Chapitre ix
liil y : « La Convention Nationale, sur la proposition d’un de ses commissaires, ordonne : Article I : La municipalité de Chantilly est autorisée à faire enlever et transporter en lieu sûr les plombs, cuivres, etc,, qui restent dans les jardins, parcs, îles, cascades, bassins de Chantilly, appartenant à Lémigré Condé, à l’exception des tuyaux et robinets nécessaires au réservoir de la pelouse et à la machine hydraulique. Article II : Les frais nécessaires pour cette opération seront remboursés à la municipalité sur les deniers provenant de la vente mobilière du château. Article III : Les plombs et cuivres seront brisés et estimés pour la conservation des droits des créanciers de Coudé, et expéditions du procès-verbal seront envoyées à F ordonnateur du district de Semis et au ministre de la Guerre1 ».
Les jardins furent livrés à une foule désordonnée qui les rendit chaque jour témoins de scènes scandaleuses.
11 devenait nécessaire de terminer les mesures citées plus haut. Collot d’Herbois et Isoré, en mission dans les départements de l’Oise et de l’Aisne, avaient proposé de transformer le château de Chantilly en maison de détention. La Convention approuva cette proposition ; les comités de salut public, déjà en fonction, organisaient les visites
1 Cité par M. Alexandre Sorel, Histoire de Chantilly pendant la Révolution.
domiciliaires et prononçaient les arrestations. On se mit donc à l’œuvre pour rendre, tant bien que mal, le château propre à sa nouvelle destination. Les travaux étaient loin d’être achevés lorsqu’arriva le premier convoi des « Suspects ».
Voici donc cette maison qui depuis de longs siècles avait abrité tout ce qui existe en ce monde de grand, de noble, de beau, tout ce qui embellit la vie, où l’on avait vu les l'êtes les plus merveilleuses, séjour enchanteur entre tous! la voici devenue la demeure des larmes, de la douleur, de la plus affreuse misère ! Quel retour des choses humaines ! Et quelles lurent les pensées de ceux qui, autrefois admis dans cette résidence préférée des princes qui la possédaient, y rentreront maintenant pour y subir les pires traitements ou y attendre la mort !
Le premier convoi de prisonniers arriva le 28 août 179^ . 11 venait de Beauvais et se composait de quarante et une personnes, parmi lesquelles M. des Courtils de Merlemont, autrefois officier de cavalerie, chevalier de Saint-Louis, sa femme et son fils. Tout le long de la route, à chaque arrêt, les prisonniers avaient été accablés d outrages. Ils pouvaient distinguer dans cette foule des gens qui n’avaient jusque-là vécu que de leur inépuisable bienfaisance ; l’escorte insuffisante ne pouvait les protéger; leur calme déjoua le projet
que l’on prêtait à Collot d’Herbois de les faire massacrer par la populace b
Ce convoi arriva à Chantilly à 2 heures du matin. On entassa ces malheureux dans l’ancienne chapelle ; au jour ils furent conduits dans des chambres où il n’y avait pas le moindre meuble. Ces espaces n’avaient de chambre que le nom ; les murailles, qui avaient été fouillées dans l’espoir chimérique de découvrir des trésors, étaient ouvertes à tous les vents et n’offraient plus d’abri à ceux qu’on renfermait ; enfin les fossés étaient à sec (ces fossés remplis d’eau étaient réputés symbole de féodalité); l’odeur qu’ils exhalaient rendait l’habitation aussi impraticable que malsaine. Au mois de septembre, dit M. Alexandre Sorel, à peine un mois après l’arrivée des premiers prisonniers, le nombre des malades s’élevait à trois cent cinquante. On avait divisé les galeries en casemates par des cloisons de planches ; chacune de ces casemates contenait une douzaine de détenus, sans distinction de sexe, d’âge ou de condition ; les maladies envahirent de plus en plus cet affreux séjour : une jeune femme de vingt-trois ans fut la première victime; elle mourut sans avoir reçu le moindre secours ; le concierge prit le corps et le transporta sur son dos, en plein jour,* à l’entrée de la forêt près de la
1 Histoire de Chantilly pendant la Révolution, par M. Alexandre Sorel.
chapelle Sainte-Croix1 2, où il l’abandonna sans sépulture.
Depuis la mission de Collot d Herbois et d’isoré dans les départements de l'Oise et de l'Aisne, c’est-à-dire depuis le i ) août i 79 j , le décret des suspects fut en vigueur dans ces deux départements, devançant en cela Paris, où il ne commença à être exécuté que le i8 septembre. Outre les personnes arrêtées en vertu de ce décret dans les deux départements, on notifia à beaucoup d’autres de rester en arrestation dans leur propre maison, où on les fit garder jusqu’à ce que les maisons de détention fussent prêtes à les recevoir; de ce nombre furent le maréchal de Mouchy", sa femme et leur fille, la duchesse de Duras, qui habitaient leur château de Mouchy, non loin de Beauvais. La duchesse de Duras3 était avec ses parents à
1 Cette chapelle existe encore sur la pelouse; la Croix à laquelle elle doit son nom a été relevée par ordre du duc d’Aumale. C'était une des sept chapelles élevées au xvi° siècle par Madeleine de Savoie, duchesse de Montmorency; les autres étaient : Notre-Dame, Saint-Jean et Saint-Paul dans le parc, Saint-Laurent, Saint-Pierre et Saint-Sébastien hors du parc.
2 Philippe de Noailles, né en 1715, fit toutes les campagnes du règne de Louis XV ; lieutenant-général en 1748, maréchal de France en 1775. Il défendit la personne de Louis XVI au 20 juin et au 10 août. Arrêté à Mouchy-le-Châtel, ainsi que la maréchale, Anne d'Arpajon, sa femme, ils furent incarcérés au Luxembourg, d’où ils ne sortirent que pour mourir. Lorsqu’ils furent nommés sur la fatale liste, il prévint luimême la Maréchale : « Madame, dit il, Dieu nous appelle, il faut partir ». Et comme sur l’échafaud le bourreau l’exhortait au courage : « A douze ans, lui répondit-il, je montais à l'assaut pour mon roi ; à quatre-vingts, je monte à l’échafaud pour mon Dieu ».
3 Louise-Charlotte-Philippine de Noailles, mariée à Emmanuel-Céleste-Augustin
Mouchy-le-Châtel, leur prodiguant des soins que leur âge réclamait ; lorsque après avoir partagé l’emprisonnement chez eux, elle fut soudainement arrêtée, elle dissimula autant que possible son départ à ses parents et fut d’abord incarcérée à Beauvais, puis transportée à Chantilly le 20 octobre.
Dans les intéressantes notes sur ses prisons publiées en 1888, la duchesse raconte son arrivée à Chantilly : « Nous fûmes, dit-elle, enfermés dans la chapelle toute dorée, où j’avais entendu la messe du temps de M. le prince de Condé. Cette chapelle était remplie de sacs de farine, j’en trouvai un assez commode sur lequel je m’assis. Alors le commissaire de la maison, Notté, monta sur l’autel, une liste à la main, pour faire l’appel. Il avait à sa droite un nommé Marchand, qui était fils d’une très estimable femme de chambre de ma tante, la maréchale de Noailles. Cet homme, envoyé de l’armée révolutionnaire, avait la confiance du Comité de salut public; quand Notté nommait des prêtres ou des nobles, il prenait plaisir à leur dire les choses les plus dures; ce fut un vicaire de village et moimême qui eûmes toutes ses préférences en ce genre1 ».
Marchand demanda au commissaire de loger la duchesse
de Durfort de Duras, pair de France, né à Paris le 28 août 1741, mort en Angleterre en 1800.
1 Notes sur mes prisons, par la duchesse de Duras
le plus mal possible, mais, le délégué parti, Notté agit mieux qu’on ne l’avait engagé à le faire ; il conduisit Mme de Duras à une chambre « très petite, mais où elle était seule ». Cette chambre, toute dorée, donnait sur la cour; la duchesse pouvait voir dans cette cour les pauvres enfants emprisonnés jouer quelquefois, avec l’insouciance de leur âge. Parmi la foule des détenus, de tout âge et de toutes conditions, se trouvaient Mme et Mlle de Pons1, Mme de Chevigné2, M'“e de Sou lange g abbesse de Royallieu, M. et Mme de Maupeou4 (Mme de Maupeou nourrissait son plus jeune enfant], M!,es de Gramont-Caderousse, dont l'aînée était dans sa quinzième année.
« 11 y avait six cents prisonniers dans le château ; la place manquait; les appartements qui avaient conservé leurs anciennes dimensions contenaient jusqu’à vingt-cinq personnes; les lits, si l’on peut donner ce nom à de semblables objets, étaient si rapprochés que pour faire un passage pendant le jour on les relevait les uns sur les autres. Dans un de ces affreux asiles on avait enfermé : un général
1 Pulchérie-Éléonore de Lannion, dame de Pons, et sa fille Eléonore- Augustine ; Mlle de Pons devint duchesse de Tourzel, belle-fille de la gouvernante des enfants de France.
2 Adélaide-Marie-Louise Titon de Villegenou, dame de Chevigné.
3 Françoise de Soulange, abbesse de Royallieu, prés Compiègne.
4 Auguste-René de Maupeou et sa femme Antoine-Victoire de Brie.