PETIT ROCHER DE LA HAUTE MONTAGNE
La complainte que l’on va lire a été composée dans
des circonstances vraiment extraordinaires, et qui méritent d’être connues du lecteur. On me saura gré de reproduire ici la belle narration qu'a faite M. J. C. Taché des évènements qui ont précédé et accompagné la mort du vaillant coureur de bois, héros et auteur de ces couplets.
En remontant la grande rivière des Outaouais, on ne manquepas de s’arrêter au Petit rocher de la haute montagne qui est au milieu du portage des Sept-chules, en bas de l’Ile du Grand calumet : c’est là qu’est la fo+se de Cadieux dont tout le monde a entendu parler.
Chaque fois que les canots de la compagnie passent an Petit Rocher, un vieux voyageur raconte aux jeunes gens l’histoire de Cadieux ; les anciens voyageurs qui l’ont déjà entendu raconter aiment toujours à l’entendre, quand ils ne la redisent pas euxmêmes. Cette fois là, ce fut le vieux Morache, un arcien guide, qui nous déroula le récit des aventures de Cadieux.
Cadieux était un voyageur-interprète marié à une algonquine : il passait d’ordinaire l’hiver à la chasse et l’été il traitait avec les sauvages, pour le compte des marchands. C’était au temps des dernières expéditions des Iroquois : Cadieux avait passé la saison de chasse au portage des Sept-chutes où il était cabané avec quelques autres familles : on était alors au mois de Mai, et Cadieux attendait des sauvages de l’Ile et des Courte-Oreille (*), qui devaient descendre en même temps que lui jusqu’à Montréal avec des pelleteries.
La plus grande tranquillité régnait dans les cabanes du Petitrocher, lorsqu’un bon jour un jeune sauvage, qui était allé rôder autour des rapides et en bas du portage, arriva tout essoufilé au milieu des familles dispersées autonr des cabanes, en criant :
(#) Outaouais.
£0) CITANSONS POPULAIRES
Naltaoué ! Nattaoué ! Les Iroquois! Les Iroquois!
En effet un parti de guerre iroquois était, en ce moment, à environ une lieue en bas du portage des Sept-chutes : ils savaien, que c’était le temps où les canots descendaient la Granderivière venant des pays de chasse, et ils voulaient faire coup.
Il n°y avait qu’un seul moyen d’échapper, c’était de tenter de sauter les rapides, chose à peu près inouïe ; car, comme le disait le vieux Morache, üs ne sont pas drus les canots qui sautent les Sepl-chutes !
Mais ce n'était pas tout cependant, il fallait encore que quelqu’un restât sur place pour opérer une diversion, attirer les [roquois dans le bois et les empêcher ainsi, une fois engagés dans le portage, de porter leur attention sur les rapides et de connaître ce qui était arrivé. Pour qui sait ce que c’était que les Iroquois dans ce temps là, il sera facile de comprendre que, sans pareil stratagême, l’examen des traces toutes fraîches laissées par les familles les eut fait de suite partager en deux bandes, dont l’une eut remonté et l’autre descendu la rivière, à la poursuite des fogitifs.
Cadieux, comme le plus capable et le plus entendu de tous, se chargea de la périlleuse mais généreuse mission, prenant avec lui un jeune algonquin dans le courage et la fidélité duquel il avait une parfaite confiance. Leur but atteint, Cadieux et son compagnon se proposaient de prendre le chemin le plus sûr pour rejoindre leurs gens, qui devaient envoyer à leur rencontré en cas d’un trop long retard.
Ou leva les cabanes : une fois les préparatifs faits, Cadieux et son jeune compagnon armés de leurs fusils, haches et couteaux, munis de quelques provisions, partirent pour aller au-devant des [roquois. .Il était convenu que les canots laisseraient le couvert de la rive et se lanceraient dans les rapides, dès qu’on aurait entendu le rapport d’un ou plusieurs coups de fusils dans la direction du portage.
Une heure ne s’était pas écoulée qu’un coup de fusil retentit, suivi bientôt d’un autre, puis de plusieurs. Pendant cette lutte, au bruit des détonations, les canots, engagés dans les terribles courants, bondissaient, au milieu des bouillons et de l’écume, p'ongeaient et se relevaient sur la crête des vagues qui les emportaient dans leur course. Les habiles canotiers, femmes et hommes, aux deux bouts de chaque canot, régularisaient leurs
mouvements, évitaient les pointes acérées des rochers, et tenaient, avec leurs avirons, ces frèles cassots d’écorce dans les filets d'eau propices, indiqués par l’état de la surface des ondes et la forme des courants.
On s’était, en par‘ant, recommandé à la bonne Sainte-Anne et on priait de cœur tout le temps.
—Je n’ai rien vu dans les Sept-chutes, disait dans la suite la femme de Cadieux qui était une pieuse femme, je n’ai rien vu qu’une Grande Dame Blanche qui voitigeait devant les canots et nous montrait la route !
Les canots furent sauvés et rendus en peu de jours hors de l’atteinte des ennemis au Lac-des-Deux-Montagnes. Mais que faisaient Cadieux et son sauvage pendant tout ce temps, et que devinrent-ils ? Voici ce qui s’était passé, comme on l’a su plus tard de quelques Iroquois et des gens envoyés audevant du brave interprête.
Cadicux avait d’abord laissé les Iroquois s’engager dans le portage. Après avoir choisi l’endroit le plus favorable pour les tenir hors de la vue de la rivière, il s’était placé en embuscade à petite portée du sentier, bien caché dans d’épaisses broussailles : il avait de même embusqué son sauvage à quelques arpents plus haut, pour faire croire à la présence de plusieurs partis une fois Paffaire en train.
Cadieux laissa passer les éclaireurs iroquois, qui furetaient de l'œil les bords du sentier, et les premiers guerriers porteurs des cauvts, jusqu’à ce que, les ennemis ayant atteint l’endroit occupé par le jeune algonquin, il entendit le coup de feu de celui-ci et je cri d’un ennemi atteint.
Les [roquois ainsi subitement attaqués bondirent de surprise et firent halte à l’instant ; mais avant même que les porteurs ne se fussent délivrés de leurs charges, un second coup de fusil, tiré par Cadieux au milieu du convoi, abattit un second guerrier.
Il est probable que Cadieux avait donné rendez-vous à son sauvage dans une espèce de petite savanne peu éloigné du portage ; car c’est vers cet endroit que tous deux se dirigèrent, en faisant avec succès le coup de feu à l’abri des taillis.
Les avantages avec lesquels les deux braves faisaient la guerre à leurs nombreux ennemis n’empéchèrent pas, cependant, le jeune algonquin de tomber sous leurs coups : Il ne rejoignit pas Cadieux au lieu du rendez-vous ; mais il vendit chèrement sa vie.