CHAPITRE II
Guillaume de Montmorency avait suivi Charles VIII et Louis XIT en Italie; son fils Anne y fit ses premières campagnes. Ils en rapportèrent les goûts artistiques et éclairés qui jetèrent un si vif éclat sur la cour de France dès l’aube du règne de François [°. À l'exemple du jeune et fastueux roi, les grands seigneurs se prirent d’un noble enthousiasme pour les lettres et les arts, et les Montmorency se trouvèrent par leur situation dans l’État, et grâce à leur fortune, à la tête de ce beau mouvement.
Guillaume de Montmorency, veuf et âgé, voulut assurer deson vivantl'ordre desasuccession. Le29septembre 1522, il partagea ses biens entre les deux fils qui lui restaient. La plus grosse part échut à l'aîné, Anne, âgé de vingtneufans, déjà maréchal de Franceet connu jusqu'alors sous le nom de La Rochepot ; il eut dans son lot Montmorency, Écouen et Chantilly. À son frère François échurent les terres de Bourgogne, La Rochepot, Thorey, etc., qui proyenaient de la succession de la mère, Anne Pot. Fran- j çcois prit alors le nom de La Rochepot, que laissa son x frère Anne pour porter celui de Montmorency. |
Le maréchal, toujours à l’armée ou à la cour, n'avait guère le temps de s'occuper de ses domaines ; il en confia le soin à son père, et tout d’abord l’entretint de ses pro-
jets sur Chantilly, sa maison préférée. L’imposante forteresse était probablement dépourvue de tout confort; il résolut d'en faire une riche et agréable demeure, et arrêta son plan : respecter les tours et le mur d'enceinte, toujours nécessaires à la défense, mais remanier entièrement l'intérieur, créer des corps de logis, des galeries, entourer le château de jardins, de parterres, agrandir et embellir le parc. Guillaume de Montmorency, toujours actif malgré son grand âge, embrassa avec joie les projets de son fils, qui, avec la chasse, lui promettaient de l'occupation pour la fin de sa vie. Il était assisté par le capitaine de Chantilly, Pierre de Garges.
On transforma d’abord en jardin l’ancienne prairie de Bucamp, qui bordait le large fossé à l’ouest du château ;
dès 1524, on fait venir de Normandie et de Languedoc
des müriers, des pruniers, des cerisiers, des abricotiers. On entreprend la construction d’une galerie qui devait fermer le jardin. Puis les travaux sont suspendus; le malheur est tombé sur la France : Pavie! Le vieux Guillaume répond à l’appel du Parlement et se dévoue aux affaires publiques. Anne se consacre tout entier à son roi, le suit en captivité, court à Paris, à Lyon, revient à Madrid, négocie, multiplie ses démarches et ses efforts, et ne quitte l'Espagne que porteur du traité de Madrid (janvier 1526). Le roi est libre et récompense son fidèle serviteur en le nommant grand-maître de France et gouverneur du Languedoc.
A Chantilly, les travaux reprirent en 15257 ; les maçons continuent d’édifier « la galerie et corps de maison du jardin de Bucamp ». Au mois d'août, Pierre de Garges fait tirer de la pierre pour « besogner au donjon », c’està-dire au massif carré, précédé de deux grosses tours, qui se dressait à l'entrée du château (le bas des tours a été conservé). Pierre de Garges pensait que la maçonnerie du
donjon serait terminée le 1° mars 1528 ; en même temps, le trésorier des guerres Jean Grolier, le célèbre bibliophile, envoyait au grand-maître des devis « pour l'édifice que vous voulez être fait au corps d'hôtel de votre portail de Chantilly ». La partie la plus importante du plan qu'avait tracé Anne de Montmorency allait entrer en exécution ; le talent des maçons ordinaires n’était pas à hauteur de l’œuvre à entreprendre; leurs travaux, d’ailleurs, étaient parfois critiqués ; en passant à Chantilly, l'évêque de Soissons, M. d'Iverny, avait trouvé « de la faute » dans un pavillon et ne l’avait pas caché au grand-maiître : «Il serait bon, avait-il ajouté, qu'eussiez quelques maçons connaissans pour visiter ce que font vos gens ». Montmorency goûta le conseil et se mit en quête d’un architecte ; son choix s'arrêta sur Pierre Chambiges, fils d’un célèbre « maçon » et déjà renommé lui-même.
Pendant quatre ans (1528-1531), Ghambiges se consacra tout entier à Chantilly; de son œuvre, les planches de Du Cerceau nous ont conservé les façades, exécutées dans le plus pur style de la Renaissance française. Dans le château, 1l reconstruisit entièrement toute la partie exposée à l’est et au nord, depuis le pont d'entrée jusqu’à la tour en encorbellement qui fermait l’angle occidental. De cettearchitecture gracieuse, honnieautemps de Louis XIV, Mansart n’a rien respecté, et il ne subsiste, des créations de Pierre Chambiges, que le soubassement voûté, dont nous avons la date exacte : en mai-juin 1529, on creusa le roc et la terre, et on enleva la « quantité de deux cent trente et une toises et demie et neuf pieds de vidange pour faire les caves, celliers et offices que l’on veut faire de neuf sous le corps de maison et galerie que M. le Grand- Maître fait faire à Chantilly » ; le 23 septembre suivant, «il se besogne fort aux voûtes des offices et des celliers, et seront bientôt closes ». Au-dessus, la galerie était
commencée et se trouvait déjà amenée jusqu’au corps de la cuisine, au droit du puits (près de la tour centrale du nord, face à Vineuil). Le 12 novembre, on plaçait les pierres sur les piliers de la galerie pour tourner la voûte, et Pierre Chambiges promettait de faire diligence « en lui fournissant argent ». Le corps d'hôtel s'élevait rapidement, et Chambiges répondait « de le parfaire à la miaoût ». Au mois de février 1530, on posait les colonnes devant la galerie; l'escalier était commencé; on maçonnait les fondements du grand perron (à droite de l'entrée du pont). Au mois de mars, les charpentiers entraient en scène.
Anne de Montmorency était alors à Bayonne, où il négociait la délivrance des enfants de France. Les soucis que lui causait cette mission délicate ne lui faisaient pas
oublier Chantilly. Pierre de Garges et Grolier le tenaient
au courant des travaux, que le secrétaire des finances Villeroy prenait la peine de surveiller en personne. Celuici, entre autres fois, vint à Chantilly le 20 avril, et, le 23, il rendait compte de sa visite au grand-maître, lui donnant tout d’abord des nouvelles de son père et de sa femme, Madeleine de Savoie, fille de René, bâtard de Savoie, comte de Villars et de Tende, qu’Anne avait épousée en janvier 1527 et qui attendait alors un fils. Villeroy avait trouvé le vieux Guillaume « rajeuni, ayant bon visage et bonne couleur », et Madeleine de Savoie « grosse de bien bonne sorte, dormant, buvant et mangeant bien, ne désirant chose au monde que de souvent avoir de vos nouvelles, et surtout votre partement pour retourner par decà avec la compagnie qu'êtes allé quérir.. J'ai vu et visité haut et bas votre bâtiment, qui est assez avancé pour le passé, mais dorénavant les maçons y feront encore meilleure diligence. Le perron de devant le corps d'hôtel est quasi achevé de ce qui se peut
LE CONNÉTABLE ANNE DE MONTMORENCY 3x
faire pour cette heure; l'escalier est monté jusques au haut de la muraille des fossés, prêt à retourner sur la cour. Les murailles dudit corps d'hôtel du côté de la cour sont aussi hautes que la vieille muraille des fossés, et commence-t-on à arrêter la dite vieille muraille. Lundi se mettent les poutres de première planche dudit corps d'hôtel. La vis qui est entre le dit corps d'hôtel et la galerie est arrêtée jusques à la hauteur de la dite vieille muraille, et quelque chose davantage, laquelle se trouvera belle et bien aisée de la grandeur qu'elle est. La galerie est arrêtée du côté de la cour plus haut que les vieilles murailles du côté des fossés, et déjà sont assis la plupart des pieds-droits des croisées d’en haut. L'on besogne aux deux croisées que vous avez ordonné être faites en la galerie basse du côté des dits fossés, qui se trouveront belles et seront fort à propos, tant pour la décoration et vue de ladite galerie, aussi pour donner air et jour en la cour, qui n'en vaut que mieux. Toutes les caves et offices de dessous les dits corps d’hôtel et galerie sont parachevés entièrement, tant d’enduire, de rejointoyer, que autres qui restent de faire... ». Les bâtiments du jardin étaient presque achevés : « Il fait très bon voir votre galerie. J'ai vu votre héronnière, que j'ai trouvée fort belle et bien assise. Il y a environ quatre douzaines de jeunes héronneaux ; dans peu de temps, tout le pays en sera peuplé ». La sollicitude de Villeroy s'était même étendue aux vins du grand-maître, « tant de Languedoc, Tournon, que de Bourgogne. Je les ai trouvés très bons et en ai été trompé, car je ne demandais que de purs vins et n’y mettais guère d'eau au commencement, mais à la fin, j'ai été contraint d’y pourvoir ». Grolier, qui suivait la cour, se trouvait le 6 mai à Angoulême, et continuait de correspondre avec Chantilly et Bayonne au sujet des travaux. |
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