‹ Chantilly et le Musée CondéChapitre 9 sur 91 · RÉ FRE EE ES ST · texte numérisé non relu

RÉ FRE EE ES ST

Le 1° juillet, les fils de François I” étaient remis aux mains du grand-maître; la nouvelle reine de France, Eléonore, sœur de Charles-Quint, passait la frontière, et tout le monde se réunissait pour gagner la cour. L'heureuse issue de la négociation consolidait la faveur du grand-maître et lui acquérait en même temps l'amitié de l'empereur, qui lui fit transmettre par son ministre, M. de Praet, le témoignage de sa reconnaissance. Montmorency ne voulut pas être en reste de bons procédés ; comme M. de Praet traversait la France, accompagnant aux Pays-Bas la marquise de Zenete, femme du comte de Nassau, Anne invita la grande dame à s'arrêter à Chantilly et en avisa son père : « Elle trouvera encore la commère en couches et force pierres et maçons », répondit Guillaume le 28 juillet. Madeleine de Savoie venait de donner le jour à François de Montmorency, «un enfant très beau, bien composé, bien complexionné », avait écrit le médecin Louis Braillon à l’heureux père, « et qui tiendra de vous en complexion, et y a telle et si grande expectation (si les astres tiennent leurs promesses) que vous en aurez grande joie et cause de rendre grâces à Dieu » (25 juillet).

La marquise de Zenete arriva le 2 août à Chantilly et en partit le lendemain. M. de Hanches rendit compte de la visite, le 4, au secrétaire du grand-maïître, Nicolas Berthereau : « Madame la marquise a été accueillie le plus honorablement qu’il est possible. M. de La Roche alla au-devant d'elle à Saint-Denis, où elle coucha mardi, lui faire prière qu'elle prit la maison d'Écouen comme sienne en passant, et que son diner y était prêt. M. de Praet n’en fut point d'opinion, et elle s’en vint diner à Luzarches et coucher ici. M. de Beauvais alla au-devant d'elle, bien accompagné. M. de Montmorency (Guillaume)

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étaient pour le moins quarante portant robe de soie. Me de Villars (belle-mère du grand-maître) la reçut au descendre pour la mener à sa chambre avec une trentaine de gentifemmes. De la préparation des chambres, vous savez les meubles qui y sont. M. de La Hargerie m'a juré que en lieu où ait été la marquise, elle n’a eu chambre avec ses suites si bien en point comme elle a eu en ce lieu. Les gens de M. de Praet disent que leur maître ne fut jamais si bien logé. Des viandes, de tout ce qui s'est pu trouver dedans Paris et ailleurs nous en avons eu, et croyez que je n'ai vu Espagnol ni Espagnole céans que ne dit que le triomphe de France est à Chantilly. Après le souper, Madame la marquise alla voir Madame (de Montmorency) et demeura bien trois heures avec elle. La sœur de la marquise vint à la salle pour voir les danses et dansa, et vous assure que je vis d’aussi bons danseurs, tant hommes que femmes, que je n'en ai point vu à la cour. Il y eut un Espagnol qui dansa la gaillarde du commencement, et dit depuis qu’il pensait qu'il n’y eût bons danseurs qu'à la cour, mais qu’il n’en avait point encore vu de meilleurs qu'en ce lieu, et était bien marri d’avoir dansé, car je vous assure qu’il ne gagna pas le prix. Soyez sûr que selon le vouloir de Monsieur tout a été fait, et n'est possible de mieux. Madame la marquise a bien revisité la maison de céans premier que partir, et le jardin et le parc, et n’a voulu boire ni manger du matin, et lui est souvenu, comme elle montait à cheval, du fromage qu'elle avait mangé au souper, et a demandé d’où il était fait ; on lui a dit que c'était fromage plaisantin. Elle a dit qu'on lui en donnût; on a voulu lui en bailler un tout entier; elle n’a voulu qu un quartier, et que ce fût de celui qu’elle avait mangé, et dit n'avoir mangé jamais de meilleur. De venaison elle en a ce que ses gens en ont voulu porter. Madame se

porte bien ; aussi fait le fils. M. de Montmorency est plus jeune à son semblant que je ne le vis Jamais, et se porte mieux qu'il ne fit il y a dix ans ».

Un mois plus tard, ce fut le tour de l’ambassadeur même de l'empereur, M. de Noircarmes. Le grand-maître tint à le recevoir avec honneur et amitié; il dépêcha Grolier à sa rencontre jusqu’à Montlhéry, et mit sa maison de Paris à la disposition de l’ambassadeur. Puis Grolier accompagna M. de Noircarmes à Écouen, à Chantilly, d’où l'ambassadeur partit le 19 septembre. « Je vous assure, Monseigneur, écrivit Grolier, qu’il lui a été fait bonne chère ; il a trouvé votre bâtiment très beau, et le reste de votre maison ». Tout le monde voulait voir les embellissements apportés par le grand-maître à Chantilly, et les éloges ne tarissaient pas. Le 16 août, c’est l’évêque de Bayonne, Jean du Bellay, qui revient enchanté de sa visite. Le 22, le comte de Laval, beau-frère d'Anne de Montmorency, lui mande de Paris : « Mon frère, j'ai passé à Chantilly, où j'ai trouvé monsieur votre père, qui fit la meilleure chère du monde à M. de Châteaubriant et à moi au plus beau lieu que je vis de dix ans, et ai vu votre tapisserie étrange et autres meubles ; mais je mémerveille, vu le lieu et le passe-temps que vous y auriez, que n'y hantiez plus souvent ». Et cependant les travaux étaient loin d’être terminés, mais ils avançaient rapidement, maçons et charpentiers besognant à l'envi. Pierre Chambiges ne quittait guère Chantilly, si ce n'est, par exemple, pour chercher des ouvriers à Paris afin de remplacer « ceux que lui ont soustraits les gens de M. de Suze, qui fait bâtir à Laversine » (5 septembre 1530). Dès le 17 septembre, une partie de la charpenterie du comble de la galerie était montée; on allait monter la charpenierie du comble du corps d'hôtel, et couvrir aussitôt. On achevait les colonnes de la galerie, lesquelles, écrivait

Grolier, « vous trouverez fort belles, aussi celles du perron pour monter en l'escalier, dont les unes sont pleines, les autres cannelées au long, autant plein que vide, et n’y a que votre plaisir si vous voulez qu’elles soient toutes semblables, ou une ouvrée et l’autre non, qui se pourra toujours faire » (23 septembre).

Grolier veillait, en outre, à l’ameublement et à la décoration du logis. En 1528, il passa marché avec un verrier de Paris, Jean Châtelain, pour « quatorze panneaux de verre, portant sept écussons, où sont les armes du Roi, de Madame, du Dauphin, de la reine de Navarre, du grand-maître, et sept devises au-dessous des écussons ». Il est en relations avec des tapissiers, des orfèvres; le 8 septembre 1530, 1l écrit qu’il a commandé une tapisserie à Anvers; le 28 octobre, le tapissier de Bruxelles est à Paris et lui soumet « trois pièces de votre tapisserie du Microcosme ». Le même jour, il écrit au grand-maître au sujet des chandeliers et des torchères que celui-ci avait commandés. Il fait faire des tasses goderonnées aux armes de Montmorency, sans parler des beaux livres qu’il faisait habiller pourle maître ; enfin, il n’épargnait ni son temps, ni sa peine. D'ailleurs il était content : « Le bâtiment est beau et bien conduit, et vous le trouverez autre que vous n'avez pensé ». Le perron paraissait l'enchanter : « Vous le trouverez beau et tout d’autre facon de maçonnerie que vous n'avez vu jusques ici » (28 octobre 1530). Cependant il eut un moment d’émoi : « Il est advenu un

destourbier de huit ou dix jours, qui est que la charpen-

terie de votre corps neuf a été montée si haut qu'elle excède celle du donjon d'environ trois pieds ; et combien qu'elle en soit meilleure et plus belle, toutefois nous avons tous été d'avis de la rabaisser à la proportion de l’autre » (15 novembre). Mais le vieux Guillaume s'y opposa : « La charpenterie demeurera en l’état qu'elle

est, qui sera grand abrègement, d'autant qu'elle est beaucoup plus belle et profitable » (25 novembre).

Dès lors, tout marcha vite. Le carreau arrivait de Rouen; on pavait les galeries. Les menuisiers, peintres et tapissiers se mettaient à l'œuvre. Anne de Montmorency fit encore construire, au bout septentrional de la galerie du jardin, un pavillon pour les « étuves et baigneries »; Pierre Chambiges promit, le 29 septembre 1530, que la maçonnerie en serait faite en deux mois. Au bout méridional, devant et en contre-bas du Jeu-de-Paume actuel, un autre pavillon reliait cette galerie aux dépendances de la ferme restaurée de Bucamp, où était le « ménage » : greniers, écuries, basse-cour. Cette galerie, où Martin de Meilles avait peint des cerfs au naturel, était ornée des plus belles têtes de cerfs qu'on avait pu trouver, en Allemagne surtout ; aussi l’appela-t-on galerie des Cerfs. On en trouve une description dans la relation de la Feste de Chantilly en 1688 : « Cette galerie s'appelle ainsi parce qu'elle est ornée de beaucoup de figures de cerfs au naturel, portant tous au col l’écusson des armes de M de Montmorency et des maisons avec lesquelles ils avaient fait alliance. Elle est ouverte en arcade sur le parterre des orangers. Elle est ornée d’une peinture à fresque représentant l’histoire de Psyché. Cette peinture, quoique un peu endommagée par le temps, ne laisse pas d’être encore d’une beauté à attacher les connaisseurs ». Ce sujet de la fable de Psyché jouit d’une grande vogue au temps de François I; Anne de Montmorency le fit représenter en tapisseries et en vitraux, dont les légendes furent fournies par les poètes Mellin de Saint-Gelais, Claude Chappuis et Antoine Héroët. La galerie des Cerfs fermait le parterre parallèlement au fossé ; elle fut abattue en 1785. Au long de la galerie coulait un ruisseau, alimenté par une source qui à gardé le nom de source des

Cerfs et qui existe encore près de la montée du Jeu-de- Paume.

Devant le corps de logis de Bucamp se trouvait un jeu de paume, qui aboutissait près de l’abreuvoir créé pour les bestiaux de la ferme ; cet abreuvoir a été conservé au bord de la route. A l’est des Six-Arbres, descendait de la forêt le chemin qui accédait à la chaussée du château ; au delà de ce chemin se dressaient les bâtiments du bûcher

et du chantier, compris dans le parc, dont la muraille

montait vers la forêt, au long du chemin, pour retourner brusquement sur la queue de l'étang, vers la fontaine qui prit ensuite le nom de Sylvie. Au nord, Anne de Montmorency agrandit le parc en y comprenant les prés de la vallée, dont certaines pièces furent acquises d'habitants de Saint-Firmin en 1531 et 1532. La clôture, qui coupait la vallée au-dessus du Hameau actuel, laissant en dehors les moulins qui occupaient alors l’emplacement de la tête du Grand Canal ou Octogone, était formée à l'ouest par la chaussée de Vineuil au château.

Les bâtiments achevés, Anne de Montmorency ne pense qu'à les orner et à y accumuler les curiosités de tout genre. Il met à réquisition les agents du roi à l'étranger. Le commandeur de Dinteville écrit de Rome, le 28 mars 1531, au secrétaire Berthereau : « Passant par Bologne, j'ai vu quelques médailles et peintures ; aussi ai écrit à Venise et ai laissé commission à un messer Julio le grand clerc, lequel retournera tôt en France, qu'il emporte ce qu'il en aura pu recouvrer pour monseigneur le grand-maître, desquelles il m'a parlé pour mettre à Chantilly. J'ai donné ordre en cette ville ; je ferai le semblable à Naples et en Sicile que l’on fasse diligence d'en avoir pour les envoyer au dit seigneur ». Le 26 juillet 1535, le grand-maitre lui-même s’adresse au cardinal du Bellay, alors en Italie : « Je ne veux oublier

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à vous avertir que jai fait arranger toutes mes têtes et médailles à Chantilly, qu'il fait merveilleusement bon voir; mais il reste des places vides, vous savez que c’est à dire et que vous me ferez grand plaisir si, cependant que vous êtes par delà, vous me veuillez aider à les remplir ». Le duc de Ferrare promettait de lui envoyer des tableaux ; il en venait aussi de Flandre, où Montmorency faisait surtout exécuter des tapisseries à Anvers, à Bruxelles, à Malines. L’évêque de Rodez obtient de la seigneurie de Venise « la licence des armes de Brescia, que demandez être conduites en France pour le décorement de votre garde-robe ». Une lettre signale l’arrivée à Marseille d’un convoi de caisses de marbre ; de cette ville, Christophe de Lubiano envoie aussi des faucons et des singes. Grolier reçoit d'Anvers « une petite bête fort étrange et assez belle qui ressemble à un lion, et nest rien si doux » ; il l'offre aussitôt à la grande-maîtresse (23 septembre 1530). Peintures, sculptures, médailles, tapisseries, livres, meubles précieux s’accumulaient à Chantilly, dont les embellissements provoquaient l’admiration de la cour et que Rabelais citera bientôt comme une des plus belles maisons de France, vantant son abbaye de Thélème au delà de Boisy, Chambord et Chantilly.

Le moins enthousiaste n'était pas François I®; on le vit fréquemment dans ce beau lieu où l’art et la nature s’harmonisaient si heureusement. Il y passe dix jours en octobre 1527, courant tous les jours le cerf ou le sanglier ; il y revient chaque année; la cour et les enfants de France y font séjour en avril 153r : ce fut la dernière fête avant la mort du vieux Guillaume de Montmorency, qui s'éteignit à Chantilly le 24 mai suivant.

L'œuvre entreprise par Pierre Chambiges à CHanalls prit fin en 1532; avant de quitter la région, il dirigea

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d'importants travaux à la cathédrale de Senlis. Peu après, vers 1535, la piété d'Anne de Montmorency et de Madeleine de Savoie fit ériger sept chapelles aux environs du château, trois dans l’enceinte du parc et quatre en dehors. Elles étaient destinées à rappeler les églises de Rome, tant hors les murs que dans la ville, que Montmorency avait visitées quelques années auparavant pour gagner les indulgences ; et pour que la similitude fût complète, il demanda au pape d’attacher à la visite des chapelles de Chantilly les indulgences promises au pieux chrétien qui visitait les églises dè Rome. Paul IIT s’empressa d'envoyer des lettres d’indulgence, qu'il confirma et renouvela plus tard. Enfin la même faveur fut obtenue du pape Jules IIT le 28 août 1553, mais avec une variante; « pour préserver le dit château, qui pourrait être infecté u à raison des venans des lieux pestiférés », le pape réserva | la visite des chapelles du parc au seigneur et à sa famille, lui laissant le soin de désigner une des quatre chapelles extérieures pour la visite des étrangers. Il est probable que Montmorency avait reconnu les inconvénients de son précieux privilège, dont le premier était d'ouvrir la

porte à tout venant. De ces sept chapelles, deux seu-

lement sont encore debout à l'endroit même où elles

furent édifiées : Saint-Paul dans le parc (derrière le

château d'Enghien), et Sainte-Croix sur la Pelouse, située |

alors près de la route de Gouvieux à Senlis et de la route | À

de Luzarches à Chantilly.

Anne de Montmorency agrandit son domaine du côté

de l’ouest en achetant de Louis de Saint-Simon, en 1534, “

le fief noble de Quinquempoix, et en obtenant de Fran-

çcois 1°’, en 1535, la jouissance de l'étang et de la chaus-

sée de Gouvieux. Dans la forêt, il acquit les bois de Quin-

quempoix, puis une partie des bois etbruyères du prieuré

de Saint-Nicolas, et fit procéder, de 5539 à 1540, au bor-

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nage de son bien; de ces bornes armoriées, dont un grand nombre subsistent, huit ont été placées par les soins de M. le duc d’Aumale autour de la statue du con-

nétable sur la terrasse du château.

La création de cette terrasse suivit de peu l'élévation du grand-maître à la dignité de connétable. Le21 mai 1538, il passa marché avec Jean Choquet, maître maçon à Senù lis, « pour la conduite de la construction de la terrasse entre le château et le parc ». Le 7 juillet suivant, il écrit à son frère La Rochépot, qui surveillait la fortification des places de la frontière du nord: « Je vous prie me renvoyer chez moi le maçon maître des œuvres de Picardie, afin qu'il entende à parachever ce que j'ai à faire chez moi, qui demeure pour son absence, qui m'est merveil- | leusement grand déplaisir pour le désir que j'ai de trouï ver ce que j'ai à faire de lui à mon arrivée par delà, là où 4 nous serons bientôt, au plaisir de Dieu ». Le connétable était alors dans le Midi, à Aigues-Mortes. Qu'entend-il par « chez moi »? Et à quels travaux fait-il allusion ? S'agit-il d'Écouen, de Fère-en-Tardenois, de Chantilly ? Et qui est ce maître des œuvres de Picardie ? Est-ce Jean Bullant qui fait ici son apparition ? Les travaux d'Écouen sont alors commencés ; à ce moment aussi on travaille au château de Fère-en-Tardenois, dont une façade, « le portail », est absolument semblable à la façade du petit château de Chantilly, et dont le grand pont en arcades porte la date de 1539. Sur la construction du petit chàteau de Chantilly, nous n’avons pas le moindre renseignement. En 1539, nous ne constatons que la construction de la grande maison, dite de Beauvais, qui subsiste en face de l’église de la ville de Chantilly ; elle était destinée à loger une partie des services du château, hommes et 4) chevaux. En 1540, on creuse une cave sous la « maison à | des prisons », qui se trouvait hors de la « basse cour »,

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