LETTRE
A M. GUSTAVE SEGAUl).
Ami, votre paresse est donc incorrigible? Je Tavoue à présent, c'est un vice terrible. Alors que, grâce à lui, du, matin jusqu'au soir, En vous cherchant chez vous, j'étais sûr de vous voir Je ne m'en plaignais pas. On est bien égoïste. Mais, sans raison peut-être ici je vous attriste : Peut-être, en ce moment, courbé sur un procès. Du barreau mieux connu vous poursuivez l'accès ; Ou bien, cultivateur encore un peu novice. Vous cherchez quel engrais, quel fécond arfifice Pourrait changer vos champs en une mine d'or. C'est bien; mais vous allez exagérer encor. .\cquidmmis, mon cher; c'est un précepte sage : Même envers le travail il fuut en faire usage. OiK'l que soit le devoir où l'on est nrrété,
C'est moutivr hop dattaclie et de rigidité. Que de ne pas oser prendre sur la journée Quelque minute au moins au souvenir donnée. Pour dire à ses amis ^i l'on meurt, si Ton vit. Mais moi qui parle, moi qu'ici-bas n'asservit Nul travail régulier, et qui, seul responsable. Me trouve si souvent les coudes sur ma table. Contemplant le loisir que la Muse m'a fait, Je ne suis pas en règle avec vous en eflet : Car d'ailleurs, plus âgé, je vous devais l'exemple. Je ne m'armerai pas d'une excuse plus ample : Vous êtes généreux, et, j'en crois un passé Qu'avec charme souvent mon cœur s'est retracé. Vous ferez à ma lettre, encor qu'un peu tardive. Un aussi bon accueil, une fête aussi vive Que, si, depuis huit jours et non depuis trois mois, Votre oreille eût cessé d'entendrç notre voix.
Ah ! c'est un grand malheur, n'est-ce pas? que la vir
Soit si peu sociable et si tôt nous envie
Toutes ces amitiés que l'âge aux jours riants,
La jeunesse prodigue à nos cœurs confiants.
A peine a-t-on passé sa vingt-cinquième année,
Qu'il faut presque toujours que l'àme abandonnée
Se réduise au silence. Adieu ces entretiens
Où l'on pensait tout haut! Adieu ces dou\ liens
Que l'on s'était choisis et qui jamais ne pèsent !
Les rires ingénus et les loisirs se taisent.
On redescend au rang des lugubres mortels.
Voici que les soucis et les chagrins réels,
Les vœu\ de la famille et l'avenir malade
Viennent à tous les vents disperser la pléiade :
L*un retourne à Lyon; l'autre vogue à Java;
In autre vers Alger par Pontivy s'en \a.
Ceux qui restent encor, séparés par ces vides,
Sont à se rapprocher devenus plus timides.
Les soins divers, autant que les climats loinlains,
Sur nos amis bientôt nous rendent incertains :
Aussi l'on ne se voit et l'on ne s'écrit guères.
On craint de rabaissera des rappoils vulgaires
Ce cordial écliange et cette intimité :
On préfère Toubli, c'est Ibrt bien inventé.
Ah! qu'on est paresseux; qu'on a peu décourage,
Et comme on laisse au sort prendre son avantage !
Il semble qu'on ne puisse à ce triste vainqueur
Inféoder ses bras, sans lui livrer son coHir.
Quand on songe pourtant que ce bien qu'on délaisse,
Et qu'on regrettera, ce n'est pas, ô faiblesse,
In, deux ou trois amis, hélas, c'est l'amitié !
L'iiiver, l'hiver arrive et sera sans pitié :
Car, passé le printemps, l'âme aussi se referme ;
La sève ne peut plus nourrir de nouveau germe,
A moins qu'un rameau vif qu'avril a soulevé
Le prenne en son écorce, et, du hàle sauvé.
L'apporte dans les airs, et soudain le mûrisse.
Pour moi, je ne veux pas que mon jardin périsse.
Et, dùt-il m'en coûter, je le cultiverai.
Vous savez, mon ami, qu'il faut, bon gré, mal gré,
Sur tout ce que je fais que ma tête domine.
Et que, plus je résiste, et plus elle s'obstine.
La prose m'ennnyait ; elle a voulu des vers :
C'est à vous de juger si ce fut un travers.
Que j'aurais mieux aimé, plutôt que vous écrire. Pouvoir partir moi-même et vers vous me conduire 1 J'eusse attendu moins tard. Par un beau jour d'été J'arrive. J'ai voulu de rhos[)ilalité Vous laisser la surprise, aimani peu (pion ni'allen;le. On vous cherche, on vous ditqu'un Monsieur vous denjandt Que c'est un étranger, qu'il est même poudreux, Harbu, d'âge moyen, enfin un honmie affreux : Vous me reconnaissez, et xoho joio éclale.
— 207 ~ Je vous eiilt'iids l)ientol venir en toute luite, Et nous nous embrassons. Peut-être en ce moment, Triste, et vous inventant quelque pressentiment Bien sombre, vous pensiez que cette solitude, S'il faut toujours souffrir, est aussi par trop rude • Eh bien, enfant, le ciel vous envoie un appui ; Nous verrons votre mal, et, de peur que l'ennui Dans tout ce désespoir ne soit pour quelque chose. Je ne vous lirai pas trop de vers ni de prose. Aussi bien, nous avons tant de soins plus pressants : Vos domaines qu'il faut visiter en tous sens ; Et la vigne, et les champs où les épis blondissent ; Mais surtout le jardin dont les tleurs s'embellissent. Lorsque Tami du maître est un ami des fleurs: Puis les fruits qui déjà nuancent leurs couleurs, Tout enfin, et, j'espère, à la vieille coutume. Sans qu'il me soit fait tort du plus simple légume. Vous me contez aussi vos projets, vos essais, Et discutez à fond les chances de succès, Et tout ce qu'à vous-même, ainsi qu'à la patrie, Promet de merveilleux l'essor de l'industrie. Pour moi, discrètement j'écoute et je prends part ; Ne pouvant conseiller, j'approuve à tout hasard. Soyez prudent pourtant : ce n'est pas la routine, C/est rinnovation par où l'on se ruine. Le soir, après dîner, en fumant (car, hélas ! J'ai repris ce défaut qu'on ne maîtrise pas) ; Le soir, à la fraîcheur, Tentretien se prolonge, Se recourbe en tout sens, ou vers Paris replonge. Et jusqu'à mon chevet ne méfait pas défaut. Bercé par vos accents, je m'endors, et bientôt Je rêve que j'anime une charrue immense. Traînée à la vapeur, qui laboure, ensemence Di\ arpents par minute. A ce puissant travail, Dont malheureusement m'échappe le détail, Je puis en peu d'instants retourner la contrée.
Je ne vois <|iie sillon» et lene luhourée,
De sorte (|ne moi-même^, niiii de reposer,
En un arbre il me faut me métamorphoser.
Je m'étends à mes pieds; puis un nouveau partage
Me l'ait voler, oiseau, dans mon propre leuillnge.
L'aube me débarrasse, et le jeune soleil. Brillant sur la verdure et dans l'air tout vermeil, Nous appelle tous deux par la plaine irisée Oij le vent matinal égrène la rosée.
Vous allez me montrer quelque site chéri ; Chemin faisant, la mare ou le ruisseau fleuri. L'oiseau qu'on fait partir, la corolle qui s'ouvre, La plante qu'on connaît et celle qu'on découvre, Quelque beau papillon posé sur le chemin. Qui palpite au soleil, et, presque sous la mahi, S'envole mollement j tous ces trésors humides, Qu'éclaire le matin de ses regards limpides. Forment aux promeneurs une fête sans fin. Où chaque pas varie et couleurs et dessin.
Ou bien, lorsque midi, l'heure splendide et chaude, Fait luire chaque feuille ainsi qu'une émeraude. Quand la plaine déborde, et que, de tous endroits, Monte une brume ardente, alors, au coin d'un bois, Sur l'herbe (ine, à l'ombre, il est doux de s'étendre, (^'est un lieu fait exprès pour voir et pour entendre J.e spectacle des fleurs et les chants des oiseaux. Peuplés de nids féconds, les chênes, les roseaux, Le Iror^ne en buissons, les genêts, les bruyères, Tout palpite et s'égaie en notes familières. Puis les prés aux regards étalent leur beauté, La luzerne ruisselle, et le trèfle argenté Se soulève, enrichi de ses houppes pourfu'ées; Kt, sous le vent légei', les herbes diaprées, S'elfriingent en courbnnl leurs folfitres éjHs.
[.es tliyrses des .>aiiiroins, sur le mouvant hijiis Jettent leur incarnai; la spirée en corynibe, Les clirysanlhèmes blancs dont s'élargit le nimbe; Les étincelles d'or, les flammes des pavots, Les bluets rayonnants, tous ces éclats rivaux S'entrecroisent, portés sur l'active verdure. Lascabieuse rose, où le bourdon murmure, Laisse, au bord des fossés, errer ses fleurs de miel ; Et, de leur pâle azur imitant notre ciel, On voit plu^ haut jaillir les fines campanules, S'oflVant, comme une mire, aux jeux des libellules' Car les bois sont voisins, et c'est de leurs abris Que jaillissent au jour les insectes épris, Dont l'essaim radieux, qu'une baleine éparpille, Comme un écrin vivant sur la plaine pétille. Nous avons admiré leurs rapides éclairs. Suivi les mouches d'or, les papillons divers, Et cueilli la cétoine au sein d'une églantine : Alors, vous qui savez où mon esprit chemine, En vous tournant vers moi vous me dites : Voyons, Récitez-moi des vers avant que nous partions. J'écoute, et je vous dis ce sonnet que peut-être Quelque discours de vous naguère aura fait naître :
ïl est vrai, j'ai toujours invoqué le soleil : Autant que je l'ai pu, j'ai doré de sa flamme Le vêtement mobile où se produit mon àme ; J'ai chanté bien des fois le midi sans pareil,
Et les feux du couchant et le matin vermeil ; Aux plus charmantes nuits où le jardin se pâme. J'ai préféré le hàle et l'orage qui brame. Et l'extase pénible aux douceurs du sommeil.
La Muse d'elle-même ainsi vient nous instruire. . La nuit, m'a-t-elle dit, ne sait rien que séduire: C'est l'erreur, le mensonge et l'oubli du devoii-.
Mais le jour est divin. Afin qu'il te pénètre, \
Ouvre-toi tout entier, et qu'on ne puisse voir ^
Rien de trouble en ton sein qui craigne l'œil du Maître. ^
Là-dessus nous causons. Les poëtes aimés f
Nous ouvrent à Tenvi des sentiers embaunriés. j
J'interroge à mon tour, et de nouveau je grouile ^
De ce que vous laissez dans une nuit profonde, j
Soit négligence ou bien scrupules mal conçus, J
Languir les dons charmants que vous avez reçus. \
Dans tous les chants de l'art nous errons sans entraves, j
Nous élevant parfois à des pensers plus graves. j
Ami, la poésie est tout un monde à part; i
On n'en fait point le tour, et la courbe de l'art '^
Ne rentre point sur soi : c'est une parabole r. Dont la foi nous révèle et la ligne et le pôle.
Mais il faut m'arracher à ces rêves si doux. j
Que vais-je imaginer? Je suis bien loin de vous; ,
Et voici que la pluie et les frimas d'automne ]
Ont des arbres fanés dispersé la couronne. ^
La feuille à chaque instant vient battre à mes carreaux, ]
Et le vent fait tomber jusqu'aux grains des sureaux, \
Jusqu'à ces fruits légers ou de corail ou d'ambre • Dont, à défaut de fleurs, se couronne septembre.
Hélas! six mois entiers jusqu'aux soleils de mai ! :
Et pourtant de l'hiver que je serais charmé , |
Que j'aimerais ce froid et celte triste brume, ! Si, rien que d'un billet que l'amitié parfume. Vous m'annonciez ici votre prochain retour! Surtout s'il s'agissait de quelque long séjour. Vous étiez au départ moins ami du silence. Et vous m'aviez flatté d'une double espérance; Mais vous n'écrivez pas, et vous venez très-peu. J'espère encor pourlant en vous disant adieu :
SOXNET CCXI.II.