CHAPITRE V
La paix ramène en France le héros repentant et soumis ; mais c’est pour lui le repos, le repos arrivé avant l'heure. Portant le poids d’un passé dont le souvenir obsédera longtemps la pensée royale, Condé est éloigné de toute participation aux affaires publiques ou militaires jusqu’à la guerre de Dévolution (1668). Chantilly va profiter de cette inaction forcée ; toutes les ressources d’un fertile esprit en quête d'emploi seront consacrées à l’embellissement du domaine, et Condé se révèle sous un jour nouveau ; l’homme de guerre incomparable étonnera par ses conceptions et sa maîtrise l’armée d'ingénieurs, d’architectes, de jardiniers et d'ouvriers de tout genre dont il va prendre le commandement. Le Nôtre fut appelé en 1662, et le prince lui exposa ses vues grandioses, qui portaient non seulement sur les environs du château, mais sur l'ensemble du domaine. Le Nôtre s’assura aussitôt le concours du jardinier La Quintinie, de l’architecte Daniel Gitard, du paysagiste Desgots et de l'ingénieur Jacques de Manse.
Le vaste plan tracé par le prince englobait un immense territoire qui ne lui appartenait pas et qu’il dut acquérir : terres du hameau de Quinquempoix sur la partie orientale de la Pelouse, et prés de la vallée; marais de l'étang de Gouvieux, qui s’étendaient au delà du viaduc du
chemin de fer; derrière le château, prés des habitants de Vineuil et de Saint-Firmin ; au-dessus, terres et bois appartenant aux seigneurs de Creil et de Laversine, au prieuré de Saint-Nicolas et à une foule de particuliers. La contenance du parc des Montmorency, qui était d’environ 290 arpents, fut portée tout d’un coup à 3.000 arpents : de Chantilly à Apremont, du hameau des Fontaines au village de Saint-Firmin, terres, prés et bois entreront dans le nouveau parc, où le village de Vineuil sera enclavé ; quant au vieux hameau de Quinquempoix, il est condamné à disparaître, à l’exception des maisons situées au bord de la route de Chantilly à Gouvieux (aujourd’hui la rue du Connétable). L'opération est fantastique, el ne peut être comprise que par la comparaison des planches de Du Cerceau avec celles de Pérelle et d’Aveline.
En même temps que du parc, Le Nôtre dut s'occuper de la forêt ; il traça le plan des belles routes régulières qui la traversent de toutes parts et dont plusieurs aboutissent au vaste carrefour de la Table. Là encore, Condé n'était point partout le maître, et il s’efforça d'acquérir les bois importants qui enserraient les siens. Le 18 juin 1663, il se fit céder par le cardinal de Retz, abbé de Saint-Denis, la terre et seigneurie de Gouvieux, comprenant 500 arpents dans la forêt, dits les bois Saint-Denis. Puis il acquit des pièces de bois appartenant au prieuré de Saint-Leu d’Esserent, aux abbayes de Maubuisson et Royaumont, au seigneur de La Morlaye. Enfin l’abbaye de Chaalis lui céda, en 1666, le domaine de Commelles, maison, étangs, terres et bois, dont 547 arpents dans la forêt de Chantilly. Dans les enclaves qu'il ne put acquérir, le prince obtint des propriétaires la permission d'y continuer ses routes.
Si la noble ordonnance de l’embellissement général du
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domaine fait honneur à Le Nôtre, c'est surtout aux environs du château qu'il déploya tout son génie. Voici les grandes lignes de son plan majestueux : démolition des vieilles chaussées d'accès et de sortie, des bâtiments extérieurs, de ceux de la « basse cour » fortifiée ; création d’une nouvelle entrée avec vaste esplanade dans l'axe de la terrasse du Connétable, à laquelle on accédera par une large rampe, et de laquelle on descendra aux nouveaux parterres par un splendide escalier à deux paliers et triple rampe. La Nonette, détournée de son cours, se déversera en cascade dans l’artère principale du nouveau système, dont un bras, la Manche, s’avancera vers le château, divisant les prairies asséchées où seront dessinés des parterres avec miroirs d’eau ; un grand bassin circulaire, avec un Jet central en gerbe, sera placé entre la Manche et le grand Degré. Comme tout cela existe encore, il est facile de se rendre compte de l'importance des travaux entrepris dès 1663 sous la haute direction du Grand Condé : l’esplanade fut prise sur l'étang de Sylvie, le grand Degré sur l'étang du Serrurier. Mais il faut se reporter aux planches de Pérelle pour connaître la plus belle partie du parc créé par Le Nôtre, car la Révolution l'a fait disparaître. Elle s’étendait depuis le fossé du château jusqu’à l'extrémité de la ville, occupant tout le versant méridional de la vallée, auparavant occupé par le hameau de Quinquempoix ; il n’en reste d’autres vestiges que les cascades dites de Beauvais situées derrière le Jeu-de-Paume. Entre le fossé et la galerie des Cerfs, Le Nôtre remplaça le vieux jardin de Bucamp par un joli parterre qui prendra le nom de parterre de l’Orangerie quand celle-ci aura été construite par Mansart ; au-dessous est l’île du Bois-Vert, divisée en salles et ornée de portiques et berceaux de treillage ; il n'en subsiste que la pointe, nommée l’île d'Amour. Viennent ensuite les
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Boulingrins, la fontaine de la Tenaille, la Faisanderie, les grandes Cascades, le grand Jet, dont les emplacements font aujourd'hui partie de la ville de Chantilly. À l’extrémité, la machine élévatoire du pavillon de Manse envoyait l’eau dans le réservoir créé sur la Pelouse, d'où elle était distribuée aux cascades et jets d’eau pour se déverser ensuite dans le canal Saint-Jean, qui court encore au bas de la ville. La machine et le réservoir ont conservé leur utilisation et alimentent le château et le grand parterre.
L’exécution de ce vaste plan exigea de longues années: le parterre de l’Orangerie fut créé en 1663, le grand parterre et le degré en 1665, le réservoir en 1666, le grand canal en 1670, la machine élévatoire en 1679. Comme on ne toucha pas alors au château, les travaux ne génaient pas les visites nombreuses que recevait Chantilly et les fêtes qu'y donnait le Grand Condé. C'était, au contraire, un plaisir pour ses hôtes d'admirer les travaux qu'on exécutait partout à la fois et d’en suivre les progrès.
Si Louis XIV fit attendre sa visite plus de dix ans,ilne trouvait pas mauvais que sa famille et les principaux de sa cour fussent reçus chez son glorieux cousin, et son frère fut des premiers à se rendre à l'invitation du prince. Le duc et la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, furent à Chantilly du 27 au 29 juillet 1662; comédie, concert, promenades, chasse, collation à la fontaine de Sylvie, rien ne fut épargné pour agrémenter leur séjour. Aussi revinrent-ils l’année suivante, et Molière fut appelé pour les divertir; Lagrange a noté dans son Aegistre : « Le
samedi 29 septembre 1663, la troupe est partie par ordre
de M° le Prince pour Chantilly; on a joué l'École des Femmes, la Critique, le Prince jaloux ou Don Garcte, l'École des maris, l'Étourdi et le Dépit amoureux. Le retour a été le vendredi 5 octobre ». Le Grand Condé se
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montra dès lors le fougueux protecteur de Molière ; c’est grâce à lui que Tartufe, qui souleva tant de colères, put enfin voir le jour. De cette époque aussi date l’intimité de Condé avec Boileau, Racine et Bossuet.
La princesse de Condé, qui commençait à donner des signes de dérangement d'esprit, ne sortait plus guère de l'hôtel de Condé à Paris, où elle avait sa maison séparée et son train personnel. C’est la princesse Palatine, Anne de Gonzague, qui dirige la maison du prince et fait les honneurs de Chantilly ; sa fille épousa le duc d'Enghien en 1663, et la jeune duchesse fut choisie pour héritière par sa tante Marie de Gonzague, reine de Pologne, grande amie de Condé. Le roi Jean-Casimir promit aussi de tester en sa faveur; aussi fut-il chaudement accueilli lorsqu'il vint se retirer en France après avoir déposé sa couronne. M. le Prince et M. le Duc allèrent à sa rencontre jusqu'à Meaux (13 octobre 1669), et l’amenèrent à Chantilly, où les fêtes durèrent quatre jours, avec comédie italienne tous les soirs.
À ce moment, Condé a recouvréla faveur de Louis XIV, qui a besoin de ses talents militaires. Rentré au service en décembre 1667, ila conquis la Franche-Comté en 1668. À la veille d’une nouvelle guerre, le roi veut donner au glorieux général une marque éclatante de ses bonnes grâces, et il déclare vouloir passer trois jours à Chantilly. Le 23 avril 1671, il arrivait avec la reine, Monsieur et toute la cour. Non seulement le château, ses dépendances, mais les maisons et les villages voisins étaient remplis de dames, de courtisans, d'officiers, de serviteurs revêtus
de cent titres divers, tous nourris, hébergés aux frais de M. le Prince, en dehors des soixante tables servies trois fois par jour pour les hôtes du château. Rien de plus connu que cette fête. Qui n'a lu la fameuse lettre de ‘oi M°° de Sévigné ! Personne n'’ignore le suicide du contrô-
leur général Vatel, désespéré du retard de la marée |! On lit sur le registre de la paroisse de Saint-Firmin cette brève mention écrite par le curé : « Le 24 avril 16791, a été amené ici dans un carrosse de Monseigneur le prince de Condé le corps de M. Vatel, contrôleur général, pour être inhumé dans le cimetière par l’ordre que m’en ont apporté messieurs ses officiers, qui ont signé pour ma décharge ». Il fallut se débarrasser au plus vite de ce cadavre dont la présence troublait si fâcheusement les fêtes. De celles-ci, la Gazette donna une relation où défilent promenades, chasses, concerts, festins, collations dans le parc, illuminations, feu d’artifice sur l’eau. Le rédacteur nous apprend que la maison de Sylvie venait d’être rebâtie : « Leurs Majestés visitèrent un palais que le duc d'Enghien a fait bâtir dans le petit parc sous le nom de la maison de Sylvie et dont l'invention et l'ajustement sont de la dernière galanterie. Ce palais est placé au milieu de quatre routes qui lui servent d’avenues, dont celle qui fait face à la sortie est accompagnée de deux autres de chaque côté qui forment une demi-étoile, avec une perspective naturelle à perte de vue, et il est ceint de berceaux à treillages par lesquels sont séparés du bois des parterres en compartiments de broderie, si remplis de fleurs qu'on les foule à chaque pas. La collation fut présentée en ce beau lieu dans une salle percée des deux côtés en symétrie, de l’un desquels on découvre un parterre rempli de tant de fleurs et de couleurs si différentes qu'il serait difficile de voir une nuance plus agréable, et, de l’autre, un buffet dressé entreles arbres, qui semblaient courber leurs rameaux pour en former une couronne à l'or, à l’argent, aux cristaux et aux porcelaines qui le composaient. Ce régal était accompagné d’un charmant concert de violons et de hautbois... ». Sauf les fleurs qui ont disparu, cette description de la maison de Sylvie,
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appuyée de la jolie gravure de Pérelle, correspond à l'actuel état des lieux.
Le duc d’Enghien, doué d’infiniment de goût, était le digne collaborateur de son illustre père dans la transformation et l’embellissement de Chantilly. Si le Grand Condé n'aima jamais sa femme, qu'il venait de reléguerà Châteauroux en raison de symptômes manifestes de folie, il aimait passionnément son fils, dans lequel il espérait se survivre; au point de vue des talents militaires, il fut complètement déçu : brave soldat, le duc d'Enghien n'aurait été qu’un médiocre général ; mais tout en tenant de sa mère un caractère fantasque, il avait de son père l'esprit brillant et cultivé, le goût des arts et surtout un véritable génie pour les arrangements de maisons et de jardins et pour l’organisation des fêtes. Il aimait la société intelligente de La Rochefoucauld, de M" de La Fayette, de Sévigné et de Coulanges, de Boileau, de Corbinelli, etc. En 1673, au cours de la campagne de Hollande, alors qu'il est empêtré avec son père au milieu des inondations dont les ennemis ont couvert leur pays, il maudit les prairies et les eaux, écrivant à Gourville qu'il habiterait volontiers un lieu stérile et sec « si M°° de La Fayette et M. de La Rochefoucauld ne m’avaient mis en tête les beautés de Chantilly et ne m'avaient fait comprendre qu'un canal dans un pré, une pièce d’eau bien claire, des arbres bien verts et des fontaines peuvent être agréables ; il fallait deux autorités aussi fortes pour m'obliger de soumettre mon jugement, ou une lettre comme celle de M®° de La Fayette pour me persuader » (2 juin). C'est le moment où celle-ci écrivait de Chantilly à Me de Sévigné : « De tous les lieux que le soleil éclaire, il n'y en a point un pareil à celui-ci ».
Avant de partir pour la Flandre en 1674et de commencer la campagne qui devait être illustrée par la victoire de
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Senèffe, Condé multiplie les conférences au sujet de ses
travaux ; il convoque Le Nôtre, Desgots, Gitard, La Quin-
tinie, et les retient jusqu’à son départ. Lui-même veut
tracer le plan de l’avant-cour et fait planter des piquets
dans l’étang de Sylvie; les deux pavillons de l'entrée
doivent être construits avant la fin de l’année. Il donne
des instructions aux ouvriers qu il a ramenés de Hollande
pour dresser des portiques et des pavillons de treillage
dans le petit bois de l’île qui deviendra l’île d'Amour :
« Les Hollandais sont les plus habiles gens du monde pour
ces sortes de cabinets ». En son absence, Gourville lui
rend compte de l'avancement des travaux, stimule Le
Nôtre, Gitard, ainsi que Mansart et l’ingénieur Jacques
de Manse, dont le rôle devient prépondérant. Lorsque,
après la campagne de 1675, le Grand Condé, vaincu par
la goutte, dépose enfin son épée, il reprend la direction
des travaux de Chantillyet leur donne une impulsion nou-
velle : les cascades, le réservoir, la machine élévatoire, le
pavillon de Manse, sont terminés de 1676 à 1680. Desgots
crée le labyrinthe et les premières salles du parc de Sylvie
en 1679. À cette même date, on commence la construction
d’une ménagerie au bout du village de Vineuil, sur la rive
droite du grand Canal, et l’on y transporte le « ménage »
de Bucamp, dont les granges et greniers sont bousculés
en 1682 par Mansart pour faire place à une vaste oran-
serie qui fut terminée en 1683. Elle était perpendiculaire
au fossé du château et se coudait à angle droit sur la
vieille galerie des Cerfs par un pavillon (au bas du Jeu-de-
Paume actuel) où sera installé le théâtre de Chantilly jusqu’à la Révolution. i
Vauban lui-même fut mis à contribution. Il donna le
dessin des ponts-levis qui furent placés tout d’abord à
l'entrée de l’avant-cour, et l’ingénieur Volland en dirigea
l'exécution (Lille, 1683). En cette même année, Condé
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