Chapitre Ier
une femme vestue singulièrement, appuyée et fort avancée sur cette fenestre, qui regardoit tellement bas qu’il ne put voir que peu et imparfaitement son visage. Vervillon, qui n’ignoroit la tradition et qui sçavoit que cette salle estoit toujours fermée et ses fenestres aussi, fut si frappé de cela qu’il s’arresta et que, se tournant au palfrenier qui le suivoit, il luy demanda s’il ne voyoit pas quelque chose à la fenestre et quoy ? Le palfrenier luy dit toutte la mesme chose. Vervillon, sûr qu’il ne se l’imaginoit pas, avance toujours, regardant et voyant toujours de mesme, jusqu’à ce qu’arrivé fort près de la porte, il ne put plus regarder. 11 met pied à terre chez le concierge et luy demande pourquoi la salle d’armes est ouverte. 11 répond qu’elle ne l’est point, conteste, présente ses clefs, monte tout de suite avec Vervillon, luy montre la porte de la salle d’armes bien fermée, l’ouvre, entrent tous, trouvent portes et fenestres bien closes et personne dedans. Vervillon bien estonné s’en va à sa chambre, y emmène le concierge, luy conte ce qu’il a veu, puis à M. le prince de Conti, exilé lors à Chantilly, et leur fait parler le palfrenier. La chose gaigne d’oreille en oreille les principaux de la maison et les effraye. Vervillon estoit depuis bien des années à M. le Prince, brave homme, fort estimé, fort meslé avec le monde; il a vescu plus de trente ans depuis
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cela, et toujours avec beaucoup d’amis considérables.
« A deux jours de là, M. le Prince sceut que Mme la Duchesse avoit la petite vérole à Fontainebleau; il alla la trouver, y tomba malade tout de suite et y mourut fort promptement.
« La vérité est aussi qu’à la mort de M. le Prince, son fils, et de M. le Duc, son petit-fils, on n’a pas ouï parler de la connestable » 1 .
Ce long' récit nous a entraîné loin de l’histoire du château de Chantilly; nous y revenons au moment où la Ligue donne au manoir féodal un rôle important dans les événements; il était encore assez fort pour en imposer et se défendre. Les Montmorency y menaient une existence presque royale; ils étaient si puissants seigneurs qu’ils exerçaient sur tous les alentours une influence incontestée. Ce fut grâce à cette influence que Sentis et les environs se rendirent à Henri IV. Guillaume de Montmorency, connu sous le nom de Thoré, était colonel de la cavalerie de Piémont, commandait Senlis et le pays d’alentour au moment de la mort de Henri 111. La ville ne renfermait qu’un nombre restreint de Ligueurs, mais déterminés. A leur tête figurait l’évêque Guillaume Rose, qui
1 Ce récit est entièrement tiré des écrits inédits de Saint-Simon publiés par M. Faugère.