‹ Chant du soirChapitre 23 sur 30 · MONOLOGUE · texte numérisé non relu

MONOLOGUE

EN peu de mots voici ma dernière aventure Que je viens vous conter dans le plus grand secret.

Ne dites pas un mot de ma déconfiture, Mesdames, car bientôt tout le monde en rirait. Si je le dis à vous c'est que vos cœurs honnêtes

Eprouveront pour moi la plus franche pitié,

Et j'en appelle à vous, les blondes, les brunettes,

0 vous du genre humain la meilleure moitié,

A ma mine confuse, à ma pose tragique

Déjà vous soupçonnez une histoire d'amour

Où quelque fille d'Eve à la grâce magique

S'est joué de mon cœur sans remords ni détour.

Et vous avez raison. Les trois quarts de nos larmes,

Voyons, n'est-ce pas vous qui les faites verser,

Quand vous nous accablez cîu pouvoir de vos charmes ?

Mais je m'attarde trop, il me faut commencer.

J'aurai trente ans demain ; je suis célibataire

— C'est un renseignement que je donne en passant —

Et puis s'il faut le dire. . eh bien. . . je suis notaire.,..?

Preuve que je suis sage et que je suis d'un sang

A ne point m' inspirer d'imprudentes folies.

Cela ne veut pas dire (ensemble entendons-nous) Que je n'ai pas des yeux pour vous trouver jolies Et des lèvres aussi pour le dire à genoux. Comme entrée en matière il faut d'abord vous dire Que j'étais amoureux du plus joli minois Possédant — je puis bien en parler sans médire — Le teint frais d'une anglaise avec des yeux chinois. Peut-être direz-vous : Quel singulier mélange. Frasque de la nature impossible à sonder. Très beau type après "tout ; ce n'était pas un auge Mais une fille d'Eve et bonne à posséder. Par malheur un rival survient, car il s'en trouve Pour faire un peu souffrir ces pauvres amoureux. Le sort veut que trop tard souvent on le découvre Et la mort dans le cœur on joue à l'homme heureux. C'était un avocat, concurrent redoutable

Pour un pauvre notaire à sa table endormi,

Et, circonstance bêlas ! souvent inévitable.

Ce rival-là c'était, devinez mon ami,

Ami de cœur, lié dès la première enfance

Sans qu'un nuage n'ait assombri notre ciel ;

Et de cet ami-là vient la première offense,

Et de cette amitié tombe le premier fiel.

C'est à moi qu'il devait cette bonne fortune

D'avoir un jour connu cette superbe enfant ;

Preuve que l'obligeance est souvent importune,

Et le sage est celui qui toujours s'en défend.

Un autre tort que j'eus et que je me reproche

C'est d'avoir trop vanté la belle que j'aimais.

Le cœur de mon ami n'était point fait de roche ;

C'était le mettre à rude épreuve, je l'admet*. Il m 'écoutait d'abord avec indifférence.

Me raillant d'un amour qu'il ne connaissait pas, Se moquant sans merci de mon exubérance A faire son éloge, à vanter ses appâts. Un soir, c'était au bal (j'enrage quand j'y pense j Peut-être pour savoir si je l'avais blagué, Il flirte avec ma belle et fait grande dépense De bons mots. A la fin j'étais fort intrigué ; Après tout, me disai-je, il n'est rien de blâmable Dans le fait de conter fleurette à frais minois. Pourtant plus auprès d'elle il devenait aimable, Plus il semblait sur moi jeter des yeux narquois. Ce bal me parut long d'autant plus que la belle, Me laissant à l'écart, l'avait pris pour danseur. Si je m'en voulus d'être à la danse rebelle Moi présent, il était déjà mon successeur. Le lendemain matin, surpris, j'eus sa visite ;

Remis complètement de sa dernière nuit, Il paraît tout joyeux quand moi, confus, j'hésite A lui parler du bal, de mon bonheur détruit. "Tiens, dit-il, je te dois parler avec franchise ; Ce que tu m'as dit d'elle est bien la vérité ; Je l'ai trouvée aimable, intelligente, exquise ; Et je suis ton rival ; t'en serais-tu douté ? Chagrin de te causer, mon cher, autant de peine,

Mais que veux-tu ? l'amour fait souffrir ici-bas. Acceptons tous les deux la veine et la déveine Sans cesser d'être amis " — Je ne répondis pas. De ce jour la partie était pour moi perdue Et je ne cherchai point à lutter contre lui. Marguerite n'eut plus ma visite assidue Et ne connut jamais ma peine et mon ennui. Mais le pire, mon Dieu, me reste encore à dire

Et je ne sais comment me résoudre à parler. Contre ma lâcheté je ne puis trop médire. D'ailleurs il est trop tard, je ne puis reculer, Poussant l'effronterie aux limites extrêmes, Un bon jour il m' arrive et me dit sans tarder : M Oubliant le passé, prouve-moi que tu m'aimes, Que tu n'as point rancune et vas me seconder. Pour passer le contrat il nous faut un notaire, Et ma future et moi, c'est toi que nous voulons. N'est-ce point un plaisir pour un célibataire De faire des contrats aussi gais, si peu longs ? Ce sera pour demain ; j'invite peu de monde, Seulement la famille et deux ou trois amis. " Et me prenant la main sans que je lui réponde Il me jette ces mots : C'est convenu, promis " Puis il part aussitôt sans me donner la chance

De placer un seul mot même pour refuser.

Jugez de ma stupeur j'étais sans connaissance,

Ne me rappelant plus ce qu'il venait d'oser.

Mais la réflexion me vint : si je refuse

C'est crier au public tout mon ressentiment.

Un dépit amoureux ne peut être une excuse ;

Je dois m' exécuter en brave et carrément.

Aussi le lendemain j'étais à la minute,

Emportant sous mon bras le contrat préparé.

J'avais la mort dans l'âme, et l'amour-propre en lutte

Criait des mots de rage à mon cœur torturé.

11 fallait cependant faire très bonne mine ;

Aux yeux braqués sur moi cacher mon embarras.

Au liea de me montrer grave comme un flamine,

Je parus souriant, mes papiers sous le bras.

Tout le monde était là. Le futur, la future

Et tous les invités me donnèrent la main, Et chacun d'eux ayant posé sa signature, J'ajoutai mon paraphe au léger parchemin. Le document signé ma tâche étant finie, Il ne me restait plus maintenant qu'à partir. J'allais donc saluer toute la compagnie Pour finir au plus tôt mon rôle de martyr, Quand Jacques (j'oubliais de dire qu'il se nomme Ainsi) me dit tout haut " Ami, ce n'est pas tout, A remplir ton mandat tout le monde te somme Et tu dois te montrer notaire jusqu'au bout , Il est, tu le sais bien, une ancienne coutume Qui veut que le notaire ait le premier baiser ; C'est un doux privilège auquel il s'accoutume Assez facilement, vas-tu donc refuser ? " J étais là bouche bée. en butte à la satire.

Sachant tous les regards comme rivés sur moi, Quand pour mettre le comble à ce si long martyre, La future s'avance et mignonne, ma foi, Belle à me rendre fou dans sa fraîche toilette, Elle me tend sa joue en me disant tout bas : " Sans rancune, monsieur," et sa main rondelette Au contact de la mienne, hélas ! ne tremblait pas. Ce baiser depuis lors est comme une morsure Qui me brûle la lèvre ; aussi de cet affront Je porterai toujours l'immortelle blessure. Mais j'ai tort de parler. Après tout que vous font Les tourments endurés par un humble notaire.... Et je songe trop tard que j'aurais dû me taire.

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