‹ Chant du soirChapitre 2 sur 30 · A MON FILS JULES · texte numérisé non relu

A MON FILS JULES

A la naissance de son premier né

PENCHÉ sur le berceau de ton premier enfant, Dans ce nouveau venu j'ai cru me reconnaître Et comme un fier défi par la vie au néant, Vous êtes nés tous deux pour prolonger mon être.

Je revivrai par toi, par lui tu revivras, Nous consolant ainsi de Y existence amère Et nous serons heureux lorsque ses petits bras Dans un premier effort se tendront vers sa mère.

Issu de notre sang, ô chair de notre chair, En lui nous saluons l'espoir de notre race ; Si frêle et si petit, il n'en est que plus cher, Car il prend tous nos cœurs dans sa naïve grâce.

Nous attendons le jour qui va bientôt venir

Où par instinct, sur nous penchant sa tête blonde,

Son regard raffermi semblera contenir

Comme un naïf effroi de sa venue au monde.

Et lorsqu'un peu plus tard sa lèvre s'ouvrira Dans le charme enivrant de son premier sourire, C'est un nouveau bonheur qui dans nos cœurs mettra Ce qu'un père ressent et ne saurait décrire.

Nous jouissons déjà de son balbutiement, A saisir ses gue gue nous passons plus d'une heure Trop volontiers portés à le trouver charmant, Et nous le chérissons alors même qu'il pleure.

Mais voici qu'il arrive un nouvel incident Qui jette dans l'émoi toute la maisonnée ; Son sourire dévoile une première dent Et son humeur morose est vite pardonnée.

Enfin il devient homme, il risque un premier pas, 11 en essaie un autre et non pas sans torture ; Pourtant sa mère est là qui lui tend les deux bras Pour mettre plus d'aplomb dans sa désinvolture.

Nous le voyons déjà grimper sur nos genoux Pour se trouver plus près du baiser qui l' attire Et dans son faible effort pour parler comme nous Son geste seul supplée aux mots qu'il ne peut dire,

A tout ce qui l'entoure il semble intéressé

Et son regard surpris sans cesse se promène

Du vase qu'il convoite au meuble délaissé

Et tout nouveau pour lui devient un phénomène.

Mais avant de laisser son berceau frêle et blanc Il nous réserve encor de nouvelles surprises Par des mots isolés dits d'un ton cajolant Comme s'il essayait des phrases mal apprises.

Heureux de ses progrès, déjà nous le voyons Aller en titubant dans la maison joyeuse, Tantôt faisant la guerre à de faux papillons, Tantôt déplaçant tout d'une main curieuse.

Il a bientôt deux ans, et, le livre à l'envers, Comme s'il comprenait, il fait semblant de lire Tout en nous regardant, car le petit pervers Sait bien que nous l'aimons sans oser le lui dire.

Il sait bien que malgré ses colères d'enfant, Nous céderons toujours à ses nombreux caprices, Qu'aux larmes de son fils nul père se défend Qu'un bon baiser guérit toutes les cicatrices.

D'ailleurs il n'est plus seul car depuis quelque temps

Une petite sœur a pris le berceau vide ;

Il en est tout surpris, et jaloux par instants,

Il va comme à regret pencher son front candide.

On dirait qu'il a peur qu'elle et lui désormais

Auront à partager les baisers, les caresses,

Que son règne d'un jour est fini pour jamais

Et qu'ils vont être deux pour les mêmes tendresses,

Cher petit, ne crains rien, car Dieu dans sa bonté Pour les nouveaux venus pourvoit à tout sur terre ; Partage égal du pain, amour illimité, La même place au cœur du père et de la mère.

Mai 1916.

Le Nouveau Collège cTArthabaska

Poème lu lors de l'inauguration, le 29 août 1906

UN jour j'avais rêvé qu'au pied du Mont Christo Il surgirait plus tard une noble demeure ; Quelle forme aurait-elle ? Un collège ? Un château ? Un asile où l'on prie ? Un hospice où l'on pleure ?

Ce rêve fantaisiste, à peine dessiné, Voilà qu'il a pris corps et qu'il se réalise, Et je vais promenant mon regard étonné Du clocher du collège au clocher de l'église.

Ce clocher tout luisant est, je crois, très discret ; Nul carillon n'y sonne et seul l'oiseau s'y loge, Et le merle pillard et le chardonneret De leur nouvel abri chantent en chœur l'éloge.

Ils croient, les chers petits, que c'est exprès pour eux

Que l'homme a préparé ce nid si confortable

Qui les met à l'abri des pas aventureux,

Les soustrait au regard de l'enfant redoutable.

Mais au premier réveil de la cloche d'airain - Vous verrez ces oiseaux, aux nids pourtant fidèles, Dirigeant leur essor vers le grand ciel serein, Laisser la campanile et fuir à tire d'ailes.

La flèche du clocher est svelte mais vraiment

La croix ne semble point franchement catholique ;

Le cercle qui l'étreint accidentellement

A, je le dis tout bas, presque un air hérétique.

Mais un jour une main charitable viendra, Par le remords poussée, enlever cet insigne, Et la croix soulagée à l'instant paraîtra S'élancer vers le ciel, plus alerte et plus digne.

Mais à part ce défaut l'édifice est parfait ; On y trouve partout de l'air, de la lumière, Ensemble de bien être et de calme qui fait Qu'on sort de là le cœur plus fort, l'âme plus fière.

Sans jamais espérer, un jour être à l'honneur, On vous voit toujours prêts au travail, à la peine, Quelque soit le fardeau, vous le portez sans peur, Le cœur toujours joyeux, l'âme toujours sereine.

Dès le premier appel merci d'être venus

A l'heure où nous étions plongés dans la détresse ;

Et des nôtres de suite on vous a reconnus

Car vous êtes chez vous où pousse la jeunesse.

Et dans cette maison, nouvelle Alma-Mater, Qui nous ouvre aujourd'hui ses portes toutes grandes, Demain nous entendrons la voix du magister Mesurée à l'éloge et douce aux réprimandes.

Lorsqu' aujourd'hui, le doute envahit les esprits, Infusez dans les cœurs un souffle d'espérance Et faites que malgré la haine et le mépris Se conserve chez nous le doux parler de France.

On y trouve surtout de grands éducateurs : Des hommes de devoir, amis de la jeunesse Qui toujours, défaisant l'œuvre des faux rhéteurs, Travaillent sans repos, sans regret, sans faiblesse.

Aussi parmi nous tous soyez les bienvenus,

O dignes successeurs du grand Saint de la Salle,

Apôtres dont l'ardeur vous a tous soutenus

Et dont l'ombre aujourd'hui plane sur cette salle.

Soyez les bienvenus pour la tâche à remplir, Soyez les bienvenus pour tout le bien à faire ; Ce qu'on attend de vous, vous saurez l'accomplir Et toujours faire grand dans votre étroite sphère.

L'œuvre que vous allez continuer ici Est une œuvre de foi, d'amour et d'espérance. Faire des hommes c'est votre unique souci ; Puissiez-vous réussir comme dans l'autre France.

Le Bourdon des Bois-Francs

CE soir, un son joyeux que j'ai cru reconnaître Est venu doucement vibrer à ma fenêtre. J'écoutais, tout ravi, car ce timbre argentin Semblait me raconter tout un passé lointain. Un monde disparu revit dans cette cloche ; Et de l'entendre ainsi si sonore et si proche, Elle qui, la première, à l'aube des Bois-Francs, Souriait aux berceaux, pleurait sur les mourants,

Conviait au repos ainsi qu'à la prière

Et dispensait à tous sa note familière,

Fit naître dans mon âme éprise du passé,

La pitié que l'on doit à tout être blessé.

Car ce fut pour la cloche une cruelle angoisse

De ne plus sonner l'heure à sa chère paroisse,

D'entendre la clameur du puissant carillon

Sans pouvoir y mêler sa lamentation.

Elle pouvait encor pour de longues années

Bénir l' enfant qui naît, chanter les hyménées ,

Et bercer de son glas plaintif le lourd sommeil

De ceux qui vont goûter un repos sans réveil.

Elle rêvait encor une longue carrière,

Quand sa paroisse, hélas, plus riche, mais plus fière

Voulut un carillon, et sous ce coup fatal

Elle sentit frémir son âme de métal.

Car on dit que la cloche au jour de son baptême

Comme nous prend une âme et comme nous elle aime,

Elle chante, elle pleure, elle rit comme nous

Et rend hommage à Dieu sans se mettre à genoux.

On la laissait dormir en son coin solitaire,

Et faite pour chanter, condamnée à se taire,

Et payant de l'exil, du dédain, de l'oubli,

Dix lustres d'un travail constamment accompli.

Anssi le ciel ne put laisser dans la détresse

Celle qui sans murmure ainsi que sans faiblesse

Pendant un demi-siècle avait à tout moment

Fait entendre sa note et voilà donc comment

Deux amis généreux et fiers de son histoire,

Ne voulant point la voir mourir ainsi sans gloire,

Lui trouvent un clocher dont l'hospitalité

Va lui faire oublier son nid si regretté.

La voilà commençant sa seconde carrière Là-haut dans cette tour qui servit de volière. Pour l'y mettre on choisit la meilleure saison, Alors que les oiseaux vers un autre horizon S'en vont chercher là-bas une plus chaude brise, Ignorant qu' au retour la place sera prise Et qu'un hôte encombrant, installé pour toujours, Ne leur permettra plus d'y filer leurs amours, Car l'airain frémissant en vibrantes volées Jettera l'épouvante aux ailes affolées, Et le clocher désert, heureux de t' abriter, 0 cloche, et de t' entendre à chaque heure chanter, Oublieux des oiseaux qui lui sont infidèles. Grives, chardonnerets et frêles hirondelles, S'accoutumeront vite au bruit de ton battant Qui sait donner une âme au bronze palpitant.

Tu renais à la vie et ta voix orthodoxe,

Par les brises d'été, par les vents d'équinoxe,

D'une même envolée et paternellement

Ramènera toujours l'élève au règlement.

A t' entendre on croirait une cloche nouvelle,

Tant tu mets à sonner de l'entrain et du zèle,

Mais le chiffre qu'on voit dans le bronze incrusté

A trahi le secret de ton antiquité.

Nous savons maintenant, grâce à ce millésime,

Que tu n'es pas très loin d'être sexagésime.

Mais malgré ton grand âge, ô bourdon des Bois-Francs,

Par ton allure et par ta voix tu nous surprends.

Tout un monde nouveau t' accueille et te fait fête.

Tous les clochers voisins et la voix d'un poète,

Saluant ta venue en ce jour de gaîté,

Vont te faire un regain de popularité.

Et si je suis ici comme interprète, ô cloche,

Avec mon faible verbe et mon geste qui cloche,

Et si c'est moi qu'on a choisi pour te chanter,

Pour évoquer ta vie et pour la raconter.

C'est que cloche et poète habitant le nuage,

Pour parler à la foule ont le même langage

Et vont toujours chantant sans craindre et sans faiblir.

Mais pendant que l'on voit le poète vieillir,

La cloche toujours jeune à tous les échos jette

Sa note, que ce soit jour de deuil ou de fête.

Aussi ne crains plus rien, car dans l'humble clocher

Où sans nul appareil on vient de te percher

Tu n'auras plus jamais à subir cette injure ;

Crois-moi. c'est un poète ami qui te le jure.

Voici les noms des deux généreux donateurs qui ont fait cadeau de cette cloche : M. L'abbé Chs. Ed. Mailhot, ancien curé de Saint-Paul de uhester et M. L'abbé E. P. de Courval, curé de Saint-Grégoire, comté de Nicolet et ancien curé de Saint-Norbert.

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