‹ Chant du passé, 1830-1848Chapitre 141 sur 167 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

SONNET CCXXII.

Je vous bénis, Seigneur; vous n'avez pas permis Que le monde fût doux à mon âme inclinée : Vous Tavez poursuivie, et, d'année en année. Vous m'avez suscité de plus noirs ennemis.

Rien ne m'a secouru : la branche où j'avais mis Ma dernière espérance aussitôt s'est fanée ; Le sol même a trahi ma force abandonnée. Vous avez tant lutté que vous m'avez soumis.

Laissez-moi savourer ma défaite et mes larmes. Et, vous sentant sur moi peser avec vos armes. Me traîner, comme un ver, sous votre pied puissant!

Laissez-moi dans mon cœur enfoncer votre glaive. L'y retourner sans cesse, et de l'âme du sang Exterminer en moi la redoutable sève!

SONNET CCXXIII.

Église, notre mère, ô véritable mère.

Épouse du Sauveur, reprends-moi sur ton sein î

Longtemps entre tes bras tu m'appelas en vain : \

Mon retour le plus vif était moins qu'éphémère. '

Qui donc me retenait ? Une ombre, une chimère, i

Un espoir misérable, et, pour tout dire enfin. Paresse, lâcheté, vice épais et malsain : Voilà qui m'imposait cette existence amère.

Car j'étais malheureux. La honte et le remords

Habitaient dans mes os, et mes plus fiers efforts

Retombaient comme un plomb sur mon Ame atterrée. \

C'est que, hors de ton aide, il n'est point de salut, ,|

Et que ta voie exacte, ô gardienne sacrée, '

Est l'unique chemin, comme Dieu le seul but. '

SONNET CCXXIV.

Et j'ai dit au ramier, j'ai dit à la colombe : Inspirez-moi votre àme et vos tristes accents. J'ai dit à l'aquilon, aux arbres mugissants : Unissez votre souffle à ma voix qui succombe.

Et j'ai dit à la nuit, et j'ai dit à la tombe :

Prêtez-moi vos sanglots, vos spectres gémissants,

Que je puisse pleurer, ainsi que je les sens.

Ces crimes où toujours ma mémoire retombe. l

Au pardon souverain je n'insulterai point :

Car mon àme, au milieu du remords qui la point.

En ressentant la grâce, a connu la puissance. i

Mais se peut-il, mon Dieu, que, jusque dans le ciel. Le regret sans l'espoir de l'entière innocence Ne soit pas du pécheur le supplice éternel?

— lOf

SONNET CCXXV.

Tristesse vigilante, assieds-toi sur mon Ame ; E(reins-moi, cliasseresse, et ne me lâche pas : 11 me faut ton épieii pour tuer le trépas ; Il faut dans mon désert ta grande voix qui brame.

Je les ai vus de près, ces morts aux yeux de flamme : Dans ces jours où le doute engrave tous les pas, Au repos des damnés on trouve des appas ; On se laisse manger par la gangrène infâme.

Dévorante paresse, ô lèpre de Satan,

Fuis, sourire putride, et pour jamais va-t'en.

La douleur sur mes os aiguisera ses armes.

Et puissé-je en tous sens les en voir transpercés. Et les yeux de mon cœur saigner assez de larmes. Pour laver tous les pleurs que la chair a versés !

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