Chansons populaires recueillies en Franche-Comté
A notre époque de civilisation compliquée qui nous éloigne tous les jours davantage de l'état de nature, nous arrivons, par amour du contraste, à apprécier de plus en plus les qualités innées, celles qui ne doivent rien à la science de l'homme, ni à ses efTorts. Aussi, jamais la grâce naïve, la beauté qui s'ignore, l'esprit spontané et primesautier du peuple n'ont été tenus en plus grande estime qu'aujourd'hui. Dans les beaux-arts, les premières manifestations de l'instinct de la forme et de la couleur, les imitations naïves et sincères de la nature exercent sur nous un charme qui se traduit par un retour de l'art savant vers le passé. Les primitifs ont repris faveur ; les préraphaélites, les sculpteurs et les 0 ymaigiers )> du Moyen âge n'ont jamais été cotés à si haut prix.
En littérature, on est las de la préciosité, de la recherche de l'effet, du travail apparent, des combinaisons laborieuses du clinquant et des oripeaux du style.
Après l'audition d'une symphonie à tendances wagnériennes ou après la lecture de certains livres oi'i la pensée
se quintessencie jusqu'à la volatilisation, avec quel plaisir n'écoutons-nous pas les rondes que les enfants chantent dans la i"ue par un beau soir d'été ? En présence de cette inspiration d'une muse ingénue, nous sentons nos nerfs se détendre comme si nous entendions au fond du bois le c( rossignol sauvage » ; nous sentons se calmer notre fièvre comme si nous buvions à longs traits l'eau des « claires fontaines ».
N'y a-t-il dans cette jouissance intellectuelle qu'un caprice, une fantaisie de blasés? Nous ne le croyons pas. Nous estimons au contraire que ces œuvres simples ont une valeur artistique qu'on ne saurait méconnaître sans parti pris.
Dans le domaine de la littérature comme dans celui de la musique, la beauté n'est pas le privilège exclusif des productions d'un art raffiné et savant. La poésie et la mélodie sont des fées qui se penchent aussi bien sur le berceau d'un enfant des champs que sur celui d'un entant des villes, — et si l'on devient versificateur ou harmoniste on naît certainement mélodiste et poète.
Il en est ainsi, du reste, pour tous les autres arts. Il y faut des dispositions naturelles, innées ; qu'on les appelle la « vocation » ou la « bosse >), le mot ne change rien à la vérité de l'observation. Voyez tous les grands artistes ! Ne se révèlent-ils pas la plupart dès l'enfance ? Combien de petits pâtres ignorants qui n'ont jamais vu d'œuvre d'art que les images trop noires du « Messager Boiteux », vous étonnent par ce qu'ils peuvent faire, les uns avec un morceau de charbon, les autres avec un peu de terre glaise ou avec un couteau de deux sous. Mozart, que les dilettanti ont divinisé de son vivant, Mozart n'était-il pas virtuose et compositeur à douze ans?
Certes, l'éducation perfectionnera le goût et les procédés de ces petits prodiges, mais jamais la science ne tiendra lieu de génie à celui qui n'a pas,
« Reçu du Ciel rinûuence secrète. »
Donc on peut être un poète cloué par « l'astre » dont a ■ parlé Boileau, et ne rien connaître des règles de la prosodie ni des bizarreries de la grammaire.
L'incorrection du langage ne saurait détruire ce qui est l'essence même de la poésie, je veux dire la pensée conçue sous une forme concrète, vivante, synthétique. La poésie n'est pas, en effet, dans les mots, mais dans la façon dont le cerveau du poète moule pour ainsi dire ses idées.
Nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître que le but suprême de l'art est de revêtir la pensée d'une forme jjrillante, pure, harmonieuse; néanmoins il ne sera pas refusé à un poète né, de s'affirmer comme tel, même en composant des vers aux pieds boiteux et aux rimes indigentes.
Peut-être ne serait-il pas paradoxal de soutenir que plus la forme est parfaite, recherchée, châtiée, impeccable, plus le vers est régulier, savamment mesuré, plus l'auteur a enrichi sa rime de consonnes d'appui, plus aussi, par contre, la pensée et le sentiment disparaissent sous ce lourd et pédantesque revêtement. « Mieux vaut, disent les Espagnols, une pincée de naturel que deux poignées de science ». La correction n'est que trop souvent, hélas ! synonyme de froideur : et l'on sait ce (ju'il faut entendre par un style académique.
Certes, nous ne voulons médire ni des grands poètes, ni des grands compositeurs qui sont la gloire des lettres et de la musique. Mais nous pensons qu'à côté d'eux, au-dessous d'eux, si l'on veut, on peut rencontrer des sources de jouissance dans un art naïf plus près de la nature.
C'est pourquoi nous croyons que certaines chansons qu'on entend aux veillées de village, ou que le paysan chante à pleins poumons en ramenant ses bêtes à l'étable, ces chansons qui ont eu souvent pour auteurs des illettrés, des voituriers, des bouviers, des cordonniers ou des tailleurs de campagne, ces produits d'un art de primesaut et pour ainsi dire inconscient, peuvent plaire même à côté des œuvres émaillées par nos plus ingénieux sertisseurs de rimes riches
et par nos musiciens les plus savamment compliqués. Le chantre en sabots, s'il est ému, peut taire partager son émotion à condition qu'il exprime fortement et simplement un sentiment vrai. Si son style pèche par quelque endroit, la musique, cette sœur jumelle de la poésie, la musique, la grande charmeuse viendra à son aide ; elle jettera son riche manteau de mélodies sur la pauvreté des rimes et masquera rinsignifiance des idées.
C'est pour toutes ces raisons qu'en dépit des pédants, en dépit des puristes et des grammairiens réfractaires à la naïveté et qui ne veulent voir dans ces onivres de l'enfance de l'art que platitude et grossièreté, une foule d'éminents esprits aftichent un goût prononcé pour les chansons rustiques. Ils trouvent à ces fleurs simples, un p.nfum |trintanier qui les enchante.
Michel Montaigne, ce puits d'érudition qui aimait à faire parade de sa science, ce sceptique qu'on pourrait croire à priori, insensible au charme de la simplicité rustique, a dit quelque part dans son ceuvre si toutTue :
(f La poésie populaire et purement naturelle a des naïfve- » tés et grâces, par où elle se compare à la principale beauté » de la poésie parfaite selon l'art, comme il se veoid es Vil- » lanelles de Gascoigne et aux chansons qu'on nous ap- » porte de nations qui n'ont cognoissance d'aulcune science » ni même d'escripture ».
Ces grâces naïves de la poésie paysanne, Montaigne n'a pas été seul à les sentir. Les plus grands de nos poètes modernes, les plus précieux ciseleurs de strophes, ont souvent demandé des inspirations à la muse rustique et se sont appliqués, comme devant d'admirables modèles, à reproduire ses élans spontanés et ses beautés ingénues. Victor Hugo dans ses ballades, dans ses « orientales » surtout, a composé plusieurs pièces à l'imitation des chants populaires de l'Espagne. Les drames les plus émouvants , les plus profondément humains de Shakespeare ont habituellement |iour fond une
légende répandue dans le peuple. Le héros du drame philosophique de Gœthe, le docteur Faust^ existe dans un conte très connu au delà du Rhin.
Nos musiciens, de leur côté, et je parle des plus en renom, ont puisé à pleines mains dans le trésor des mélodies rustiques, et plus d'un d'entre eux n'a dû le succès d'une œu\Te savante et longuement travaillée qu'aux airs populaires qu'il y avait introduits.
Ah ! la simplicité et la naïveté exerceront toujours sur les hommes un charme vainqueur ! N'est-ce pas pour ces qualités triomphantes que tout le monde adore l'enfant ? Les hommes les plus corrompus de civilisation seront toujours touchés par un sentiment vrai, exprimé sans apprêt, sans efi'ort , sans manière, sans développement parasite. Cette naïveté qui va droit au but, cette vérité toute nue, nous ravissent parce qu'elles sont la nature même et qu'elles parlent selon ses lois.
Pourquoi ces chansons villageoises nous séduisent-elles ? C'est parce qu'elles se révèlent à nous comme une manifestation spontanée d'une intelligence inculte, arrivant d'une seule poussée à l'épanouissement, sans règle apprise, sans formule, sans procédé artificiel. A ce point de vu--, la chanson populaire rentre pour ainsi dire, avec ses mélodies, dans la catégorie des œuvres de la nature, au même titre que les papillons, les oiseaux ou les fleurs.
Pour ceux qui veulent étudier d'un peu près les chansons populaires, se pose tout d'abord la question de leur origine.
i)'où viennent-elles "? Sont-elles nées dans le peuple ? Sont-ce, au contraire, des œuvres de véritables lettrés, œuvres jadis composées selon les préceptes de l'art, mais qui se seraient déformées en passant à travers les mille bouches de la tradition orale ?
Les deux opinions ont trouvé des défenseurs convaincus et exclusifs parmi les Folk-Loristes, — c'est le nom que les Anglais ont donné aux curieux des traditions populaires.
Pour nous, nous sommes persuadés que, sauf quelques exceptions, c'est le peuple lui-même, le peuple illettré qui a composé ses chansons. Celles, — et elles sont fort rares, — qui de la société cultivée, de la capitale ou de la cour sont tombées dans le répertoire des campagnes, au milieu de populations ignorantes, incapables de comprendre le beau langage, y ont subi des déformations si bizarres qu'on reconnaît au premier coup d'œil que ces œuvres sont étrangères à l'inspiration populaire.
Piien n'est plus grotesque, en elïet, que les incohérences, les non sens dont elles sont remplies. Chaque chanteur a remplacé les mots qu'il ne comprenait pas, dont il ne saisissait pas le sens, par d'autres qui avaient avec ceux-là une vague analogie de sons. De telle sorte que souvent ces chansons sont devenues aussi inintelligibles à ceux qui les entendent qu'à ceux qui les chantent.
Il n'en est pas tout à fait de même dans les autres pays ; ainsi, en Allemagne, on rencontre des chansons populaires chantées par les plus grossiers paysans et qui sont l'œuvre de véritables littérateurs. Cela vient de ce que des poètes éminents se sont appliqués à pasticher la simplicité rustique et y ont si bien réussi que ces chansons ont été adoptées par le peuple des campagnes et chantées comme celles qu'il compose lui-même, tant elles correspondent bien à sa façon de sentir et de s'exprimer.
Si nos chansons rustiques n'ont pas été composées par des lettrés, une grande partie d'entre elles n'en ont pas moins une origine assez ancienne. Quelques unes peuvent bien remonter, sinon pour la langue au moins pour le fond, jusqu'au Moyen âge. Dans tous les cas, on retrouve au xvie siècle, la trace de certaines d'entre elles dans ces recueils de Villanelles et de chansons Vilaines qui sont parve-
nues jusqu'à nous. Toutefois, la plupart des chansons qu'on récolte actuellement clans nos villages ne datent guère que du siècle dernier.
En ce qui concerne leur mélodie, nous ne croyons pas, en dépit des savants travaux publiés sur ce sujet, qu'on puisse en retrouver l'origine bien loin dans le passé. La musique, d'une nature plus fluide, moins précise que les sons articulés a dû subir des changements beaucoup plus nombreux et plus essentiels. Sauf le rythme, cette ossature du motif, rien dans la mélodie n'est capable de résister aux déformations que lui font subir forcément des chanteurs sans aucune culture et souvent sans dispositions musicales. On peut avoir une idée exacte de ce qui s'est produit jadis en faisant aujourd'hui chanter le même air à plusieurs paysans.
Relativement à l'ancienneté des mélodies populaires, il n'y a pas de conclusion bien certaine à tirer de ce qu'elles rappellent souvent les tonalités du plain-chant. Ce fait tient uniquement sans doute à ce que, pendant de longs siècles, les populations rurales n'ont connu la musique qu'à l'église, n'ont eu occasion d'en entendre que dans les cérémonies du culte. Quoi d'étonnant dès lors que les formules liturgiques soient demeurées dans leur mémoire et qu'un poète rustique voulant composer une chanson puise son inspiration dans l'imitation des chants qui hantent sa mémoire'.'
En résumé nous croyons que ce sont, en général, les paysans eux-mêmes qui ont composé leurs chansons, aussi bien la musique que les paroles. Et la preuve, c'est qu'il existe un très grand nombre de chansons modernes sur les miliciens, les conscrits, les campagnons du tour de France, sur Napoléon P' et même quelques unes sur la guerre de 1870 (1).
Certainement, à l'heure actuelle, dans nos campagnes, on
(1) On a publié tout un recueil de chansons populaires allemandes sur les événements de 1870.
compose encore des chansons. Bien moins qu'autrefois sans doute, à l'époque où les populations éloignées les unes des autres étaient obligées de se suffire à elles-mêmes pour leur alimentation matérielle et intellectuelle, mais, je le répète, la source de la poésie et de la mélodie rustiques n'est pas tarie comme on pourrait le croire , il est même probable qu'elle ne tarira jamais.
Après avoir dit un mot de l'origine des chansons populaires, il nous parait utile de donner quelques explications sur la façon dont elles sont géographiquement distribuées.
Longtemps les Folk-Loristes ont cru — et nous confessons avoir partagé cette erreur, — que les chants recueillis dans une contrée, dans une province déterminée, étaient pour ainsi dire des produits autochtones. Mais à mesure que se sont multipliés les recueils du genre de celui que nous publions aujourd'hui, on s'est aperçu que les mêmes chansons se rencontrent dans des pays très différents. Ce qui les distingue le plus les unes des autres, ce sont les airs sur lesquels on les chante. Nous en avons déjà donné la raison.
Tout le monde en Franche-Comté connaît la chanson :
Au château de Belfort Il y a trois jolies filles...
En Normandie, en Picardie, en Bretagne, en Provence et bien autre part encore, on retrouve la même chanson : seulement le c( Château de Belfort » est remplacé par le nom d'un autre château de la région, et l'air le plus souvent est différent.
Les populations n'ont pas attendu la poste et les chemins de fer pour communiquer entre elles. Elles ont échangé leurs produits intellectuels comme les produits de leur sol. De tout temps des chanteurs ambulants, ménestrels, troubadours, jongleurs au Moyen âge, soldats revenant ilu
service , mendiants , marchand? forains aux époques modernes, ont répandu la chanson nouvelle, la chanson à succès. Les aveugles , surtout , semblent avoir été -^ on peut remonter jusqu'à Homère — destinés à ce rôle de véhicules de la i)oésie et du chant. Au temps jadis, ils s'en allaient de village en village, jouant de la vielle et chantant parfois des épopées entières.
Pourquoi s'étonner, dès lors, si l'on retrouve dans nos provinces les plus distantes les unes des autres, et jusque chez les nations voisines , les mêmes chansons rustiques ne différant que par les langues ou par les patois, avec de simples variantes de noms de personnes ou de lieux? M. le chevalier Xigra , qui s'est adonné à recueillir les chansons populaires de l'Italie, croit qu'elles sont pour une grande partie originaires de la Provence, du pays des félibves, du pays du gay sabcr. Il attribue la même origine aux chansons castillanes, piémontaises et portugaises. Nous ne nous prononcerons pas sur cette question, mais ce que nous savons bien, c'est que les romanceron de tous les pays de langue romane contiennent un grand nombre de pièces qui sont communes.
Ainsi donc, à moins qu'une chanson populaire rustique n'ait pour sujet un fait qui s'est passé dî^ns le pays où on l'a recueillie, on voit qu'il est difficile de lui assigner une origine certaine. On ne peut rien induire même de ce que ses paroles sont d'un patois particulier : cela n'équivaut pas à un certificat d'origine : elle a pu être traduite du français en patois et réciproquement.
Ce n'est pas toujours la chanson en entier qui transmigre ainsi d'une province ou d'un pays à l'autre, mais la partie la plus originale, l'idée la plus ingénieuse, le passage le plus expressif, le mieux trouvé. C'est tantôt la forme vive d'un début, tantôt un dialogue dramatique, un dénouement imprévu, ingénieux, fortement impressionnant. Rien de plus fréquent que ces interpolations de passages tout entiers de certaines
chansons. Prenons pour exemple cette espèce de ballade qu'on chante encore en Franche-Comté, la chanson de Jean Renaud revenant de la guerre pour mourir le soir même dans son château. En admettant qu'elle soit le prototype des nombreuses chansons qui lui ressemblent, il est certain que ce qui lui a valu sa populariié du Nord au Midi de la France et même de l'Europe, c'est le dialogue si poignant entre la mère et la bru, celle-là cherchant à cacher à la jeune épouse le sens des apprêts funèbres dont elle est témoin et celle-ci inquiète, soupçonneuse, répétant ses interrogations :
Ah ! dites-moi mère, ma mie, Pourquoi j'entends pleurer ainsi ?
Ce dialogue si dramatique, on le retrouve le même dans des chansons populaires de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne, souvent très différentes les unes des autres. Mais quelle que soit la fable inventée par le poète, on sent qu'il n'a eu d'autre but que de trouver un cadre, un prétexte pour amener le fameux dialogue qui tinte dans la chanson comme un glas de mort :
Ah! dites-moi mère, ma mie...
Cette quasi ubiquité des plus belles d'entre les chansons populaires, les contes, les légendes, les proverbes, les dictons en jouissent aussi. On sait que notre Petit Poucet, par exemple, a des similaires non seulement dans tous les pays de l'Europe mais jusque dans l'Inde, et qu'il remonte à l'antiquité la plus reculée. Tous les peuples aiment les contes et les chansons. Comme les enfants ils veulent être distraits et ils s'empruntent les uns aux autres leur littérature.
On comprend, par ce que nous venons de dire, que cette étude des transmigrations de la chanson a une importance indiscutable au point de vue de l'ethnographie. Quand il s'agit de retrouver l'origine d'une race et de la l'attacher à
une des nombreuses familles humaines qui ont peuplé le globe, on étudie la conformation physique des individus, la forme de leur tête, leur angle facial, leur idiome, leurs traditions, leurs coutumes, leur littérature, leurs contes, leurs proverbes, leurs chansons. Le corps et l'esprit, le cerveau et la pensée fournissent également leur contingent d'informations.
A ce point de vue, les recueils de chansons populaires ont une valeur scientifique en eux-mêmes, indépendamment des indications plus précises qu'ils peuvent contenir, relativement à des faits historiques.
C'est à raison de cette importance documentaire qu'il convient de recueillir ces chants scrupuleusement intégralement, sans vouloir les arranger ou les corriger. Il faut avoir pour eux le respect qu'on aurait pour des Chartes.
Dans le domaine du Folk-Lore, la France, selon son habitude, s'est laissée devancer par les autres nations. L'Angleterre et l'Allemagne collectionnaient depuis longtemps les chants, les légendes et les contes populaires, et les littérateurs les plus connus se passionnaient pour ce genre de recherches, que nous en étions encore aux contes de Perrault. Non pas que je ne rende justice à ces intéressantes traditions recueillies par le célèbre académicien et écrites avec un charme si universellement goûté ; mais à côté de ces quelques contes publiés au xyii" siècle par un ancêtre des Folk-Loristes, quels trésors de légendes, de poésie et de musique rustiques restaient encore inconnus, inexplorés !
Il faut dire que notre éducation littéraire ne nous avait pas préparés à sentir le charme de ces œuvres naïves mais très incorrectes, nées de l'imagination du peuple. L'ignorance de la prosodie, l'indigence des rimes dans les chan-
sons populaires, les ont souvent empêchées d'être appréciées. Les Français, pendant longtemps, n'ont admis que les idées et les sentiments qui leur étaient habituels et à condition qu'ils fussent exprimés sous une forme pure et châtiée. On le sait du veste, notre esprit national est essentiellement méthodique, logique, ordonné : c'est peut-être pour cette raison que nous ne brillons pas dans le poème lyri(|ue. Il a fallu chez nous une révoiulion littéraire, le Romantisme, pour intéresser les historiens, les littérateurs et les artistes à ces documents de la tradition, à ces manifestations spontanées de l'intelligence du peuple.
Ce mouvement des esprits qui se produisit vers le commencement du siècle, renouvela la méthode historique et excita une ardente curiosité pour nos origines. C'était l'époque où Victor Hugo écrivait sa Notre-Dame de Paris et Augustin Thierry ses Récits des temps Mérovingiens. C'était l'époque des ballades et des légendes en vers de nos poètes locaux, de Mesmay et Yiancin. Si les romantiques se sentaient attirés par les sujets et les formes de la poésie du moyen âge et par les traditions populaires, ils ne poussaient cependant pas encore ce goût jusqu'à aimer les contes et les légendes pour eux-mêmes, sous la forme primitive et un peu grossière où on les rencontre dans la bouche des paysans. Ils s'inspiraient volontiers du fond pour le développer et l'arranger à leur manière, le considérant comme un diamant brut qu'il s'agit de tailler pour lui donner sa valeur. Mais ils ne se seraient jamais imaginé que tels quels, racontés où chantés, par une vieille villageoise, ces contes ou ces chansons pussent plaire et méritassent la peine d'être recueillis et publiés.
On avait bien, il est vrai, l'exemple des riches lierbiers que Walter Scott en Angleterre et les frères Crimm en Allemagne avaient constitué avec cette flore rustique. Mais on s'imaginait que les étrangers possédaient une littériiture po}Hdairc et que la Fmnce n'en avait pns. Nos écrivains tia-
duisaient des ballades anglaises, norwégiennes, allemandes, les chants de la Grèce, de l'Espagne, de l'Italie, mais pas une voix ne s'élevait pour proclamer qu'en France il existe . aussi des chants populaires et qui n'ont rien à envier à ceux des autres nations. Moisson d'autrui plus belle que la sienne ; jamais dicton ne s'est mieux appliqué qu'à ce dédain de nos richesses nationales.
Outre notre tendance naturelle à admirer toujours plutôt ce qui nous vient de l'étranger que ce que nous produisons nous mêmes, il faut ajouter, pour expliquer cette trop longue méconnaissance de notre muse rustique, que ne lisant pas les chansons étrangères dans leur langue, mais dans des traductions d'un français grammatical, on n'était pas choqué par leur forme incorrecte.
11 faut rendre cette justice à nos compatriotes, aux Franc- Comtois, qu'ils ont été les premiers à comprendre l'intérêt multiple que peut offrir la littérature des paysans. Il y a plus de cinquante ans déjà, vers 1836, l'Académie de Besançon mettait au concours une étude et une collection à faire des légendes , des contes , des chansons de Franche-Comté. Clovis Guyornaud, dont le nom n'est certainement pas inconnu à nos lecteurs, entrait en lice avec un travail qui est )-esté dans les archives de l'Académie. Mais notre compatriote, malgré son sens historique indiscutable (il fut un des fondateurs de la science celtique), était encore trop imbu des idées classiques en littérature pour apprécier à leur véritable valeur «^ documentaire », les monuments de la tradition orale qu'il rencontrait. Il cédait au déplorable besoin de les arranger. Aussi, le rapporteur du concours, avec une sûreté et une déhcatesse de jugement qui lui font le plus grand honneur, reprochait-il à M. Guyornaud ce manque de fidélité. Quel dommage que ce chercheur, si passionnément épris de notre Franche-Comté, n'ait pas mieux répondu à ce qu'on attendait de lui. Nous aurions un inestimable trésor de prose, de poésie et de musique rustiques,
bien difficile à reconstituer aujourd'hui qu'un demi siècle s'est écoulé depuis cette ten tative avortée.
Toute l'époque de la Restauration et du règne de Louis- Philippe ne produisit guère que de puériles et maladroites imitations de la poésie populaire. Les pseudo-troubadours et ménestrels d'alors sont demeurés d'un ridicule légendaire. Tout en affectant un goût prononcé pour les inspirations naïves de la Muse en sabots, ils méconnaissaient complètement le côté original de ses conceptions.
Ce ne fut guère qu'en 1848 que le véritable sens de la poésie rustique commença à se répandre parmi les lettrés et les artistes. Le poète Pierre Dupont, par un heureux pastiche, mit à la mode les chansons de village. Tous les hommes de ma génération n'ont pas oubUé la vogue universelle des «^ Bœufs » :
J"ai deux grands bœufs dans mon étable, Deux grands bœufs blancs tachés de roux.
Après avoir applaudi ce lettré dont certaines œuvres étaient empreintes d'un incontestable caractère de rusticité, on se sentit attiré vers la source même où l'auteur avait puisé son inspiration, et quelques hardis collectionneurs se mirent en campagne. Le gouvernement lui-même, en d852, avait donné l'exemple en envoyant à tous les instituteurs Tordre de recueillir, autour d'eux, les chansons qu'ils pourraient rencontrer.
Notre compatriote, Max Buchon, le traducteur et l'imitateur de Hebbel et de Gotthelf, fut un des premiers qui servit au public ce nouvel aliment de plaisir intellectuel. Ses romans franc-comtois : le Fils de l'ex-maire, le Matachin, contiennent quelques chansons populaires. Il commençait sa gerbe. Ce fut en 1863 qu'il publia, dans un format et avec une impression des plus modestes, ses Noëls et Chants populaires de FrancJie-Comté {^) .
(1) C'est ce recueil que nous continuons aujourd'hui en le complétant.
Quoi de plus logique, que l'école dite « réaliste » — on l'appelle aujourd'hui « naturaliste » — et dont Max IBuchon était un des fondateurs, s'intéressât à ces « documents humains ;), monuments si curieux de la vie intellectuelle des campagnes ?
Depuis cette époque, depuis Buchon, toute une littérature s'est consacrée aux paysans, et dans les nombreux romans dont ils sont les héros, on rencontre presque toujours quelques unes de ces chansons rustiques dont nous parlons et reproduites sans retouches avec une fidélité qui en double le prix.
Aujourd'hui les romanciers n'ont plus à se donner la peine d'aller au village recueillir de la bouche des vieilles femmes ou des jeunes filles ces reliques de la tradition orale. Il existe des centaines de recueils de ces chants édités à part ou renfermés dans les volumes des Sociétés savantes de province ou dans des revues spéciales consacrées aux traditions populaires. L'auteur dramatique, le conteur, le musicien qui veulent enchâsser dans leurs œuvres quelques-unes de ces perles rustiques n'ont plus que l'embarras du choix.
Au commencement, aussi bien en France que dans le reste de l'Europe, les Folk-Loristes ne s'étaient occupés que de la partie littéraire des chansons villageoises. Dans tous les recueils publiés, la musique, qui donne à ces vers si imparfaits leur rythme et leur mesure, était laissée de côté, au grand détriment de l'originalité de l'œuvre. Les chansons populaires de Franche-Comté , éditées par Buchon ne contiennent pas un seul air.
M. Wekerlin, compositeur et musicographe éminent, le bibliothécaire actuel du Conservatoire de musique de Paris, fut un des premiers, le premier peut-être, qui eut l'idée de faire connaître la chanson rustique en entier. Il en donna, vers 1854, un album avec accompagnement de piano et cet exemple fut suivi d'autant plus rapidement, que dans ces
chansons, la partie mélodique est toujours ce qu'il y a de plus original.
Aujourd'hui, de nombreux recueils de ce genre existent où sont notées, à l'usage des chanteurs de salon et de concert, les plus belles chansons des différentes provinces de France, avec des accompagnements qui, pour être simples, puisque le genre l'exige, n'en sont pas moins savamment composés par des maîtres en l'art des sons.
Le grand public lui-même a pris goût à ce genre de productions artistiques. Depuis une trentaine d'années, époque à laquelle nous assistâmes au premier concert exchi.sivement consacré à l'audition de chansons populaires et dans le programme duquel figuraient quelques chants de Franche- Comté, la vogue de ces œuvres rustiques est toujours allée en augmentant. Il n'y a pas longtemps, le Cercle Historique de Saint-Simon, à Paris, donnait des soirées de chansons populaires, auxquelles un auditoire d'élite faisait le plus chaleureux accueil.
Nous ajouterons que, depuis longtemps déjà, il est de mode d'introduire des chansons campagnardes dans des pièces de théâtre, vaudevilles, drames, comédies ou opéras. Les plus illustres compositeurs de musique dramatique, depuis Rossini jusqu'à Ambroise Thomas, ont eu recours aux airs, aux thèmes populaires pour obtenir des effets piquants ou pour accentuer plus vivement la couleur locale.
Aujourd'hui, on peut donc le dire, la chanson populaire a conquis ses lettres de grande naturalisation. Sauf quelques retardataires récalcitrants tout le monde s'intéresse à cet art naïf et charmant. Et c'est justice. Notre éclectisme doit être assez vaste pour s'étendre jusque-là.
Si les plantes rares, cultivées dans les serres chaudes de nos horticulteurs, ont droit à notre admiration, ces merveilleux produits de la sélection ne doivent pas nous faire mépriser la flore des prairies et des dessous de bois, qui, elle aussi, a sa beauté.
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