‹ Chansons populaires du VivaraisChapitre 10 sur 11 · CHANSONS A DANSER · texte numérisé non relu

CHANSONS A DANSER

Les Ardéchois et surtout les Ardéchoises adorent la danse, personne ne l'ignore, et elles apportent dans ce divertissement l'énergie et la vigueur qui les caractérisent. Au son du violon d'un ménétrier de village et dont les accents ne laissent jamais insensibles les oreilles ardéchoises, les danseurs exécutent pendant des heures entières d'interminables Rigaudons et des Bourrées sans fin.

Dans la Montagne, les danseurs n'ont pas toujours un violon à leur disposition, alors ce sont des danses chantées, c'est bien plus intéressant. Nous ne sachons rien de plus entraînant que ces danses de pagels où, pour tout orchestre, on n'entend le plus souvent que la voix chevrotante d'un vieillard chantant des couplets en patois, parfaitement rythmés, et faisant danser avec une mesure irréprochable. Nous avons encore présents à la mémoire quelques rigaudons que nous avons entendu chanter dans notre enfance, (i)

En voici un qui produit l'effet d'un de ces nombreux cris de douleurs, même dans les jours de liesse, que devaient chanter les malheureux taillables et corvéables à merci:

Mo mèro Touïjours mé disiè Qu'oprès lo taillo ' Me moridoriè :

Lo taillo, Lo copitotiéou N'en soun lo caouso Dé mo perditièou.

Les deux suivants, sur le même rythme, sont de Largentière :

Morianno Vaï eï Pourtolé Touïjours regarde Se soun golant vé,

(i) Rigaud, célèbre maître à danser de Marseille, est le créateur de cette sorte de danse. Le rigaudon était devenu si licencieux que le Parlement de Provence le défendit par un arrêt du 3 avril 1664. Nous en connaissons quelques-uns que nous ne pouvons faire imprimer.

Régardo Se lou vcï possa Mé so cosaquo, Suuii IkjM dé dra.

1. cirDundo Et lou pornoga Et lo nichoulo Se soun ottoqua Se battoun Pér ona nisa Eï bouo dé rounzé Eï bouo deï rounza.

Nous avons entendu chanter celui-ci à Valgorge, toujours sur le même rythme :

Droulassos Quand ona chostogna Sur los pu naoutos Vous chaou pas mounta.

Lous droloun Que soun pcr dessou Vous orégardoun Vost'cmbounillou.

En voici un bien joli, de i8i 5, que nous avait appris le Docteur Tourrelte :

Le voyez-vous Ce jeune militaire.

Bien habillé, Bien poudré, bien frisé, L'habit d'ordonnance, La cocarde blanche, L'épée au côté, C'est pour se faire aimer ?

Celui-ci d'Aubenas, sur le même rythme :

Vès Ooubéna L'aï donsoun bien lo vira

0 Lovillodièou Chascu viro lo sièou

Et vès Lorgentièro Donsoun lo bouréïo Mais 0 Looutoré Lo donsoun b'eïtobé.

Un des plus jolis rigaudons que nous avons entendu chanter et danser à Largentière, par des ouvriers de l'usine du Moulinet, est celui-ci :

Tos brayos font pas'n pli,

Moun omi Tos brayos font pas'n pli, Soun trop courtos dé taille.

Té pouodoun pas servi.

Moun omi, Soun trop courtos dé taillo, Té pouodoun pas servi.

Té oueï bé toujours di,

Moun omi Té oueï bé toujours di, Que to moouvaiso testo Te forio prou poti

Moun omi.

Dans son Carnet de Voyage, le Docteur Francus nous raconte qu'il s'est trouvé un jour dans une auberge du Vivarais. Il y avait des rayols (i) et des pagels.

« Les pagels se distinguaient par la largeur et la sonorité de leurs rires.

La flamme du vin pétillait dans leurs yeux et au bout de leur nez.

Le plus vieux était le plus en train et l'on pouvait voir à la façon dont il se démenait, qu'il avait depuis longtemps envie de dire quelque chose ou de chanter.

Le plus jeune le prévint, car, donnant subitement sur la table un coup de poing formidable, qui fit ressauter verres et bouteilles, il s'écria : Faou clionta.

(i) Habitants du midi du Vivarais et des Cévennes.

K\ sautant sur un banc, il rumina énergiquement les quatre vers de ce rigaudon :

Lou lai f/cr ious pcti, Lo soupo pcr tous vicls, L'aïgo pcr Ious mouli, l.ftu vi per Ious pogeis !

Le plus âgé des pagels riposta immédiatement, non sans avoir comme l'autre, donne un grand coup sur la table :

Lou lai pcr Ious pcti L'aïgo pcr Ious mouli Lou vi pcr Ious pogcls, Lous jouïncs ma Ious vicls !

Les deux montagnards, se donnant alors la main, chacun debout sur sa chaise, débitèrent avec un redoublement d'énergie, la finale de la réconciliation :

L'aïgo pcr lous mouli Lou laï per lous pcti Et lou vi per lous bels Lous jouïncs ma lous vicls

Royoou coumo pogeis !

De bruyants applaudissements accueillirent cette chanson d'une saveur si montagnarde. Il fallut trinquer et retrinquer à la santé des chanteurs. »

Voici un rigaudon de Lanarce, inspiré par les petits chapeaux de feutre que portent les pagelles :

Toun chopélou, pichoto drolo,

Toun chopélou, Lou tièou, lou mièou Font dous, pichoto drolo, Lou tièou, lou mièou font dous,

Toun chopélou.

En 1859, nous nous sommes trouvé à une noce à Vallon, et nous y avons entendu chanter ces deux rigaudons :

Moridoun mo souoré

Pér en pouoré

L'y baïloun en oliet

Pér soun bouquet,

Couïjoun sur lo paillo

Lo gusaillo ;

L'ian baià lou foueï

Lou quiou li coueï.

Coucouro

Vend d'omouros,

Soun mari vend dé clovels,

So fillo

Dé déntillos

Soun gorçou de coscovels.

Que dé peno

Pér faire l'omour

Mo mèro, que dé péno

Lo nuet mai lou jour.

Voici une chanson que l'on chante sur l'air d'un rigaudon :

Sian, sian de la Mountagno,

Mio, Sian, sian de la Mountagno, Un païs de coucagno,

Mio, Un pais de coucagno.

Amound, Icu bla, nouvel Es pu gros qu'un 'ouglagno

Mio, Es pu gros qu'un ' ouglagno,

Cadun y a soun castel, Qués pa'n castel d'Espagno,

Mio, Qués pa'n castel d'Espagno.

Li beven de bouon vi.

Que vc de la Limagno,

Mio.

Que ve de la Limagno.

CHANTS l'Ol'ULAlUKS DU VIVAUMS ^7

l.oui lebraou tout ruusti Li couroun la compagno,

Mio, Li couroun la compagiu).

Per laoura, pcr fringa, Jamaï n'avcn la cagno,

Mio, Jamaï n'aven la cagno.

Sans vous fa tant préga, Vcnès doun en Mountagno,

Mio, Vcnès doun en Mountagno. ( i ^

Dans l'Ardèchc, on danse aussi l'Auvergnate, cm la Bourrée d'Auvergne.

Fléchier, qui fut l'historiographe peu grave des Grands Jours d'Auvergne, tenus en 1665, à Clermont, ne manque pas de signaler le goût des dames de cette ville pour la Bourrée, qu'il considère comme une danse « gaie, figurée, agréable, où les départs, les rencontres et les mouvements font un très bel effet et divertissent fort les spectateurs. »

Onze ans plus tard, en 1676, Madame de Sévigné, qui était venue sur la limite de l'Auvergne, à Vichy, pour raison de santé, parle avec éloge, dans une de ses lettres célèbres, de la fameuse danse d'Auvergne. « Il y a ici, écrivait la spirituelle Marquise à sa chère Madame de Grignan, des femmes fort jolies. Elles dansaient hier des Bourrées du pays qui sont en vérité les plus jolies du monde. Il y a beaucoup de mouvement. Mais si on avait à Versailles de ces sortes de danses, en mascarade, on en serait ravi

par la nouveauté, car cela passe encore les bohémiennes

Tout mon déplaisir c'est que vous ne voyiez point danser les Bourrées d'Auvergne, c'est la plus surprenante chose du monde : des paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition ; enfin j'en suis folle. . .»

,1) Tiré du roman : Jan de la lune, de notre regretté ami Firmin Boissin.

On ne saurait rien ajouter à l'enthousiasme de Madame de Sévigné, et il explique la curiosité des touristes qui, en visitant l'Auvergne et le Vivarais, recherchent les occasions d'assister aux fêtes des villages dans lesquelles la contredanse banale n'a pas encore détrôné la bourrée locale et le rigaudon.

Voici une bourrée :

Lo donsorén pas plus Lo bouréïo d'Oouvergno, Lo donsorén pas plus Lou vioouloun seï roumpu ; Lo tournorén donsa, Sou m'o di lo chombreïro Lo tournorén donsa Lou vioouloun es pétossa.

C'est dans les campagnes que nos vieilles danses françaises ont trouvé leurs derniers refuges, dit M. Julien Tiersot. La bourrée se dansait à la cour de France, au XVI® siècle : on nous a dit que Marguerite de Valois « ayant les jambes fort belles, la substitua aux basses-danses, que l'on marchait au lieu de sauter. » Le rigaudon, pour être venu plus tard, n'en jouit pas moins d'une vogue universelle, à la cour et à la ville, pendant le XVIII" siècle.

Voici une autre bourrée :

Oparo lou loup, pichotu

Oparo lou loup,

Embé toun bostou Pichoto, oparo lou loup.

Rcgardo lou loup, pichoto,

Régardo lou loup Ou'émpouorto l'ognélou Pichoto, oparo lou loup.

Les airs de bourrée sont très nombreux, chaque village de la Montagne en possédant un ou plusieurs qui lui sont en quelque sorte affectés. Naturellement les airs sont accompagnés de paroles ou chansons patoises d'un cachet tout à fait original. Nous en avons entendu quelques-unes empreintes d'un cachet tout particulier, mais trop rabelaisiennes pour être reproduites ici.

Nous terminons ce chapitre par la jolie valse montagnarde des Esclots, telle que nous l'avons entendu chanter à Loubaresse :

Dijo bergeïro,

Dijo bei'geïro, Quand te coustcroun tous esclots, Quand croun, quand croun Quand croun noous ?

— Coustéroun. coustcroun . Coustéroun n«>us soous.

Dé bouoï de \ crno

Dé bouoï dé vcrno Dé bouoï dé verno mous esclots Quand èroun, quand éroun Quand èroun noous.

Coustcroun, coustcroun Coustcroun noous soous.

Cinq soous dé brido

Cinq soous de l)rido Cinq soous dé brid'omous esclots Quand croun, quand croun Quand éroun noous Coustéroun, coustéroun Coustéroun cinq soous.

Dous soous dé pouénto

Dous soous dé pouénto Dous soous dé pouénto mous esclots.

Quand croun, quand croun Quand croun noous, Coustcroun, coustéroun Coustcroun dous soous.

En 1858, un jour de soirée à la Préfecture, un de nos amis, M. Léopold Coste, se présenta secrètement en costume de pagel de Lanarce, comme pour parler à « Mossieu le profet, pour affaire pressante. » Bientôt reconnu par le Préfet Levert, dont il était l'ami et le fournisseur pour les vins fins, il fut introduit dans les salons où il eut un succès formidable lorsqu'il chanta et dansa la

valse des Esclols. M. Léopold Coste est mort il y a près de 25 ans, on nous parlait encore dernièrement à Privas du succès qu'il eut un certain jour au bal delà Préfecture, dans son costume de pagel.

Il y a quelque temps, nous avons fait une singulière trouvaille. Voulant réparer un vieux registre de notaire, de la fin du seizième siècle, nous le débarrassâmes d'abord de sa couverture, qui tombait en lambeaux ; quelle ne fut pas notre surprise en découvrant, sous cette couverture en parchemin, une autre couverture en papier, sur laquelle nous aperçûmes des mots patois, puis des vers et enfin des couplets ! Après avoir examiné attentivement, nous constatâmes que nous venions de découvrir un noël vivarois.

Voici la copie textuelle des couplets que nous avons pu lire sur cette couverture qui, malheureusement, n'est pas entière :

Bouonjour Mario, vierjo mayre, Vous, sont Jouset, que diset ?

Et vous, lou fieu del payrc

Que faset ! Per nostrous pechatz, pechayrc

Pottichet.

Lous vieulouns et los muziquos Troficoun lou porodich Los troupos ongéliquos

Mous omich Chanton un poulich cantiquo

Que robich.

Occourès toutos bergeyros Romplisset vostrous concans (i) Los bichos et bicheyros Courillans

Per festa lo jossineyro

D'en grond jau (2)

(i) Paniers et cabas, probablement.

(2) Jau veut dire envie ; on dit bien souvent : fat jau.

CHANTS rorULAlUKS DU VIVARAIS

Sourtet en pau de lo cledo Kt venus pastrez, couytoux (i)

Oduzct cno fcdo,

Dous moutouz,

Le papier est déchiré ici.

(i) Couytoux est synonyme de pressé, vilement; on entend souvent nos paysans dire : Oguère ré de pu couyta, je n'eus rien de plus pressé.

AuBENAS, Imprimerie ROBERT,

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