DONATION A L’INSTITUT
fluctuations politiques ». Le donateur imposait à l’Institut de France l'obligation « de conserver à perpétuité au domaine entier et aux collections qu'il renferme leur caractère et leur destination, et spécialement de n’apporter aucun changement dans l'architecture extérieure ou intérieure du château, des pavillons d'Enghien et de Sylvie, du Jeu-de-Paume et des trois petites chapelles ; de conserver à la chapelle du château sa destination, avec le matériel qui lui est affecté et les objets d'art ou autres qu'elle renferme ; de veiller sur le dépôt des cœurs des Condé qui y sont recueillis, et d’y faire célébrer la messe les dimanches et jours de fête, ainsi que les jours anniversaires dont laliste sera donnée aux exécuteurs testamentaires du donateur... Il prendra les dispositions nécessaires pour que les galeries et collections de Chantilly soient, sous le nom de Musée Condé, ouvertes au public deux fois par semaine pendantsix mois de l’année, et pour qu'en tout temps les étudiants, les hommes de lettres et les artistes puissent y trouver les facilités de travail et de recherches dont ils auraient besoin... La haute surveillance du musée et des collections de tout genre, la direction générale du domaine au point de vue de l’art et de l'agrément seront confiées à trois conservateurs qui seront nommés par l’Institut et choisis : un parmi les membres de l’Académie française, président, un parmi les membres de l’Académie des Beaux-Arts, un parmi les membres des autres classes de l’Institut ; ils auront droit à un logement à Chantilly. Sous leurs ordres, un conservateur adjoint et résidant à Chantilly sera chargé de la garde et de l'entretien du musée et des collections... ». Il n’y avait alors que six mois que j'étais attaché à la personne du prince, et je ne pouvais prévoir qu’il me confierait un jour ces dernières fonctions par un codicille à son testament, écrit le 27 juillet 1892
et concu en des termes particulièrement flatteurs pour
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En 1880, l'Académie des Beaux-Arts avait appelé lil: lustre mécène à occuper le fauteuil de M: de Cardaillac. Dans la notice consacrée à son prédécesseur, le duc
d'Aumale rencontra l’occasion de louer le génial auteur
de Notre-Dame de Paris, et Victor Hugo l'en remercia aussitôt par cette lettre que le prince conserva précieusement : « Cher et Royal confrère, je viens de lire vos nobles paroles sur moi, je vous écris ému: Vous êtes né prince et devenu homme. Pour moi, votre royauté
a cessé d’être politique, et maintenant est historique;
ma république ne s’en inquiète pas. Vous faites partie de la grandeur de la France. Et je vous aime ». Les hauteurs où planait l'esprit du poète n'étaient pas accessibles aux hommes qui détenaient le pouvoir ; pour eux, le duc d'Aumale était avanttout un prince, et il portait ombrage. Le 28 février 1883, il fut mis en non-activité par retrait d'emploi. Ce pouvait être une dure nécessité de la politique, le général s’inclina, et l'Histoire des princes de Condé profita de ce repos forcé; les tomeslIil et IV furent édités en 1885. Les collections en profitèrent aussi. En janvier 1385, le prince acquiert de M. Fuller Russel, au prix de 92.500 francs, un diptyque d’oratoire exécuté vers 1460 pour Jeanne de France, fille de Charles VIF, duchesse de Bourbon. La beauté de cette peinture l'a fait attribuer à Memling, bien qu’elle diffère sensiblement de la manière de ce maître : le comte Paul Durrieu a récemmentproposé le nom d’un élève de Memling, Zanetto Bugatto de Milan. Le mois suivant, la haute autorité qui s’attachait au nom du duc d'Aumale put faire sortir de la galerie Esterhazy à Budapest, moyennant une bonne compensation, une toile que le prince tenait beaucoup à posséder : commandée à Carle Vernet en 1788, elle représen-
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taitson grand-père etson père à cheval, en partie dechasse. Enfin, au mois de décembre 1885, le prince commit la grande folie de sa carrière d’amateur en payant 625.000 francs le célèbre petit panneau, grand comme la main, des Trois Gräces de Raphaël, que lui cédèrent les exécuteurs testamentaires de lord Dudley. L'étude de cette œuvre exquise fut pour lui un long enchantement, et il résuma ses impressions en ces termes : « Sont-ce bien les trois Grâces que nous avons sous les yeux? Raphaël n'a-t-il pas plutôt voulu représenter les trois âges de la beauté ? A gauche, la vierge : pas de bijoux, un léger voile sur les hanches, les formes délicates. A droite, la femme encore dans sa fleur : plus de voile, le collier de corail. Au centre, tournant le dos, la femme dans l'éclat de la maturité : ampleur, hanches larges, nuque puissante, profil superbe. Toutes trois tiennent, non pas une pomme, mais une boule : à tous les âges la femme a l'empire du monde ».
De 1880 à 1886, la vie à Chantilly fut brillante et gaie: les courses, les ua les événements de famille étaient l’occasion de splendides réceptions où le duc d’Aumale se montrait le digne héritier des Condé; tout ce que Paris comptait d'illustre ou de distingué dans la noblesse, l’armée, la haute bourgeoisie, le monde des lettres et des arts, parut alors à Chantilly et en emporta le souvenir charmé. Le prince y reçut l’impératrice d'Autriche, les grands-ducs de Russie, dont un surtout, le grand-duc Wladimir, intrépide veneur, goûtait avec passion les exercices de la chasse à courre. La famille d'Orléans tout entière, si brillante alors, aimait à se réunir autour du duc d’Aumale, et la grâce des jeunes princesses embellissait Chantilly. A la fin d'octobre 1885, des fêtes furent données à l’occasion du mariage de la princesse Marie avec le prince Waldemar de Danemark ; on y vit la
reine de Danemark, le prince héritier et la princesse royale, le prince et la princesse de Galles et leurs enfants. Les 25 et 26 janvier 1886, d'autres fêtes signalèrent les fiançailles du duc de Bragance et de la princesse Amélie de France. Les hautes qualités, les vertus, la beauté de ces jeunes princesses présageaient de brillantes destinées ; qui pouvait prévoir alors les catastrophes, les deuils et les larmes ? Tout était à la joie, au bonheur. Cependant l'horizon politique s’assombrissait ; l'illustration de la famille appelait des représailles ; elles ne se firent pas attendre. Les lois d’exil sont votées, puis les princes sont rayés des cadres de l’armée. Le duc d’Aumale perd son grade, le droit de porter l’uniforme ; il ne peut plus se dire soldat. Or cette mesure violait un principe inscrit dans nos lois ; et il protesta par une lettre au président Grévy, écrite à Chantilly le 11 juillet 1886 et déposée le même jour à l'Élysée :
« Monsieur le Président. Il y a trois ans, sans prétexte, sans précédent, vous m'avez infligé la plus sévère des peines disciplinaires. J’ai gardé le silence. Il ne me convenait pas de rompre un lien qui, s’il me retenait dans votre dépendance, me rattachait à l’armée française. Aujourd’hui, en me faisant rayer des contrôles, vous me dégagez de cette contrainte, mais vous touchez à la charte de l’armée. Sans tenir compte des titres conquis à la guerre ou garantis par la loi, vos ministres vont frapper, jusque dans le cadre de réserve des armées de terre et de mer, des hommes sans reproche, honorés par leurs services et par un dévouement légendaire à la patrie. Je laisse à mes conseils le soin de défendre par des arguments de droit une cause qui est celle de tous les officiers. Quant à moi, doyen de l’état-major général, ayant rempli, en paix comme en guerre, les plus hautes fonctions qu'un soldat puisse exercer, il m'appartient de vous rappeler
LE SECOND EXIL 269 que les grades militaires sont au-dessus de vos atteintes, et Je reste... le général Henri d'Orléans, duc d’Aumale .»
Ce ne fut pas de gaîté de cœur, ni sans en avoir mesuré les conséquences, que le duc d'Aumale accomplit cet acte grave que lui imposait sa conscience. Lui qui avait tant souffert de l'exil, il savait parfaitement qu'il s’y rejetait de lui-même, et il quitta tristement Chantilly le lendemain pour se rendre dans sa maison du Nouvion-en- Thiérache : là, il était à portée de la frontière ; il était surtout à l'abri des manifestations. Le décret d'expulsion vint l'y trouver le 14 juillet au matin; et le 15, dès la première heure, le prince gagnait la Belgique par des chemins peu fréquentés ; dans la voiture qui l’emportait, il avait fait placer les perles de sa collection, les Trois Grâces et la Vierge de Raphaël. Je le rejoignis le même soir à Bruxelles, avec plusieurs caisses de livres et d’archives qui lui assuraient du travail pour de longs mois.
Je sais que le second exil du duc d’Aumale lui fut plus douloureux que le premier; bien que robuste encore, il entrait dans la vieillesse, et les dévouements qui l’entouraient ne pouvaient combler la solitude du foyer. Dans l'incertitude de l'avenir, il jugea prudent de régler ses affaires, et, à peine arrivé dans sa petite maison de campagne d'Angleterre, il transforma en donation immédiate l'acte testamentaire qui léguait Chantilly à la France. Il se réservait seulement la jouissance, sa vie durant, de toutes ses collections, dont la majeure partie fut trans-
portée à Londres et à Bruxelles pour meubler les deux
grandes maisons où il s'installa. Puis il se remit au travail, et je le vois encore écrivant ces lignes consacrées à la rébellion du Grand Condé : « Je continue ce livre comme je l’ai commencé, aux mêmes lieux, dans la disgrâce, et sous le poids d’un exil que je crois immérité. Et me voici
arrivé au moment critique : il me faut montrer le coupable dans le héros. Avant de poursuivre ce récit, je m'’expliquerai sur cette faute que rien ne peut effacer. Les coups qui me frappent ne troublent pas la sérénité de mon jugement... Toute tyrannie est haïssable. L'homme de bien a le devoir de protester à tout risque contre l'acte tyrannique qui dans sa personne atteint le public; de résister, de lutter même, si, au péril de sa vie, il peut mettre un terme à l'oppression de tous; 1l n’a pas le droit de troubler sa patrie, de la déchirer, dy porter la guerre pour venger une offense personnelle ».
Tous les partis ont rendu hommage à la correction, à la dignité, à la réserve que garda le duc d’Aumale pendant les trente-deux mois de son exil, alors qu’un vent de folie soufflait sur la France, connaissant trop le général Boulanger pour le juger capable de se tenir sur le pavois où on voulait l’élever, méprisant la faction, péniblement surpris de voir plusieurs de ses amis s'y engager. En Angleterre et en Beloique, il avait retrouvé l’amitié des familles royales, la sympathie et le respect de toutes les classes de la société, empressées à consoler ce grand Français pour qui la France était si cruelle. En France même, l'opinion tourna; les persécuteurs disparurent piteusement ; l’Académie des Sciences morales «et politiques élut le duc d’Aumale en remplacement de Rosseeuw-Saint-Hilaire; des négociations furent engagées pour faire cesser l'exil, et l’honnête président Carnot fut heureux de signer une mesure de réparation que réclamaient les voix les plus autorisées comme les moins suspectes : le 9 mars 1889, le prince touchait le sol de la patrie. Les collections aussi repassèrent la frontière, augmentées en livres et en estampes : je citerai de belles gravures de Marc-Antoine, et, parmi les livres, un charmant exemplaire d'Homère, imprimé par Alde en 1519
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