CHAPITRE XVII
Désormais le duc d'Aumale ne quitte Chantilly qu’en de rares occasions ; il y consacre sa vie à de savants travaux, et repose son esprit en s’occupant à perfectionner et à embellir le don qu’il a fait à la France. S’oubliant toujours lui-même, sa préoccupation est surtout de faire revivre la gloire du grand nom de Condé en un monument digne d’elle.
Un de ses délassements, après les soins qu’il donne aux précieuses collections qu’il rassemble au château, est la restauration de la maison de Sylvie1. Cette maison, la fontaine, l’étang près de là, tout ce petit coin historique porte le nom que Théophile de Viau donne dans ses vers à la duchesse de Montmorency, Marie-Félice des Ursins, sa protectrice ; la duchesse avait recueilli le poète condamné à mort ; il vécut quelque temps dans cette solitude, charmante alors comme maintenant.
1 On aperçoit ce petit château à droite de la grille d’entrée dans les profondeurs du parc.
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Reconstruite en 1684 par le Grand Condé (cette date est encore visible sur une pierre du soubassement), la maison servit de rendez-vôus de chasse ou d’habitation, sans cesse remaniée et défigurée, jusqu’en 1889. A cette époque, le duc d’Aumale fit abattre les diverses annexes qu’avaient nécessitées les habitudes de la vie moderne, mais qui déparaient l’architecture du bâtiment principal; celuici n’est composé que d’un rez-de-chaussée; à l’intérieur, les quatre salles primitives furent rétablies dans leurs anciennes proportions. Une seule construction, presque détachée , a été entièrement ajoutée : c’est un grand salon octogone destiné à recevoir de précieuses boiseries représentant des sujets de chasse ; ce salon s’appelle le « Rendez-vous de chasse de Dreux » ; les boiseries décoraient, en effet, autrefois un pavillon dans la forêt de Dreux.
En 17 G: Ie comte d’Eu, fils du duc du Maine, fit construire vers le milieu de la route forestière de Dreux à Anet, un pavillon octogone auquel convergent dix routes, et connu sous le nom de pavillon du Carré ; ce pavillon (ut orné des boiseries qui sont maintenant dans le salon de la maison de Sylvie. Le comte d’Eu et le prince de Dombes, son frère, enfants uniques du duc du Maine, étant morts sans postérité, leurs biens passèrent à leur
cousin le duc de Penthièvre, et de ce prince à la duchesse d’Orléans, sa fille, mère du roi Louis-Philippe.
Le duc d’Aumale acquit ces boiseries vers 1877 et les sauva ainsi de la destruction ; elles se composent de neuf grands panneaux dont les sculptures représentent des sujets de chasse très variés.
Une copie des Amours de Baudry dont on voit les originaux au château, orne la frise ; les tableaux sont séparés par une décoration très élégante de plantes forestières peintes en grisaille par l’artiste décorateur Guifard, dont le duc d’Aumale appréciait beaucoup le goût et le talent.
Un portrait très intéressant du comte de Toulouse, père du duc de Penthièvre, est placé dans ce salon. Le prince, âgé de quinze ans, porte l’habit de novice du Saint-Esprit : cet habit ne se portait qu’une fois, la veille de l’admission aux Ordres du Roi-
La salle Sylvie contient deux tableaux de Luc-Olivier Merson 1 : Lun représente la duchesse de Montmorency en 162 pêchant dans l’étang de Sylvie; elle est assise, entourée de dames, ayant à ses côtés une biche blanche couchée2. Théophile, au second plan, appuyé contre un
1 Luc-Olivier Merson, né en 1846, membre de l’Académie des Beaux-Arts.
2 La duchesse avait peuplé le parc de cerfs blancs, venant de Suède, dit- on, et de toutes sortes d’animaux rares.
arbre, écrit ses vers, dont voici quelques-uns qui ont trait à la duchesse et au lieu où elle se trouve ; ces mêmes vers sont écrits sur une table de marbre enchâssée dans le mur de la petite maison :
Dans ce parc un vallon secret,
Tout voilé de ramages sombres,
Où le soleil est si discret Qu’il n’v force jamais les ombres,
Un estang dort là tout auprès ;
Là, Sylvie en ses promenoirs Jette l’esclat de ses yeux noirs.
Mes vers promettent à Sylvie Ce bruit charmeur que les neveux Nomment une seconde vie.
L'autre tableau rappelle un souvenir moins ancien ; on y voit Mlle de Clermont, fille de Louis III, prince de Condé, et sœur du duc de Bourbon, ministre de Louis XV. La princesse, au milieu de ses dames, fait la lecture; M. de Melun l’écoute; la scène se passe dans le jardin de Sylvie, peu de temps avant le jour où , suivant un roman célèbre r, MUe de Clermont, mariée secrètement à M. de Melun, un
1 Mademoiselle de Clermont , par Mm0 de Genlis.
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des gentilshommes de la maison de son frère, eut la douleur de le voir tué dans un accident de chasse (41 juillet 1724). La fontaine de Sylvie, qu’on voit au bout de l’étang, a été rétablie vers 1880 sur les dessins du xvme siècle.
Dans ce même salon, deux tableaux de Penne 1 : l’un représente l’équipage de cerf du duc d'Orléans, prince royal, chassant dans la forêt de Chantilly en 1841 ; l’autre, celui du duc d’Aumale ayant le cerf à l’hallali dans l’étang de Sylvie.
Deux portraits figurent auprès de ce dernier tableau : celui du grand-duc Wladimir Alexandrovitch, et celui de la grande-duchesse Marie Pavlowna, sa femme; l’un et l’autre portant l’habit de la vénerie d’Orléans. Ces portraits ont été offerts par les princes russes.
La salle Bourbon est décorée d’étoffes chinoises brodées magnifiquement ; on voit dans cette salle un grand coffre chinois ancien, dont l'intérieur en laque rouge est remarqué des connaisseurs.
La salle Marie-Félice et la salle Théophile sont tendues de tapisseries ; dans la première de ces deux salles, la tapisserie du fond représente les Sciences ; sur les parois de côté, les deux autres figurent des animaux quelque
1 Charles- Olivier de Penne, né en 1831, mort en 1897.
peu fantastiques. Celles-ci se nomment « la Suite des nouvelles Indes ».
Dans la salle Théophile, deux des tapisseries font partie des chasses de l’empereur Maximilien ou des Guises ; celle de droite nous montre l'ancienne façade de l’hôtel de ville de Bruxelles, que le savant conservateur de la bibliothèque royale de cette ville vint examiner il y a quelques années pour en prendre le dessin ; dans celle de gauche, c’est la chasse au faucon. Enfin les Arts sont représentés dans la grande tapisserie du fond.
Le parc proprement dit de Chantilly a peu changé depuis 1 8 1 6 ; nous avons vu les princes de Condé rachetant des terrains au nord-ouest du château et y créant le parc anglais actuel. La partie boisée a gardé le même aménagement qui existait au xvme siècle ; elle s’ouvre toujours vis-à-vis de l’esplanade par les trois avenues connues sous le nom de « la patte d’oie » et dont les noms sont : route d’Avilly, allée du Pont du Roi, route des Quinconces.
La disposition des parterres dessinés par Le Nôtre est restée la même en ce qui concerne les « miroirs » ; ces bassins, quoique privés d’eau pendant de longues années, étaient conservés sous les herbes et le gazon, mais tout ce qui ornait jadis ces grands jardins avait disparu ou était
déplacé. La terrasse des vases était détruite ; les vases eux-mêmes, transportés, comme nous Lavons dit, au Luxembourg, furent compris dans les objets rendus aux Coudé et replacés comme ils le sont maintenant sur les murs en terrasse qui dominent les parterres de Le Nôtre.
Depuis 1880, le duc d’Aumale fit placer, autour de la statue du Grand Condé (de Coysevox), les figures de ceux qu’il se plaisait, à nommer les amis du héros : Bossuet, La Bruyère, Le Nôtre, Molière. Le duc dicta luimême les inscriptions qui, gravées sur les socles, rappellent la vie guerrière ou le repos du héros.
Plus loin, à l’écart de ces grands personnages, nous trouvons une œuvre pleine de grâce due à un maître trop tôt disparu 1 : Proserpine cueillant, des fleurs, et en vis-àvis, à l’autre extrémité de la terrasse, Pluton apercevant la jeune déesse.
Au milieu du parc anglais est File d’Amour ; cette lie était, au xvnr siècle, autrement décorée que maintenant ; on y voyait une statue de Vénus à chaque extrémité ; au centre, une salle de verdure bordée de huit termes qui entouraient l’Amour2. Cette décoration disparut dans les destructions ; vers 1820, l’avenue entière fut
1 Chapu (Henri- Michel- Antoine), né en 1833, mort en 1891.
2 Promenade ou Itinéraire des Jardins dt Chantilly , Paris, 1791.
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recouverte et bordée d’un immense treillage peint en blanc; des piédestaux sans aucun ornement supportaient, chacun, un Amour tirant une flèche ; l’idée, peu heureuse, était mal exécutée, et l’art ne perdit rien à la disparition de ces figures. En 1890-95, l'île fut entièrement refaite. O11 y accède comme autrefois par un pont surélevé ; des deux côtés, l’avenue est ornée de piédestaux supportant des coupes qui reçoivent des jets d’eau ; ils sont reliés entre eux par des arbustes. A l’extrémité, s’élève un bosquet de treillage sous lequel est une statue de l’Amour.
Le Jeu de paume, ou plutôt l’ancien Jeu de paume, car il n’a pas repris sa destination, date de 1757; abandonné depuis le départ des princes de Coudé pour l’Emigration, la partie habitable servit de logement. En 1875, le duc d’Aumale fit réparer la lice, fermer les parties ouvertes pour y mettre les tableaux de la galerie de peinture que le château ne pouvait recevoir. Cette destination lui est en partie conservée ; on y a déposé des objets curieux à divers titres : une tente habitée par la famille d’Abd-el- Kader au moment de la prise de la Smalah, et offerte par les soldats au duc d’Aumale, plusieurs souvenirs d’Afrique, etc. Le prince y fit placer aussi le carrosse doré qui servit au duc de Bourbon le jour du sacre de