‹ Chant du passé, 1830-1848Chapitre 68 sur 167 · SONNET XCV · texte numérisé non relu

SONNET XCV

Puisque l'acier, le marbre et le bronze est muet, Au milieu de mes vers j'élève une colonne. Là de tant de beaux noms que l'élite rayonne : Lescure, Marigny, Bonchamps, Piron, Stofflet,

D'Elbée et Sapinaud, Jean Chouan, Suzannet, Royrand, Scepeaux, Sombreuil qu'un si beau sang couronne. Et toi, Boisguy, l'honneur de la guerre bretonne, Et Précy que Lyon et son siège connaît.

0 noble dévoùment, ô vertu monarchique, Se pourrait-il qu'un jour le vent démocratique Dénaturât le sol et les cœur des Français,

A ce point que l'on prît, sur la foi d'un sophiste. Pour de tristes erreurs ou même des forfaits Vos sublimes efforts, i)lialange royaliste !

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Troupe solide et hardie,

Ils sont quatorze ofticiers, .

Des meilleurs de Normandie, ■

Toujours au feu les premiers;

Enfants des guerres civiles,

Ils n'ont, repoussés des villes,

Que les fossés pour maisons : 1

Leur âme ainsi s'est mûrie, I

Sous la double intempérie

Des balles et des saisons.

Tous portent la blouse bleue, |

Les guêtres, les grands chapeaux, ; Gomme des gens de banlieue . i

Cheminant pour leurs travaux : ^ |

Aussi sont-ils en affaire. ■

Ils ont leurs outils de guerre j

Sous les plis de leurs habits , ;

Tromblons gorgés de mitraille ■

Et bons couteaux de bataille, ,

Mieux aiguisés que fourbis. |

Dans le château de Coutance ;

Un des leurs attend la mort. j

Ils vont casser la sentence !

Qui dispose de son sort.

De Frotté c'est l'émissaire : i

Comme il venait d'Angleterre, i Sur la côte on l'a surpris; Et, pour le bien du service.

Il faut, avant son supplice,

Le délivrer à tout prix. ;

En eflet, le cas est grave, ;

Et du général absent, !

(►il [icut |)erdre, ù cette ('iili'a\( (Quelque message pressant.

La mine que l'on prépare, De tous ses brûlots avare, Ne doit pas faire long feu :

Elle a concentré les pistes Des plus fervents royalistes, Et c'est leur dernier enjeu.

La citadelle renferme Trois cents soldats environ.

La muraille est assez ferme Pour ne céder qu'au canon.

Il leur faudrait trop de monde, Encoi' que Dieu les seconde, Pour l'escalader la nuit; Et toute prudence ordonne, Avant que le tocsin sonne.

De n'agir qu'à petit bruit.

Mais quoi, TalTaire est conclue.

Point d'inutile détour, M de force superflue !

Ils iront seuls, en plein jour.

Les voilà qui se débandent.

En peu de mots ils s'entendent ; Le rendez-vous est connu.

Sans être des barbes grises.

De bien d'autres entreprises Chacun d'eux est revenu.

[Is pénètrent dans la place.

Mêlés au\ gens du marché, liien n'altère leur audace.

L<' complot est bien caché.

A midi la sentinelle, Que frappe une main lidèlc,

Tombe sur le pont-levis ; Quatre hommes tiennent la garde, Sous le plomb qui la regarde.

Immobile en son logis.

D'autres, bravant le qiii-vive, Par le geôlier consterné Se font guider ; on arrive Au cachot du condamné.

— Est-ce la mort qu'on m'annonce?

On l'embrasse pour réponse.

— Hélas, je ne puis marcher !

— Messieurs, c'est moi qui le porte; J'ai l'épaule large et forte,

Et ne crains pas de broncher.

Le tambour bat dans la rue.

Et des bouges d'alentour La garnison accourue Déjà grouille dans la cour :

Sur cette nouvelle enceinte Les blancs se jettent sans crainte, Aux cris de vive le Roi !

Les cratères d'espingole S'enflamment. Le trépas vole.

Les bleus chavirent d'effroi.

Le fracas et la fumée Dérobent les assaillants ; Il faudrait toute une armée l>our les garder en ses flancs.

Un seul , atteint d'une balle.

Meurt pour la cause royale :

Le reste passe. Après eux Personne ne s'aventure, Tant leur intrépide allure A fai-ciné tous les yeux.

— 8.5 -- Il fallut marcher une heure Pour trouver un serrurier.

Et l'aire, dans sa demeure.

Déferrer le prisonnier.

Celui qui, sur son épaule.

L'emporta depuis la geôle Mourut à trois mois de là.

De son dévoùmont victime, Une amitié magnanime Sur ses forces Taveugla.

C'est le chevalier Destouches

Qui fut ainsi délivré :

Or, sans avoir les yeux louches ,

Ni l'esprit trop égaré,

Le commandant de la ville

Put grossir d'un demi mille

Le bataillon combattant ;

D'un nombre un peu plus modeste.

Je conviens que pour le reste

Ils en valaient bien autant.

Celui qui garda la gloire De ces vaillants compagnons.

Tout enfant, dans sa mémoire.

N'a pu retenir leurs noms.

Lui-même est le fils d'un père Qui prit part à cette alTaire, Parmi cent autres comijats.

Combien de récits semblables Sont perdus , irrévocables, Dans l'abîme du trépas !

Les vaincus n'ont pas d'histoire.

De nos modernes cités Les échos ne i)euvent croire Aux héros déshérités.

Du moins, en d'autres eoiidées.

Les traditions sacrées Vibrent toujours dans les aiis : Sous le pavé tout s'eflacc ; Mais riierhe montre la trace Des morts qu'elle a recouverts.

SONNET XCYl.

Noblesse de province, ô simple et forte race. Toi qu'on a tant raillée, et qu'on vit en tout lieu. Pour rhonneur de la France ou la cause de Dieu, Prodiguer de ton sang l'inépuisable audace.

Hors des camps, il est vrai, tu tenais mal ta place; : Tu savais manier et le glaive et l'épieu ; Mais les choses de cour t'embarrassaient un peu, Et tes femmes parfois pouvaient manquer de grâce.

Inhabiles sans doute aux élégants discours. C'étaient le plus souvent des chrétiennes, toujours, Ainsi qu'à leurs devoirs, aux pauvres attentives.

On s'en souvient encore, et, d'un si long bienfait. Les antiques vassaux, dans leurs chansons na'ives, Même en plus d'un canton, ont gardé le regret.

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