CHANSONS DE L'ATELIER
Les enfants que nous avons laissés à leurs chansons et à leurs jeux ont grandi ; ils ont fait leur première communion. Les parents songent déjà à les faire travailler pour gagner leur vie, et ils ne trouvent rien de mieux à faire que de les placer à la fabrique \ c'est pour les parents le meilleur moyen de toucher bientôt de l'argent. La filature, le moulinage et le tissage de la soie dans l'Ardèche occupent près de 25,000 ouvriers, dont plus de 6,000 enfants.
11 faut entendre tout ce qui se chante dans ces ateliers! on pourrait faire un volume rien que de ces chansons, parfois bètes comme chou, mais qui ont un cachet particulier d'originalité ; en voici un petit spécimen :
Là-bas sous ces arbres, Ah ! qu'il y fait bon, L'y a des oranges, les amants y vont ; Et les bergères passent bien leur temps Au clair de lune, avec leurs amants.
Ah ! si je suis laide, j'aurai bien beau temps Et les jolies auront les amants :
Ma couleur brille, toujours brillera Et les jolies bientôt changera.
Il y a une quarantaine d'années, nous avons entendu chanter, dans une des fabriques de Largentière : Le Vieillard trompé^ c'est une chanson d'amourette, des plus anciennes que nous connaissions. Nous allons la transcrire telle que nous l'avons entendu chanter aussi par Nogier, l'aveugle de la St-Jean, à Vais, mort il y a une quinzaine d'années :
Un jour tout en me promenant
Le long d'une prairie.
Dans mon chemin j'ai rencontré
Une aimable bergère.
Bergère, si tu veux m'aimer,
Je te servirai de berger.
— Mon bon vieillard, retirez-vous,
J'ai grand tort de le dire, Mon bon vieillard, retirez-vous Il n'y a rien à faire ici pour vous.
Mon bon vieillard, retirez-vous, Il n'y a rien à faire ici pour vous.
— Belle, j'ai que quatre-vingts ans,
C'est une bagatelle ; J'ai cent louis à te donner
Mon aimable bergère ; Je te les donne de bon cœur.
Accepte-moi pour serviteur.
— Monsieur, ce n'est pas d'refus.
Lui répond la bergère.
Et le vieillard, sans différer.
Sa bourse lui a donné.
Et la belle a pris l'argent.
S'en retourne bien promptement,
— Monsieur, je vois venir le loup
Parmi mes brebinettes. Je ne peux pas être partout.
Faut être fille honnête, Je ne peux pas être partout,
Faut être fille honnête.
— Belle, rendez-moi mon argent.
Je n'entends pas ce rire.
— La belle lui répondit :
Contentez-vous de perdre La bourse et les cent louis Vous gagnerez le paradis.
CHANTS l'Ul'lM.AIKKS l.t; \1\AKAI> I3
On chante beaucoup une tr<is ancienne chanson appelée : La 'Pernellc, fort répandue dans le Lyonnais, l'Auvergne, le Dauphiné, le Languedoc et la Provence. Elle a été publiée dans le liullelin du Comité de la langue^ de l'histoire et des arts de la France^ dans les Chansons populaires des provinces de France, dans Mclusine, dans les Chants populaires de la ''Provence, par Damase Arbaud et enfin par Vincent d'indy et Julien Tiersot. Nous allons la transcrire ici telle qu'on la chante dans nos pays :
Lo Perleto se lèvo Très ouros dovou jour
Fialo so coiilouneto Viro soun petit tour
Et chaco tour que viro Faï un souspir d'amour.
— Mais de ques as, nio filho, Qiie souspirés toiijour?
As-ti grand luaou de testo, O.i bé lou niaoïi d'amour?
— Aï pas grand maou de testo, Mais bé lou tiiaou d'amour...
^ Te dounoren un prince Ou l'einat d'un boroun.
— Vole pas gis de prince, Ni l'eïnat d'un boroun.
Vole moun omi Pierre
— Lou penjeroun omount.
— Se pendouloun moun Pierre Nous penjoun toutes dous.
Au clopas de sont Pierre Chovas un cro perdou*.
Entremè de los peiros, Plontoré uno crous.
Lous pastres que li gardoun Se mcttron c'o ginoul,
Diron ; Qiie Dièou pcrdounc Lous paourés aniotirous.
Dans la version provençale le nom de l'héroïne est Fanfarnette, qui ne parait qu'une altération de la 'Pcrncltc des autres provinces. On trouve d'ailleurs des variantes qui la nomment Suzette, Mar-
guérite ou simplement la brunette, et enfin Perlette dans le Vivarais.
M. G. Doncieux a consacré à la poésie de la T'émette une étude approfondie, de laquelle il est amené à conclure que cette chanson naquit dans le centre de la France, aux confins des régions d'oil et d'oc, probablement non loin du Roannais. Par son roman de Ternette, Victor de Laprade est un des premiers qui aient fait connaître la chanson dans le monde lettré (i).
Commencée par une génération, continuée par une autre; reprise, modifiée ou complétée par une troisième, une quatrième, il a fallu à la Ternette cette paternité multiple, successive et inconnue, cet anonymat pour être franchement ce qu'elle est.
Le chant populaire est, le plus souvent, sinon presque toujours, l'œuvre de personne... parce qu'il est l'œuvre de tout le monde. Eclos inconsciemment, il a poussé dans le sol. Fleur spontanée, il appartient à l'endroit, dit M. Fartiaul. Son père, c'est le pays.
Voici maintenant la vieille complainte du T*auvre paysan (2) que l'on chante très souvent :
Je suis un pauvre paysan
Qui vient de perdre sa richesse ;
Au milieu de tous mes enfants,
Je suis accablé de tristesse.
La mort me ravit aujourd'hui
La plus aimable ménagère.
Voyez comme je suis rêveur,
J'ai six enfants dans ma chaumière.
Le matin quand je vas au champ Continuer mon labourage, Je laisse mes petits enfants Gouverner mon pauvre ménage.
Le soir quand je rentre chez moi.
Pour me faire oublier leur mère.
Ils viennent tous auprès de moi, Me consoler dans ma chaumière.
Ah ! si je pouvais réussir A bien élever ma famille, J'aurais l'espoir dans l'avenir
(i) Vincent d'Indy. — Chansons pohidaires recueillies dans le Vivarais. ■ (3) -M. Vincent d'Indy ne donne qu'un fragment de cette complainte.
De pouvoir marier ma lillu, Et mes garçons se feront grands, Ils pourront labourer leur terre.
J'aurais Tespoir dans mes vieux ans, De vivre heureux dans ma chaumière.
J'aime beaucoup tous mes enfants, Encore j'aime mieux ma fille Elle a tout le tempérament, Les traits et les yeux de sa mère.
Et malgré tous ces beaux attraits, Je n'ia vois plus dans ma chaumière.
La mort me vient fermer les yeux.
Retrancher les jours de ma vie Et mes amis m'enterreront, Qiiand j'aurai fini ma carrière.
Et mes enfants partageront, Mon peu de bien et ma chaumière.
On chante beaucoup dans les fabriques et dans les champs, en cueillant la feuille de mûrier, cette vieille chanson qui a toujours fait nos dôlices, par son cachet de naïveté :
Là-bas, là-bas, dans mon jardin, J'ai fait l'amour à mon dessein ; D'une main je tiens mon verre, De l'autre ma bien-aimée.
J'ai passé la nuit entière A l'ombre d'un oranger.
Mon cher amant, tu ne sais pas Qiie pour t'aimer je ne peux pas ; Tu sais bien que j'ai un père, Qiie mon bonheur dépend de lui ; Parle -lui du mariage, S'il est consent et moi aussi.
A ton père j'ai bien parlé.
N'a pas voulu me l'accorder,
Ça dépend de toi ma belle
A me donner soulagement,
Tire-moi de cette peine
Ou bien je meurs dans le moment.
Mon cher amant, pour t'apaiser, Prends sur ma bouche un doux baiser.
— Un baiser c'est pas grand'chose.
C'est de l'amour en triomphant.
Ne parlons pas d'autre chose, Car mou père nie le détend.
l6 CHANTS POPULAIRES DU VIVARAIS
Adieu ma charmante Emilie !
Fais-moi mon sac je vais partir, ■— Tiens voilà quatre chemises, Q^i'elles sont faites de ma main, Une bourse, bien garnise, Ça servira pour ton chemin.
Dans les Chants et chansons populaires de la France, 1845, tome P', figure la romance : le Départ du Grenadier qui eut, dans le temps, un grand succès, elle était sur tous les pianos; ce n'est qu'une imitation de la vieille chanson que nous venons de trancrire; en voici le dernier couplet :
Guernadier. puisque tu quittes, Ta Fanchon, ta bonne amie; Tiens, voilà quatre chemises.
Cinq mouchoirs, un pair' de bas, Sois-moi toujours fidèle,
Constant, sincère.
Je ne t'oublierai jamais.
Nous terminerons ce chapitre par la jolie cantilène de la Claire fontaine, que nous avons souvent entendu chanter d'une façon charmante, dans les filatures et les fabriques :
En revenant de Nantes, je me suis fatigué. Tout près d'une fontaine, je me suis reposé, Tra la la la, la, la, la.
A l'eau de la fontaine, les mains me suis lavé, A la feuille d'un chêne, me les suis essuyé ; Tra la la.
A la plus haute branche, le rossignol chantait : Chante, rossignol, chante, puisque t'as le cœur gai, Tra la la.
Le mien n'est pas de même, car il est affligé. C'est pour mon ami Pierre, qu'avec moi s'est brouillé, Tra la la.
C'était pour une rose, que je lui refusai; Je voudrais que la rose fût encore au rosier. Tra la la.
Je voudrais que la rose fût encore au rosier. Et que mon ami Pierre fût encore à m'aimer. Tra la la.
Cette cantilène née en Bretagne ou en Franche-Comté (l'une et l'autre la revendiquent), est devenue la chanson nationale des Canadiens français.
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