
Cimiri i.Fim .
Il me prit par la main , Me mena z'à la danse.
— Sautez , Mayotte , Sautez le petit pas, ma charmante Mayotte , Pour moi , je n'en suis pas.