‹ Chantilly et le Musée CondéChapitre 32 sur 91 · ANA · texte numérisé non relu

ANA

consulta Le Nôtre au sujet de l’ornementation du grand Degré; le 21 septembre, Le Nôtre envoya son projet avec la lettre suivante : « Voilà tout ce que je puis faire pour l’ornement du bas de votre grand escalier ; jesouhaite qu'il puisse vous plaire autant qu'il me fait. Le fleuve se fera de stuc, le reste de même. Bertier posera la voûte toute de roche. L’urne jettera autant d’eau que vous en voudrez donner ; les pieds des figures de même. Cet ouvrage se peut faire en peu de temps et de dépense; le sculpteur a bien envie de le faire... ». Ce sculpteur est Jean Hardy ; le travail fut terminé en 1684. L'eau fut fournie en abondance par l’aqueduc de Saint-Léonard, dont le débit fut augmenté par la captation de nouvelles sources tout près de Senlis. Les figures représentent Acis et Galatée, Alphée et Aréthuse.

Une bonne description des travaux dont nous venons de tracer l'historique se trouve dans la relation des fêtes données au Grand Dauphin en 1688. En sortant du chàteau par le jardin et le pont de la Volière (celle-ci avait été abattue, mais le nom fut conservé), on entre dans le parterre de l’Orangerie : « On y voit cinq pièces d’eau avec leurs jets ; celle du milieu a pour pied une hydre, dont chaque tête vomit une quantité prodigieuse d'eau... De ce parterre, on entre (à droite) dans une île par un: grand portique de treillage ; à côté de cette île, 1l y en a une autre plus petite; elles sont partagées par trois canaux. La grande est ornée de plusieurs allées, de grandes palissades, de deux grosses fontaines enfermées dans des portiques... L’extrémité de l’île (aujourd'hui occupée par le pavillon de treillage qui recouvre la statue d'Éros) est revêtue de pierre de taille; on y voit douze jets d’eau qui sortent d'autant de bassins, au-dessous desquels est une cascade de toute la largeur de la pointe de l’île et des deux canaux. Dans la petite île, il y a une

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fontaine au milieu; deux dragons de bronze semblent y combattre... ; à la pointe de l’île, un appartement de treillage, composé de quatre pièces, d’un travail très délicat ». En sortant du parterre de l’Orangerie par l’arcade centrale de la galerie des Cerfs, on voit « à la gauche, sur une hauteur ornée d’un bois vert, une cascade et une grande pièce d’eau avec trois gros jets, dix levées et autant de bassins à chandeliers. Il y a dans la face de la cascade cinq grands masques de bronze, qui vomissent une fort grande quantité d’eau, laquelle tombe sur autant de coquilles à trois rangs » et se déverse dans un grand bassin « d’où sortent plusieurs lances ; l’architecture de cette cascade est fort correcte... » ; il est facile d'en juger, puisqu'elle existe encore (derrière le Jeu-de- Paume)

Viennent ensuite (au delà de la route actuelle de Vineuil) la fontaine de la Tenaille, dont les bords gazonnés lancent des jets intermittents, la Faisanderie, les jardins fruitiers et potagers, etenfin le bois de Dulude, où sont les grandes Cascades : « Il y a plus de vingt allées différentes, dont la plupart ont des bassins et de grands jets d’eau au point où elles se coupent. Les principales mènent à la grande cascade... Sa tête est composée d’un demi-octogone d'architecture avec des termes, des piédestaux, des bassins, des animaux de bronze, des coquilles et des rocailles (sous ce demi-octogone passe aujourd’hui la rue des Cascades, au point d’aboutissement des ruelles Cézilly et Souchier). Il y a, sur trois gradins de gazon, neuf bassins qui reçoivent l’eau de neuf grands vases. Au-dessous des gradins sont encore d’autres bassins, les uns sur les autres, au premier desquels est une grosse gerbe d’eau, faite avec tant d'art qu'on n’en a point encore vu de pareille... La cascade est toute remplie de gradins, de lances, de nappes, de bouillons d’eau et

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de marches sur lesquelles, et des deux côtés, l’eau se brise avec un murmure agréable. Après avoir formé une grande nappe de plus de 5o pieds de tour, elle va se précipiter dans un gouffre où elle disparaît pour entrer par-dessous terre dans le canal qui lui est opposé. Au delà de ce gouffre sont quatre bassins avec un gros jet d'eau, qui, avec un glacis de gazon en tenaille, forment le pied de cette belle cascade ». Un peu plus loin, là où se dresse aujourd'hui l’usine du gaz, « un carré, dans le milieu duquel s'élève un grand rocher ; quatre grands jets d’eau en arcade partent des quatre coins, et vingt-quatre jets d’eau de 2 pouces de diamètre forment le pied d’un autre grand jet d’eau qui a au moins 60 pieds de hauteur » (le lieu a conservé le nom du « Grand Jet »).

Un autre jour, la promenade fut dirigée du côté de Sylvie : « C’est une espèce de petit château qui n'est composé que d’un appartement bas de quatre pièces seulement, percé en enfilade... On voit au delà un fort beau jeu de mail et un de longue paume; en decà, un grand manège, et à côté sont les jeux de l’arquebuse et de l’arbalète, avec de grands portiques d'architecture au milieu de grandes allées... Le labyrinthe est si rempli de détours qu’il est presque impossible de ne pas s’y égarer; 1l est aussi ingénieusement imaginé que tout le reste de Chantilly..… ». Sauf la disparition des jeux, tout cela n’a guère changé, non plus que le grand degré de la terrasse du Connétable, près du château : « Cet escalier est estimé de tous les gens de bon goût, tant pour sa beauté que pour sa grandeur. Ce sont deux façades que les paliers et les marches séparent en deux parties égales, ornées de six colonnes qui sont accouplées deux à deux. Du côté des marches sont deux grands rampans, qui, dans leur enfoncement, forment chacun une grotte. Ces colonnes soutiennent une corniche d'ordre dorique, et dans chacune

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des niches, il y a une figure pédestre. L'une représente Acis et Galatée. Acis est dans l'attitude d’un amant qui regarde sa maîtresse ; il joue de la flûte. Galatée est représentée d’une manière qui fait paraître combien elle a de plaisir à entendre les sons que rend la flüte d’Acis. L'autre figure représente Alphée et Aréthuse. Alphée est un jeune fleuve qui devint amoureux de cette nymphe en la voyant se baigner dans ses eaux; il est dans l’attitude d’un homme passionné que l’amour oblige à la poursuivre. Aréthuse est représentée comme une personne saisie d’effroi, qui, ayant été surprise par le fleuve, prend ses habits et s'enfuit en demandant secours à Diane. Dans chaque grotte, ornée de rocailles, de joncs marins et de roseaux, est une grande figure représentant un fleuve accoudé sur un grand vase renversé. Au pied de cette figure est un dauphin qui porte un petit enfant. De dessous les pieds de ces quatre figures sortent trois nappes d'eau. Ces deux vases et ces dauphins en versent une grande quantité, laquelle, étant reçue dans une auge, forme autant de grandes nappes qui tombent dans deux orands bassins d’où sortent trois lances d’eau, et toutes ces eaux, jointes ensemble, se déchargent dans le grand fossé ». Le narrateur de 1688 dit ensuite quelques mots du « grand bassin qui est en face, où est la gerbe, des parterres qui sont aux côtés du canal, où les bassins sont au nombre de dix, de la montagne qui s'élève au delà du canal et que l’on nomme le Vertugadin.. ».Toute cette partie de l’œuvre de Le Nôtre subsiste dans son intégrité.

Si M*° de Sévigné a mis de l’emphase dans la lettre où elle vante l’apothéose de M. le Prince à Chantilly, la noble éloquence de Bossuet rend exactement le sentiment de tous les contemporains sur la retraite du Grand Condé : « Sans envie, sans fard, sans ostentation, tou-

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jours grand dans l’action, il apparut à Chantilly comme à la tête des troupes. Qu'il embellit cette magnifique et délicieuse maison, ou qu'il conduisit ses amis dans ces superbes allées, au bruit de tant de jets d’eau qui ne se taisaient ni Jour ni nuit, c'était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout ». Parmi ces amis, Bossuet tenait la première place; les lettres conservées à Chantilly témoignent de la familiarité qui existait entre le grand évêque et le héros. Leurs conversations ne roulaient pas seulement sur les questions d’exégèse et de philosophie ; l’art des jardins en faisait parfois les frais; tous deux aimaient les fleurs et les arbres, et Bossuet venait prendre à Chantilly des idées et des conseils pour lParrangement de sa maison de Germigny. Les jardins de fleurs du Grand Condé étaient célèbres ; sa volumineuse correspondance le montre acharné à se procurer, souvent à prix d'or, les diverses espèces de tulipes, narcisses, anémones, jonquilles, œillets, jacinthes. Son intermédiaire habituel est un avocat au Conseil du Roiï, Henri Caboud, amateur A passionné dont le jardin passait pour être le plus beau | de la capitale ; une tulipe portait son nom, la Caboutine.

Il venait souvent de Paris pour aider de ses conseils les

jardiniers du prince; il créa même un jardin de fleurs |

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dans l’enclos d'une maison du parc qui garda son nom, | ‘es la Caboutière. De Flandre et de Hollande, le prince se fait envoyer des arbres et des arbustes, du Midi des orangers, de Bourgogne et de Champagne des plants de vigne de Chablis, de Beaune, de Sillery. Avec les lettres de Caboud, de l’intendant de Flandre Le Peletier, d’un amateur d'Utrecht nommé Chrétien Utenbogaard, d’un marchand de Lyon, Louis Cotes, on pourrait composer un traité d’horticulture au temps de Louis XIV. Dans ses courtes absences de Chantilly, Condé veut qu'on lui rende un compte minutieux des travaux de toute sorte,

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