LES CHARIVARIS
Largentière est un des pays de l'Ardèche où la coutume des charivaris s'est conservée le plus longtemps et nous avons souvent entendu dire que c'était le pays classique de ces chansons burlesques.
Voici une intéressante délibération, au sujet des charivaris, que nous avons copiée textuellement dans le registre des délibérations du Conseil Général de la ville de Largentière :
« Du dimanche neuviesme jour du moys de janvier mil cinq cens nouante après midy, au portallet de Notre Dame de pommier de Largentière.
« M° Estienne le Maistre présent consul a remonstré comme à raison des charivarys se coumettent plusieurs désordres et viollances faisant ransoner ceulx quy se marient pour, par apprès, emploier les deniers qu'ils lèvent, par force, en dances quy sont prohibées par les ordonnances du Roy ; par quoy en estre délivré et que tous les habitans ne soyent tenus prester main forte et assister afin de pourvoyr à plusieurs désordres qui se commettent.
« Sur quoy a esté délibéré par les conseillers que tous les habitans assisteront ausdits consulz et que, les deniers que lèveront seront employés à la réparation de l'église de la présant ville de Largentière ainsin que sera advizé par M. le curé de ladite ville et ainsin que cy apprès ladite deslibération a esté couchée estant de teneur :
« Pour obvyer et occuper (couper) chemin deshormais aux désordres quy se sont commys par le passé et se commettent encor de jour à autre par aulcungz jeunes hommes de la présant ville en la levée du charivaris qu'ilz exhigent sur les hommes et femmes quy se marient, soient-ils vefves ou non, leur faysant païer comme par force et par rupture de vitres et autrement des sommes notables qu'ils emploient en dances publicques et autres desbauches; a esté deslibéré, attendu que c'est un faict quy despand de la police et que lesdits charivaris sont prohibés par les ordonnances du Roy, que les consulz quy sont entrés ceste présente année en charge empescheront, par l'authorité qu'ilz ont sur le faict de ladite police ladite levée des charivaris, les chansons et autres
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désordres et desbauches extraordinaires qu'on vouldroict commettre en ladite prcsant ville, en quoy ils seront assistés de tous et chascun les habitans d'icelle, ainsy que la plus grande et saync partie d'iceulx qui se sont trovés au présent Conseil Général l'ont promys, juré et levé la main de le faire au premier mandement qu'ils en auront de la part desdits consulz. »
11 y a une soixantaine d'années, on a fait, à Largenticre, deux charivaris remarquables ; toute la ville était sous les armes et sous le feu des batteries de cuisine, les habitants prêtaient leur concours. Combien de fois n'avons-nous pas entendu fredonner, au Cercle, par quelques graves personnages, même par des magistrats, ces couplets d'un certain charivari presque célèbre : (i)
Venè vite, mous omis,
Bran, bran, bran Per fayrc charovori
Bran, bran, bran Broya de noou tout de futeno Brambran espouso Madelèno
Bran, bran, bran.
Quand oguéroun espousa
Bran, bran, bran, Se vouguèroun régola
Bran, bran, bran Dcdins qu'uno soupo de rabo Mcttoun eno tcsto de chabro
Bran, bran, bran.
Arc s'en doun morida
Bran, bran, bran Nous chaou ona perména
Bran, bran, bran Madelèno digue pa'ncaro Chaou jugua'n paou de lo titaro
Bran, bran, bran.
(i) C'était le charivari de Ladct dit Brambran.
S'ossétèroun soubre'n bon Bran, bran, bran
Bran, bran, bran Brambran qu'oyo soun dé de cayré
Bran, bran, bran
Ce charivari se chante sur un air tout particulier et original ; Brambran, le surnom du héros, sert de refrain.
Quelques années plus tard on fit un autre charivari à un ancien sacristain qui convolait avec une épicière ; au milieu d'une vingtaine de couplets s'en détachait un assez curieux, inspiré par un grand tas de mortier qui se trouvait presque au milieu de la place de la Mairie, à Largentière ; le soir de la cérémonie, le ciel était très noir, un des témoins entra dans le mortier jusqu'au nombril. Cet accident, aussi malencontreux que comique, inspira vite ce couplet :
En sourtén dé lo Coumuno 0 lo plaço deï quortiè, Marcel, soun omi de gleyso (1) Se f. .. chè dins lou mourtiè
Et lo sounaillo
Lou charovori
Et lo titaro
Pér se deïverti.
Voici maintenant des couplets de quatre charivaris à Aubenas :
Moussu Lorguiè se morido
Ou sobén bé, Sobén pas se l'omour l'ou guido
Ou s'és lou bé, Ou se lo prén pér soun plosi
Charovori, Charovori, charovori
Pago de vi !
(i) M. Marcel était recteur des pénitents.
Noualhac dans cette aiïairc
N'a rien épargné Ses saucisses et bonne chère
Tout a payé Afin de faire réussi
Charovori Charovori, charovori
Page dé vi !
Félipino 0 eno plotino
Li monco en grcn Chostoniè n'o rcspoundu :
Li iou mettren Séro dé ferre ni d'ocic fi
Charovori.
Charovori, charovori
Pago de vi !
Sobé-ti pcrquc lo Vitoucro
0 près Iou Jan ?
Pcr petossa ses braïos négros
Embc de fièou blanc ; Riscoun d'estripa Iou codi
Charovori Charovori, charovori
Pago de vi !
* Ht «
Terminons ce chapitre des charivaris par le Mariage de l'Alouette et du Pinson, histoire racontée en patois. L'alouette et le pinson sont de si pauvres oiseau.K que, pour célébrer leurs noces, il faut que chacun des invités apporte son écot au repas nuptial : mais par quel fàcheu.x accident cette belle fête va-t-elle être interrompue .- C'est ce que nous dira la chanson, (i)
Lo loouséto c Iou quinsou (bis) Foguèroun en moriojou, l'anfan laïretto, Fogucroun en moriojou Tanfan laïra.
(i) Nous devons cette chanson à l'obligeance de M. Ernest Verny, un fin lettré, qui a traduit en patois, d'une façon admirable, le Dies ir.v.
Quand venguèroun d'espousa (bis) Troubèroun pa ré per monja, l'enfan laïretto, Troubéroun pa ré per monja, l'enfan laïra.
Véguèroun véni lou lou (bis)
Qu'oppourtavo en bouon moouto, l'enfan laïretto,
Qu'oppourtavo en bouon moouto, l'enfan laïra.
Pér dé viando n'ovén prou (bis)
Pér dé pan que foren nous, l'enfan laïretto,
Pér dé pan que foren nous, l'enfan laïra.
: Oïci veni lou reïnar (bis) Que n'oppourtavo en brossar, l'enfan laïretto, Que n'oppourtavo en brossar, l'enfan laïra.
Per monja co douono se (bis)
Nan bcourio bien en coupé, l'enfan laïretto,
Nan béourio bien en coupé, l'enfan laïra.
Juste veïci l'osénou (bis)
Chorja dé dous tounélou, l'enfan laïretto,
Chorja de dous tounélou, l'enfan laïra.
Ovcn per béouré è monja (bis)
laro nous chooudrio donsa, l'enfan laïretto,
laro nous chooudrio donsa, l'enfan laïra.
Véguèroun véni lou ra (bis)
Lou vioouloun désouï lou bra, l'enfan laïretto,
Lou vioouloun désouï lou bra, l'enfan laïra.
Lou cha sourtén deï céndriè (bis) Empourté lou viooulouniè, l'enfan laïretto, Empourté lou viooulouniè, l'enfan laïra.
Lo loouséto s'énvoulè (bis)
E lou quinsou lo séguè, l'enfan laïretto,
E lou quinsou lo séguè, l'enfan laïra.
Dans les Chants et chansons populaires de la France, par Dumersan et Noël Segur, il y a une ronde enfantine : V Alouette et le Pinson, copiée sur la chanson patoise que nous venons de
transcrire qui est bien plus ancienne. Voici le premier et les deux derniers couplets de cette ronde :
L'alouette et le pinson Tous deux se sont mariés ; Le lendemain de leur noce N'avaient pas de quoi manger.
Alouette jMa tourlourisettc,
Mon oiseau Que tout lui faut.
Serviteur la compagnie.
N'y a-t-il pas de chat ici ?
Entrez donc, maître à danser.
Notre chat est au grenier.
Alouette Ma tourlourisettc,
Mon' oiseau Ouc ti^ut lui faut.
Entrez donc, maître à danser.
Notre chat est au grenier; Le chat descend du grenier; Aval' le maître à danser.
Alouette Ma tourlourisette.
Mon oiseau, Que tout lui faut.
Dans le courant de l'hiver 1895, ^^"° Mathilde Auguez, à la Bodinière, charmante sous son pittoresque costume de la province de Bresse, a chanté la chanson du mariage de l'alouette et du moineau, que l'on dirait copiée sur celle d'origine Vivaroise que nous avons donnée. Cette chanson brcssannc a été publiée pour la première fois avec l'accompagnement par M. Julien Tiersot, dans \a.re\nc: Le Monde Moderne {Noxemhre 1896). Nous ne pouvons mieux faire que de donner ici cette touchante histoire nuptiale, afin que le lecteur puisse la comparer avec celle de : l'Alouette et le Pinson.
L'Aluetta pi le Mognô Vendran ben se mario
REFRAIN
Aluetta, Fa la ruetta :
U çantio E to ti fô.
Y vendran fare un festin Mais de pan, ne n'en an dzin Vint à passo un çin blanc Chu son eu pourtin de pan.
Pé de pan, nos en an ben, Me de la, ne n'en an dzin.
Vint à passo un rena.
Chu son eu pourtin de la.
Pé de la, nos an en ben, Mais de vin, ne n'en an dzin.
Vint à passo un moustiou ■Chu son eu pourt'in ponçon.
Pc de vin, nos an en ben Mais de ménétri, ne n'en an dzin.
Les rats qui sont u greni Sevront ben de ménétri.
Pé dé ménétri, non an en ben, Mais de dancheri, ne n'en an dzin.
Les rats qui sont u greni Sevront ben de dancheri.
Vint à passo un ça gris, Emporta les dancheri.
Para, para, ménétri, Para, para lou ça gris !
L'alouette et le moineau Voudraient bien se marier.
REFRAIN
Alouette,
Fais la roue :
Au château
Est tout ce qu'il faut
Ils voudraient faire un festin, Mais de pain ils n'en ont point.
Vint à passer un chien blanc Sur son... dos portant du pain.
Pour du pain, nous en avons bien, Mais de lard, nous n'en avons piAnl.
Vint à passer un renard Sur son dos portant du lard.
Pour du lard, nous en avons bien.
Mais de vin nous n'en avons point.
Vint à passer un mouton Sur son dos portant un poinçon (de vin'.
Pour du vin, nous en avons bien, Maisdc ménétriers nous n'en avons point. Les rats qui sont au grenier Serviront de ménétriers.
Pour des ménétriers, nous en avons bien. Mais des danseuses nous n'en avons point. Les souris qui sont au grenier Serviront bien de danseuses.
Vint à passer un chat gris,
H emporta les danseuses.
Prends garde, prends garde, ménétrier,
Prends garde, prends garde au chat gris.