‹ Chansons populaires du VivaraisChapitre 3 sur 11 · CHANTS POPULAIRES · texte numérisé non relu

CHANTS POPULAIRES

'DU VIVcA^RcAIS

La facilité cxtrôme des communications porte non-seulement les voyageurs, mais les modes, mais les idées, mais les chansonnettes de Paris jusque dans nos villages les plus reculés et les plus isolés. Peu à peu, invinciblement, par infiltration, la grossière grivoiserie des cafés-concerts se substitue aux vieux chants que des générations entières s'étaient transmis par tradition, et bientôt il n'en existera plus qu'un souvenir diffus que nul ne pourra plus fixer. M. Fortoul avait paru deviner vers quelles chansonnaillenes on allait glisser.

En 1854, nous nous sommes arrêté un jour à Ruoms pour écouter un ramasseur de feuille chanter, d'une voix de stentor :

La ville de Menton ( i) Grand FJicu qu'elle est jolie !

Elle est jolie,

Parfaite assurément Les Autrichiens y sont dedans.

Aujourd'hui, il n'est plus question de Menton, ni des Autrichiens, ni de toutes ces chansons de nos pères ; on chante l'/lmjn/ d'Amanda, le Pied qui r'inue ; on entend des hommes « se tenant au courant » fredonner les Bottes de Bastien et nous avons eu quelquefois l'envie de riposter par : 0/té ! les p' lits agneaux, mais nous ne l'avons pas fait.

Dernièrement nous voyons passer les jeunes gens de la classe, chanter des turlupinades idiotes, telles que celles-ci que mépriseraient des Hottentots.

(i) C'est Mantoue qu'il voulait dire.

Un éléphant, sa trompe, sa trompe Un éléphant ça trompe bien souvent

On chante ainsi jusqu'à dix éléphants.

J'ai trois œufs dans mon panier I , . Thomas veux-tu me les dénicher r ( Où est Michaux r

— Il est en haut.

Où est Thomas }

— Il est en bas.

Allons Thomas, réveille, réveille Allons Thomas, réveille-moi ça.

C'est en chantant de pareilles insanités que les conscrits entrèrent au café (( pour faire une pause ». Ils en sortirent en chantant :

Ma tunique a deux boutons ) ,.

^ \ bis

Marchons )

Marchons légère, légère.

Marchons légèrement.

On répète les couplets jusqu'à quinze et vingt boutons.

Ah ! quelle différence avec les chansons que nous chantions lors de notre tirage au sort. Ecoutez ce couplet de la maîtresse du conscrit :

Prends ce foulard, tu pourras t'en servir

Pendant la nuit en faisant factionnaire.

Et si des pleurs viennent mouiller ta paupière

Rappelle-toi du foulard d'Emilie

Conscrit je pars enfin je suis soldat ) , .

Non, non Mélie, ne m'abandonnez pas )

Cette année, le jour de Noël, à Vais, c'est à peine si on a chanté le vieux cantique si populaire :

Il est né le divin enfant.

Jouez hautbois, résonnez musettes.

Il est né le divin enfant.

Chantons tous son avènement.

On a commencé par trois romances ou morceaux prétentieux et pompeux dont les paroles et la musique étaient loin de nous remuer le cœur. El nous nous sommes demandé pourquoi on ne

CHANTS POPUI.AIRKS 1)1' VIVARAIS ^

chantait plusceNoCl séculaire si naïf et si beau que l'on chantait clans toutes les (ij,'^liscs du Bas-Vivarais, à la messe de minuit, et qui faisait nos délices, l.es jeunes lilles chantaient les couplets de VAn^^e et les jeunes f^ens répondaient par ceux duberj^cr (lou/)ax-

trc).'

Le voici transcrit icxlucllcnicnt, tel qu'il csi daii-. Ic^ XkcIs de Saboly :

l'ange

C'est le bon lever, doux pastoureau !

Sortez de ce lieu champCtre ; Venez, venez dans ce hameau.

Voir Jésus, le divin maître.

Sur le foin, entre deux animaux.

Où sa bonté l'a fait naitre.

LOU PASTRE

Bcssai me prenès pèr un manant, De me teni tau lengage !

Siéu paure, mais siéu bon enfant Et na d'un bon parentagc Autri-fes mon rcire scgne grand Fugué Consé dou village

l'ange

Berger, laissez votre parenté, Adorez dans ce mystère Un Dieu suprême en majesté, En tout égal à son père.

Revêtu de notre humanité.

Et né d'une Vierge-mère.

LOU PASTRE

Resounas juste, parles pas tant :

" Digas-me quau sias, bèu sire !

Sias-tu Ebriéu, vo Alemand r Que voste jargoun fai rire !

Une vierge-mère, un Dieu-enfant.

Noun, jamai s'est ausi dire.

l'ange

L'opération du Saint-Espiit A formé ce grand ouvrage ; Cet enfant, en tout accompli.

Est puissant, aimable et sage ; C'est lui qu'Isaïe avait prédit :

Allez donc lui rendre hommage.

LOU PASTRE

Tout-aro ie vau, s'aco's ansin, En jouguant de ma museto, Prendrai ma camiso de lin, Et moun àbi de sargeto, Un barrau de la, l'autre de vin :

Tiraren à la paicto.

A Bethléem, proche de ce lieu, Vous verrez le roi des Anges :

Vous le trouverez au milieu D'une crèche et dans les langes :

La pauvreté de cet Enfant-Dieu Mérite bien vos louanges.

LOU PASTRE

D'abord que n'en serai arriba, Saludurai l'Acouchado ; Mais se de rèn siéou destourba, Gagnarai ben une journado !

Car se lou Pichot pode rauba, Se parlara de l'aubado.

l'ange

Ah ! vous êtes trop ambitieux :

Vous parlez trop en téméraire ; Seriez-vous si peu généreux Que de l'ôter à sa mère ?

Ravir un trésor si précieux Comment pourriez-vous donc faire ?

LOU PASTRE

M'anarai escoundre à-n-un cantoun, Em'un paquet de caudeto ; Parai lingueto à l'enfantoun :

Me pourgira sa maneto...

Se l'arrapeun cop, sènso taçoun Lou tape dins ma jaquetto !

l'ange

Oh ! allez donc voir, charmant berger, Ce que votre cœur désire ; Allez, allez d'un pas léger Vers Dieu par qui tout respire ; Allez ne craignez aucun danger Adieu donc, je me retire.

CHANTS POPULAIRES DU VIVAKAlS 7

LOU PASTRE

l)cspach()-te. jouinc jouvcnccu, (Qu'aven (le camin à faire :

Wais se voulen i cslrc plus Icu l'icndren l'asc de moun paire.

Que nous adurra jusqu'à l'amèu :

AcM f;ir;t nnKic nTMirc.

(2c Wjtll csl sans conircdii un des plus anciens et des plus populaires. Il y a trois ans, nous exprimions, à un de nos compatriotes, notre étonnement qu'on ne le chantât plus. Doud d'une assez jolie voix, il avait lui-mûme chanté, à la messe de minuit, le Aoc/, ou plutôt la romance d'Adolphe Adam :

Noël ! Noël ! voici k- l\fclt.in|)icur !

Il nous répondit : Bah ! ce sont des vieilleries piissées démode. — Soit ! c'est à l'histoire qu'il appartient de les recueillir, ces vieilleries ; il n'est que temps, elles vont disparaître.

CHANSONS DE L'ENFAXCE

Qui de nous ne se rappelle ces chants qui, tout en nous amusant, exerçaient notre mémoire et nous apprenaient à parler ^ Rien n'est plus propre à répandre les éléments d'une langue, de la langue maternelle surtout, pour fixer les souvenirs qu'elle rappelle, qu'un simple verset, un quatrain, un de ces jeux d'esprit, naïfs comme le sourire d'un enfant, un couplet qui se dit et se chantonne à la sourdine, qui de lui-même vase placer sur les lèvres et s'attacher à la mémoire, qui n'est parfois qu'un soupir de l'homme en peine de sa destinée, un regret ou une espérance. Rien ne remplace pour ce but pratique la poésie dont le peuple luimôme est l'auteur, qui se grave dans toutes les mémoires, se répète au coin du feu, est redite par l'aïeule, chantée par la jeunesse, et qui s'imprime dans l'esprit de l'enfant pour le suivre partout dans la vie.

Que voulez-vous de plus intéressant, de plus gentil que nos petits chérubins, bégayant à peine, et faisant très bien les gestes des mains, dès que nous leur chantons :

Ainsi font, font,

Les petites marionnettes

Ainsi font, font,

Quatre tours

Et puis s'en vont

Ils sont tout heureux lorsque, placés à califourchon sur un genou, comme à cheval sur un petit âne, on leur chante :

Ari, ari, cototou A la feïro de Valou, Se moun ase se desferro, Onaren plus o lo guerro

On dit aussi

ou bien encore :

Ari, trou, trou

A lo feïro de Gourdou.

A cheval sur mon baudet Quand il trotte il fait un pet.

Voulez-vous maintenant les faire rire en changeant d'exercice pendant qu'ils sont sur vos genoux ? Prenez leurs petites mains et, faisant avec leurs bras un mouvement de va-et-vient, comme les scieurs de long, chantez leur :

ou bien ceci

Tiro resso Frairé Jouon Tiro-lo tu Que sios pu long L'aïgo'i bouono, Lou vi's méliou Tiro-lo tu Bouon compognou

Tiro-li tu Chopel de paillo Tiro-li tu Chopel pounchu.

CHANTS POPULAIRES DU VIVARAIS i;

Les petites filles ont bien vite appris à bercer leur poupée, en chantant ces berceuses :

Dodo Ne ne

L'enfant dort. Son, son

L'enfant Veni quèrc

Dormira Moun éfon

Bientôt Lou petit

Son papa, Voeu durmi.

Sa maman Lou son son

Lui donneront Voou pas veni

Du pain blanc Né né

Son son.

Quel est celui qui, dans son enfance, n'a pas joué aux Quatre coins, jeu auquel on a donné le nom burlesque de Pot-de-Chambre ^ On y joue cinq. Un des joueurs est au milieu des autres placés à quatre coins. Ceux-ci changent de place avec leurs voisins. Pendant qu'ilschangent, celui du milieu cherche à s'emparer d'une place vacante. Celui qui ne trouve plus de place est ce qu'on appelle le Pot-de-chambre, et se met au milieu, pendant qu'on lui chante :

C'est aujourd'hui la Saint Hubert

Qui quitte sa place, place, place C'est aujourd'hui la Saint Hubert,

Qui quitte sa place la perd.

Il faut être très attentif à ce jeu et surtout très ingambe, aussi le Pot-de-chambre ne tarde t-il pas à reprendre sa place, en chantant :

C'est aujourd'hui la Saint Laurent Qui quitte sa place, place, place C'est aujourd'hui la Saint Laurent Qui quitte sa place, la reprend.

On dit aussi

Quaou vai o la chasso.

Perd so plaço ; Quaou o bouon pougné Lo touorno ové.

Avant de commencer le jeu des quatre coins, on tire au |ort celui qui sera le pot-de-chambre ; voici pcjur se compter, deux des formules aussi vieilles que populaires dans le Bas-Vivarais :

11 y a Uno

Un loup Nichoulo

Dedans Mitaou

Un bois Tôlo

Qui dit Borjôlo

Qu'il n'en Zinzine

Sorti Fournaou ;

Ra pas Peïro

Par huit Mouleïro

Par neuf Fricasso

Le bœuf. Pétasso.

Celui sur lequel tombe le dernier mot sera le Pot-de-Chambre.

Il existe un jeu très ancienoù les petits garçons jouent au maître et les petites filles à la maîtresse d'école. Sous l'estampe, la Petite Maîtresse^ le graveur Gravelot a mis :

C'est Lise ici qui montre à lire, Ce qu'elle-même ne sait pas ; Mais quand elle vous prête â rire, Combien de gens sont dans ce cas.

Les enfants jouent aussi à la maîtresse ou au maître de maison; les petites filles surtout jouent à la petite mère et chantent :

Digo, Jonneto, Te vos-ti louga,

Lariretto, Digo Jonneto, Te vos-ti lougua } Nani, ma maire Me vole morido

Larireto Nani, mo maire, Me volé morida

Prendrey un homme Que sabio trovolia,

Larireto, Prendrey un homme Que sabio trovolia ; Fouïro lo terro Et dolioro loti prat.

Larireto Fouïro lo terro Et dolioro lou prat.

Tendren boutique, Vendren de toba, Larireto

CHANTS POPUI.AIKKS DU VIVAKAIs I I

Tcndrcn bouliquo, Vcndrcn de tobac, Cinq souus lou rouge Douze lou muscat,

Larircto, Cinq soous iou rouge Douze lou muscat.

C'est la chanson que chantent les jeunes savoyards en faisant danser leur marmotte. On remarquera, dans le dernier couplet surtout, l'idée première de la chansonnette : La dot d'Auvergne, de Gustave Lemoine, que la musique avait rendu populaire il y a une cinquantaine d'années.

En voici le premier couplet :

Pour dot, ma femme a cinq sous, Moi quatre, pas davantage ; Pour monter notre ménage, Hélas ! comment ferons-nous ?

Cinq sous ?... cinq sous Pour monter notre ménage,

Cinq sous }... cinq sous.

Femme, comment ferons-nous .-

Page 1