LE SUPPLÉMENT
A l'abbé Edmond Buisson qui était alors curé d'Arthabaska
J'OUBLIAIS que par mandement De l'an dernier le supplément Avait souffert d' un règlement Qui le gonflait honnêtement, J'ajoute : à notre détriment.
Or, l'autre jonr, tout bonnement,
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Peut-être même étourdiment,
Je vous payai le supplément
Sans réfléchir aucunement
A ce tout récent changement,
Croyant avoir assurément
Fait ma part généreusement.
Si vous aviez été normand.
Ou juif, ou même seulement
Un curé comme, rarement,
On en rencontre, un peu gourmand,
Vous auriez alors poliment,
En même temps que carrément,
Sans colère et sans truchement,
Réclamé tout le supplément
En me mettant complaisamment
Au courant de ce règlement.
Mais non, vous avez gentiment Touché le maigre rendement Sans un mot de dissentiment, Sans le moindre ressentiment ; Et je crus fort naïvemert M' être acquitté complètement.
Depuis lors, sans aucun tourment, Je dormais pacifiquement, Quand, ce matin, heureusement Et tout providentiellement, Un ami qui jamais ne ment (Voyez-vous ça communément), Et qui parle assez sensément Aux heures de désœuvrement,
Me rappela le mandement ;
Jugez de mon étonnement !
Et de mon ahurissement !
Aussi sans perdre un seul moment,
J'accours parfaire le paiement
Et tiens à vous dire comment
M' arriva ce désagrément
Que je regrette amèrement.
J'aurais voulu tout en rimant
Finir quelque peu sensément,
Pour ne pas dire : finement,
Mais grâce à ces rimes en ment
Dont j'ai fait choix dans un moment
Ou de spleen, ou d'égarement,
Je le puis difficilement.
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J'essaie à tout événement A finir pas trop bêtement, Vous priant bien sincèrement, Malgré ce discours assommant, De croire à l'entier dévouement De celui qui signe humblement.
Du bureau d'enregistrement.
3 août 1893.
Epître à mon ami Nérée Beauchemin
MON cher ami, j'ai lu tes doux rayons d'octobre Et je t'en félicite. En ce siècle trop sobre De sentiment sincère, il faut sur le chemin Saluer le poète et lui serrer la main. Je le vois par ton chant, tu chéris ce que j'aime ; Tu vas errant ainsi que je le fais moi-même. Dans la calme vallée où, ravi, tu surprends
L'aveu que font aux fleurs les papillons errants
Puis lorsque les beaux jours ont fui, lorsque la neige
Aux flocons miroitants vient avec son cortège
D'oiseaux blancs, comme moi, pour tromper tes ennuis
Tu rêves au soleil de juin, aux belles nuits.
Oui, nous que le Seigneur a faits un peu poètes,
Nous préférons au monde, aux clameurs de ses fêtes
Les murmures confus de la nature en fleurs
Avec ses doux parfums, ses multiples couleurs.
Les hommes, tu le sais, ont nommé fantasie
Ce que nous, les rêveurs, appelons poésie.
Ils nous ont reproché, quand eux bravent les flots,
De chanter sans soucis, indolents matelots,
Ou bien quand ils s'en vont, orgueilleux capitaines,
Sur leurs vaisseaux d'acier vers des plages lointaines,
De les laisser lutter contre les coups du sort,
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Notre esprit dans un rêve et notre barque au port ! Hardis lutteurs, jamais ils ne laissent leurs armes. Pour ces aventureux les dangers ont leurs charmes. Diplomates, rhéteurs, manieurs de budjets, Ils jouent leur avenir dans dévastes projets. Oh ! sans doute il est beau de remuer la foule, Grondant comme les flots sous l'effort de la houle, De dominer par sa parole et ses talents, De grandes nations, des peuples turbulents, De laisser sur son siècle un rayon qui l'éclairé, D'entendre sur ses pas la clameur populaire Jeter aux quatre vents du ciel son nom vainqueur Et de tout un pays sentir battre le cœur ! Tandis que dans la paix on voit l'humble poète, Peu jaloux de la gloire, embellir sa retraite, La fermer aux rumeurs d'un monde qui séduit
Pour suivre dans sou rêve un idéal qui fuit. Sous son toit calme et frais, le poète qui veille, Qu\nd résonne une lyre aime à prêter l'oreille, A chercher dans un vers langoureux ou puissant Comme un fidèle écho de tout ce qu'il ressent. Donc touche plus souvent les cordes de ta lyre, Car un poète ici toujours aime à te lire. Et saluant de loin ton chant plein de douceur, Ma muse dans ta muse a reconnu sa sœur. Pour l'homme Dieu créa la pensée éternelle Comme il mit le rayon au fond de la prunelle. Sur des ohjets divers elle se réfléchit, Sur l'ombre qui descend, sur l'aube qui blanchit, Elle veille toujours et saisit dans l'espace Tout rayon qui l'attire et qui, rapide, passe. De ce travail que Dieu distribue au hasard,
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Chacun choisit son lot, exécute sa part ;
Elève d'Apollon, disciple d'Esculape,
De ce grand drame humain nul secret ne t'échappe
Et penseur en alerte, ouvrier vigilant,
Tu poursuis ton travail utile et consolant.
Sans laisser le scapel reste avant tout poète ;
Du feu sacré conserve une flamme discrète ;
Compose bien ta vie et fais avec bonheur
La part de la matière et la part de ton cœur.
Je reprendrai mes chants ; nous chanterons ensemble
La féconde amitié. De l'art qui nous rassemble
Soyons sans en rougir les disciples fervents
Et jetons sans compter nos vers aux quatre vents.
Si tu veux nous dirons l'amour de la patrie,
Sa gloire et ses revers. Son histoire chérie
Fera chez nos enfants revivre les aïeux
Du sol par eux semé défenseurs glorieux,
A nous aussi l'espace où tout espoir s'élance,
Où planent les oiseaux, où l'astre se balancé,
A nous le ciel serein, les larges horizons,
Les prés pleins de rumeurs, les bois pleins de chansons,
Les doux roucoulements et les tièdes haleines
Qui caressent les fleurs et parfument les plaines.
Volons vers la lumière et laissons aux Gentils
Leurs projets de fortune et leurs vils appétits.
N'envions pas leur sort, laissons notre nacelle
Voguer non sur la mer où le vaisseau chancelle
Mais dans l'étroite baie où brillent, vrais saphirs,
Les astres d'un ciel bleu tout chargé de zéphirs.
0 ! je ne voudrais point changer mes destinées
Pour leurs luttes sans fin. Mes paisibles journées
S'écoulent sans secousse ; et si parfois, le soir,
Je viens, triste et pensif, près du fc^er m'asseoir, C'est que j'ai vu du seuil de ma calme retraite Un vaisseau qui m'est cher roulé par la tempête Et perdu quelqu'amî, de gloire trop jaloux, Que la foule ou la mer brise dans son courroux. Mais voilà trop parler de mon humble personne ; Je te laisse, il est tard. Déjà l'horloge sonne Minuit. Te retenir ne serait pas humain. Et plein d'affection, je te serre la main.
Le Centenaire du Séminaire de Nicolet
Poème lu à une séance tenue lors de la célébration du cnetenaire
LOKSQUE nos jours s'en vont avec tant de vitesse, Quel doux bienfait du ciel que de se souvenir î Grâce à lui nous voyons sans regret ni tristesse S'allonger le passé quand décroît l'avenir.
Aussi moi qui n'ai vu qu'une trop courte année (1) S'écouler sous ce toit de calme et de bonheur, J'accours pour célébrer cette grande journée, Car de l'Aima Mater c'est la fête du cœur.
Ici tout séduit l'œil et tout charme l'oreille. Adieu les durs travaux ! adieu les noirs soucis ! Pour fêter le présent le passé se réveille Et nomme avec orgueil le beau nom de Plessis.
Sa grande ombre aujourd'hui plane sur cette enceinte. Car ce toit séculaire est toujours sa maison, Puisqu'il en est le père et que cette œuvre sainte Est, grâce à ses efforts, en pleine floraison.
Pour les premiers besoins de l'école naissante, S'il prodigue son or, son temps, sa volonté ; C'est que son œil a vu la maison languissante Porter déjà le sceau de l'immortalité.
( i) I/auteur a fait une année de'philosophie au séminaire de Nicolet
Qui sait ce qu'il fallut de sublime courage, De confiance en Dieu, d'espoir en l'avenir Pour vaincre les périls et conjurer l'orage, Pour fonder cet asile et pour le maintenir !
L'œuvre sut résister aux obstacles sans nombre Et se développer sous un ciel orageux Car Plessis désirait qu'elle grandit dans l'ombre A l'abri des regards d'un pouvoir ombrageux.
Et pour patron prenant Raphaël, cet archange
Qui toujours veillera sur son pas chancelant,
On vit bientôt briller cette noble phalange :
Brassard, Raimbaud, Léprohon, puis Laflèche et Ferland.
Enfin le père Thos, figure qu'on vénère, Prêtre à l'esprit si large, au cœur si bienveillant, Dans ses colères môme il était débonnaire, Et quand il gourmandait c'était en souriant.
Tous ces éducateurs, obstinés à leur tâche, Succombent à la peine et passent leur espoir A d'autres qui, comme eux, travailleurs sans relâche, Se donnent tout entiers au plus noble devoir.
Aussi nous leur devons ce qu'aujourd'hui nous sommes,
Car le présent témoigne en faveur du passé,
Et l'avenir encor saura faire des hommes,
Le chemin de l'honneur se trouvant tout tracé.
Enfants de Nicolet, présentons nos hommages
Au vaillant successeur de ces humbles héros,
Qui dans son cœur portant leur force et leur courage,
A droit au même honneur comme au même repos.
Il est digne de ceux qu'il fait si bien revivre Dans cette œuvre (1) où son cœur ne sut oublier rien. Mais parmi tous ces noms inscrits dans son beau livre Il en manque un pourtant, et ce nom c'est le sien.
(i) V Histoire du Séminaire de Nicolet par l'abbé Douville, aujourd'hui Mgr Douville.
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O pins de Nicolet, vous dont la cime altière De l'œuvre séculaire ombragea le berceau ; Arbres géants pour qui notre vie éphémère Vaut à peine les jours du plus faible arbrisseau ;
O vous qui survivez à toutes les tempêtes, Qui défiez le ciel et qui narguez le temps, Vous, les témoins muets de tant de belles fêtes, Quand nous ne serons plus, vivrez-vous dans cent ans !
O oui, vous serez là, mais ce sont d'autres hommes Que vous protégerez de vos rameaux vivants, Tandis que notre cendre, insectes que nous sommes. Depuis longtemps sera jetée aux quatre vents.
Et lorsque dans cent ans d'autres encore à naître Comme aujourd'hui viendront évoquer le passé, O pins qui survivrez, puissiez-vous reconnaître Dans les rivants d'alors tout un monde éclipsé !