SONNET CCXXVI
Comme un taureau blessé je heurterai du front Ces barrières partout contre mes pas dressées. Et, foulant sous mes pieds leurs planches dispersées, Vers l'anlique désert les flots m'emporteront.
Ainsi qu'un naufragé les hommes m'oublieront. Dieu seul habitera dans toutes mes pensées, Et, rendant à mes yeux les splendeurs éclipsées, I>our m'instruire à pri(;r les astres descendront.
Qu'importe le palmier ou la caverne sombre Qui jette sur ma peau le manteau de son ombre, l'ourvu qu'au dernier jour le lion fossoyeur,
Voyant venir de loin le prêtre aux mains de flamme, S'écarte, et fju'à ma lèvre arrive le Seigneur, i'^t son baiser divin (|ui délicia mon âme!
SONNET CCXXVII.
Du poids de ses destins mon âme est écrasée. Qui, Seigneur, cet ingrat, traître à votre bonté, Ce lâche et vil pécheur, pétri d'impureté. Dont la vie en replis indignes s'est usée;
Renégat de lui-même et la juste risée Des puissances d'enter, lui dont ta volonté. Abjurant si longtemps sa noble liberté, De honteux souvenirs reste stigmatisée :
Si coupable et si faible, ô Dieu, croirai-je bien Que vous lui pardonniez, et que, vraiment chrétien, In jour il contemplât votre gloire ineffable?
— 0 mon fds, ce n'est pas ce misérable ver
Qui peut rien, mais cehii que mon Verbe impeccable
A lavé de son sang et nourri de sa chair.
SONNET CGXXVIII.
Seigneur, que sur mesyeu\ votre loi soit scellée ! Les regards sont des traits qui retournent au cœur. Que les miens soient brisés, ou que l'esprit vainqueur Les emporte à jamais sur son aile étoilée.
Que ne t"ai-je gardé ta robe immaculée , i) vierge de mon sein, àme que le moqueur Étourdit si longtemps de sa vaine liqueur. Et que, dans ton oubli, j'ai lâchement souillée !
Il ne t'est plus donné de regarder sans voir, Pure au milieu du mal et sans le concevoir : On ne dépouille point l'impudique science.
Mais du contact du moins songeons à t'isoler, Et qu'au milieu des sens nous vivions en silence, Comme sous une tente et sans nous v mêler.
SONNET CCXXIX.
Kèvo, rêve acharné, pourquoi venir encore De tes folles lueurs encombrer mon esprit! Ace jour éternel dont l'éclat te prescrit, Mêlerai-je sans fin ta nuageuse aurore?
Non, et n'emprunte pas à l'enfant qui s'ignore, A l'intacte beauté, ni ce rayon qui rit. Ni ce sang gracieux où le bonheur fleurit. Vainement la pudeur l'imprègne et la décore :
C'est une (ille d'Eve, et celle-ci sortit
De la première chair que l'homme revêtit,
Et du premier désir qu'il jeta vers la terre.
Malheur à qui sourit et se fie à leurs jeux!
Le mal est leur essence et leur âme un mystère.
La plus pure a toujours un démon dans les yeux.
SONNET CCXXX.
Je me sens quelquefois comme un homme hydropique Qui, lorsque son fardeau ne charge plus ses flancs, A trouver l'équilibre, en hésitant, s'applique. Et, penché sur ses reins, marche à pas chancelants.
Heureux l'aveugle-né, l'humble paralytique Qui, sans être soumis à ces détours tremblants, Entendent du Sauveur la parole héroïque : Vois ou Marche, et s'en vont éclairés et vaillants !
Mais la grâce moins pleine est encorsans mesure. Puissé-je nuit et jour veiller sur ma blessure. En méditant ces mots qui m'arrivent ici,
Soufflés jusqu'à mon comu- par une bouche austère : Ce qu'on a fait jadis, on [xmiI toujours le faire; Ce que les aiilres l'ont, on juMit le faire aussi.
— lo;
SONNET CCXXXÏ.
Quoi, disait le captif, sans magiques amorces, Sans armes que mes bras, faible, j'affronterais Ce dragon qui, bravant et la flamme et les trails, Des puissants chevaliers a terrassé les forces?
C'est un serpent immense, et ses écailles torses Sont pleines du venin des immondes marais, il dépèce à Tentour de ses affreux retraits I.es armures de ter, amsi que des écorces.
I.e prêtre répondit : Nous munirons nos cœurs De pi'ière et de jeune, et nous serons vainqueur?. Dieu combattra lui-même, et nous le verrons faire.
Soudain la foi changeait un esclave en héros, Et dès le soir le monstre atteint dans son repaire Gisait sans mouvement étendu sur le dos.