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Chantilly

Les Charités, ces confréries qui étaient une des merveilleuses inspirations du zèle de saint Vincent de Paul, s'étaient vite multipliées, à l'imitation de celle de Châtillon-en-Bresse, dans notre Ile-de-France et les provinces environnantes. Aussi bien Collet ' nous dit que l'un des soins les plus importants de Mlle Le Gras (Louise de Marillac) « avait été de visiter les Charités des diocèses de Soissons, de Paris, de Beauvais, de Meaux, de Senlis (1629) ».

C'est à cette première moitié du xvir9 siècle que remonte cette Charité de Vineuil *, laquelle était destinée à devenir bientôt, après une alternative de difficultés et d'heureux accroissements, l'hospice dit de Çondé à Chantilly.

La fondatrice de ce premier établissement fut la mère du Grand Condé, Charlotte-Marguerite de Montmorency, dont le portrait souriant, encadré dans le trumeau de la salle des

1 Vie complète de saint Vincent de Paul, t. I, p. 121 : cette confrérie se répand dans la plupart des provinces du royaume ; « quelques dames de qualité qui avaient des maisons de campagne dans l'Ile-de-France et dans les provinces voisines où le saint avait fait des missions », s'en occupèrent.

2 Vineuil était alors la principale agglomération de maisons près du château de Chantilly. La paroisse de Chantilly n'existait pas encore, et la ville actuelle de Chantilly n'était représentée que par deux petits hameaux, Quinquempoix et les Fontaines (voir les travaux de M. Maçon sur la ville de Chantilly).

délibérations, semble encore présider aux assemblées de la Commission de l'Hospice. Des documents administratifs font foi de cette origine ; c'est, entre autres, la convention de 1736 entre Louis Le Prestre de Lezonnet, chef du Conseil du duc de Bourbon, et la sœur Julienne Jouvin, supérieure des Filles de la Charité, dans laquelle il est relaté que, « dès l'année 1647, Son Altesse Sérénissime Madame la princesse de Condé a établi deux filles de charité pour le service des pauvres malades et l'instruction des filles de Chantilly, dont Son Altesse faisait payer la pension chaque année » '.

La mort du prince de Condé (26 décembre 1646) venait de laisser à Charlotte de Montmorency la jouissance des biens qu'elle avait apportés en mariage, entre autres le domaine de Chantilly, qui comprenait alors, outre les hameaux de Quinquempoix, des Fontaines et de la Chaussée, les villages de Vineuil, de Saint-Firmin en partie, d'Apremont, de Courteuil, de Thiers et de Pontarmé. Les acquisitions du Grand Conclé et de son fils y ajouteront les villages de La Morlaye, du Lys, de Coye, de Gouvieux et de Saint-Maximin.

On sait que ce fut la difficulté qui existait à diriger avec tact les œuvres du soin et de la visite des pauvres, qui avait conseillé dès 1634 l'institution des Filles de la Charité. Charlotte de Montmorency, qui, à l'époque de la fondation de la Charité de Vineuil, était âgée de cinquante-trois ans, avait médité avec profit la déclaration de l'Esprit-Saint : « Heureux celui qui étudie le mystère de l'indigent », et cherchait avec raison dans la pratique de l'aumône chrétienne une trêve à l'existence tourmentée qu'elle avait subie depuis son mariage, sans compter les duretés d'un époux d'humeur inquiète. Elle avait rédigé son testament à Paris le 9 avril 1649; retirée à Châtillon-sur- Loing, chez la duchesse de Châtillon, pendant la détention de son glorieux fils, elle voulut assurer l'avenir de sa fondation, et, par un codicille que reçut le notaire de Châtillon le 16 novembre 1650, elle légua une rente annuelle de 1000 livres aux pauvres malades de Chantilly. Elle mourut quelques jours

1 Voir Archives Nationales, L. 1054, n° 52 : Sœurs de la Charité. Liste alphabétique de leurs établissements tant en France qu'à Paris Chantilly, trois tilles en 1647, huit par contrat de janvier 1737.

après (2 décembre) entre les mains de l'archevêque de Sens qu'elle avait appelé à son lit de mort.

La première fille de la Charité qui, à notre connaissance, fut envoyée par Mlle Le Gras à Vineuil avec le titre évangélique de « servante des pauvres malades », fut une sœur nommée Jeanne Etienne. Nous avons à son adresse une lettre de la sainte fondatrice, marquée, comme toute sa correspondance, d'un caractère tout personnel de simplicité, de bon sens pratique et d'humilité '. Voici in extenso ce document, qui est d'une grande importance pour le sujet que nous étudions.

« A ma sœur Jeanne Etienne, fille de la Charité, servante des pauvres malades de Chantilly ; 7 octobre 1647.

« Ma très chère sœur. J'attendais toujours de vous écrire en vous envoyant une sœur. La Providence ne nous en a point fait trouver de bien propre jusqu'à présent ; j'espère que la semaine ne passera pas sans qu'elle parte. Si vous saviez quelque commodité de cheval ou de charrette demain ou après, vous nous feriez plaisir de nous le mander, car cela est fâcheux qu'il faille aller dans les coches et que l'on n'aille pas jusqu'à Chantilly 2. Dieu soit béni de la continuation de ses grâces ! Espérez toujours que sa bonté ne vous abandonnera pas et que le désir que vous avez de la persévérance sera accompli. Mandez-moi si Mme de Saint-Simon est à Chantilly, et me croyez en l'amour de Notre Seigneur, ma très chère sœur, votre très humble sœur et servante ». — Louise de Crussol, qui avait épousé en secondes noces le marquis Charles de Saint-Simon, était proche parente, par son premier mariage avec Antoine- Hercule de Budos, de la princesse de Condé, fille du connétable Henri de Montmorency et de Louise de Budos. Elle fréquentait d'autant plus Chantilly qu'elle habitait le château de Laversine, très rapproché. Ajoutons que le marquis de

1 C'est à la complaisance du Père Coste que je dois d'avoir pu connaître et copier cette série de lettres de Mlle Le Gras. Je lui exprime ici ma vive gratitude.

2 Les grandes routes de Flandre et de Picardie, que suivaient les cojhes, ne passaient pas à Chantilly, mais seulement à quelques kilomètres de là, Pontarmé d'un côté, la Chaussée de l'autre.

Saint-Simon fut capitaine du château de Chantilly pendant les confiscations du domaine, 1632-1643 et 1653-1659. Il fut aussi gouverneur de Senlis.

Une nouvelle lettre de Mlle Le Gras, datée de 1648, nous apprend que la Charité de Vineuil recevait effectivement l'aide de deux ou même trois servantes des pauvres, savoir Claude Brigitte, Elisabeth Turgis et Marie N... D'autres documents nous font connaître qu'Elisabeth Le Goutteux, veuve du sieur Turgis, était une des premières filles de la Charité et avait déjà donné à Angers, à Richelieu, à Chars, des preuves de piété et de science d'administration qui lui avaient mérité cet éloge de Mlle Le Gras : « Il nous en faudrait beaucoup de cette sorte ». Maintenant elle était condamnée à garder la chambre jusqu'à sa mort prochaine. C'est cette maladie qui est l'occasion de la lettre que voici :

« A ma sœur Claude Brigitte à Chantilly (s. d., 1648). — Ma chère sœur, je n'ai point pensé que ma pauvre sœur Turgis fût encore en état d'aller à la messe, mais bien me suis-je conjouie avec vous sur l'espérance que vous me faisiez voir d'avoir permission d'y aller vous autres, puisque le mal n'était pas ce que le médecin avait pensé. Pour les maux qui surviennent à notre chère malade, il ne vous en faut pas étonner; toutes ou la plupart des maladies de cette année se terminent de cette sorte ; cela vient de la plénitude d'humeurs, et il vaut bien mieux que cela se jette ainsi en dehors que dedans. Je pense, ma chère sœur, qu'il la faut extrêmement purger, et presque tous les deux jours de petites purgations douces, et j'espère qu'en détournant les humeurs elle se pourra fortifier. Je vous remercie de l'avis que vous me donnez, ma chère sœur, et vous prie de bien saluer notre très chère sœur souffrante, et ma sœur Marie de ma part. Je supplie Dieu répandre ses saintes bénédictions sur vous toutes, et, s'il permet que vous soyez enfermées, vous faire sentir qu'il ne vous abandonnera pas. Toutes nos sœurs vous saluent et compatissent avec vous à la peine que vous avez, et moi plus que toute autre, qui suis en l'amour de Jésus crucifié, ma très chère sœur, votre très affectueuse sœur ».

Dans une lettre de décembre 1648, Mlle Le Gras exprime aux

sœurs Marie et Brigitte la peine qu'elle a éprouvée en apprenant la mort de sœur Turgis '. Voici cette lettre :

« Mes très chères sœurs. De quelle douleur pensez-vous que nous ayons été surprises par la nouvelle de la mort de notre très chère sœur, que nous n'attendions pas clu tout ! Je ne doute point que votre charité n'ait eu grand soin de lui donner toute sorte d'assistance et de consolation, et que vous ne ressentiez comme nous vivement la douleur de sa perte. Mais, mes chères sœurs, nous avons grand sujet de nous plaindre de ce que vous ne nous avez point donné avis qu'elle soit empirée, car nous n'eussions pas manqué de l'envoyer visiter, et quand nous eûmes nouvelle qu'elle était mieux, Monsieur Vincent (saint Vincent de Paul) était sur le point d'y envoyer, et rien ne l'arrêta que les propositions que l'on faisait de la faire revenir, ce que nous attendions de jour en jour, et pensions que l'on ne faisait qu'attendre qu'elle eût repris des forces. De sorte, mes pauvres sœurs, que vous pouvez penser quelle surprise ce nous a été d'apprendre sa mort. Or il faut louer et bénir Dieu de tout, et le prier pour elle, et je vous prie que l'exemple de ses vertus et particulièrement de sa soumission et de son amour au service des pauvres vous serve pour rendre à Dieu la fidélité que vous lui devez.

« Soyez, je vous prie, bien reconnaissantes des soins que l'on a eus de vous et d'elle, et essayez de vous en revancher par le service que vous rendrez aux pauvres. Je vous prie de bien saluer toutes les Dames de la Charité de ma part et leur témoigner le ressentiment que nous avons des bontés qu'elles ont eues pour nous. Toutes nos sœurs vous saluent et compatissent à votre affliction, mais moi bien plus que personne, qui suis en l'amour de Jésus crucifié, mes bien aimées sœurs, votre très humble sœur et affectionnée servante ».

La commission que Mlle Le Gras donne à ses sœurs de saluer et remercier « toutes les Dames de la Charité » nous révèle l'existence d'une confrérie dont nous aimerions à connaître les règles et les membres, présidente, officières, etc.

1 Le registre de catholicité de Saint-Firmin a conservé, à la date du 18 octobre 1648, l'acte d'inhumation de sœur Turgis.

Mlle Le Gras a laissé pour les confréries de la Charité dans les villages des projets de règlement que saint Vincent de Paul a étudiés \

Une quatrième lettre, avec ses détails de mobilier de cuisine, de drogues, d'ustensiles de chambre de malade, de porte-dîners 2 et de gants, révèle bien la sollicitude méticuleuse que Mlle Le Gras montrait dans l'organisation de toutes ses œuvres, son horreur pour tout ce qui sentait la pose et la mondanité, et sa délicatesse à respecter toujours le bien du « logis ». Laphrase : « nos sœurs de Liancourt », indique une Charité qu'il convient d'ajouter à la liste des Charités connues de Bulles, La Neuville-Roy, Acy-en-Multien, Verneuil, Pont-Sainte-Maxence, Saint-Leu, etc.

« A nos sœurs Brigitte et Marie, à Chantilly. — Mes très chères sœurs, voilà une partie de ce que vous avez demandé, car nous ne savons point de quoi il vous faut une marmite :{, si c'est de fer ou de cuivre, ni de quelle grandeur. Quand vous nous l'aurez mandé, nous ferons acheter une écumoire avec. 11 n'y a point de rhubarbe à Paris ; mais voilà des pilules souveraines pour le flux de ventre, avec la manière d'en user. Voilà de l'huile violart, de l'huile rosat, et de l'huile souveraine qui vous servira au lieu de l'huile de milpertuis. Voilà un bassin, un bourrelet et porte-dîner, avec deux paires de gants pour porter la marmite, car je pense que vous savez bien, mes chères sœurs, qu'il ne les faut pas porter à l'église, ni dans le village que dans ce besoin là ; vous savez aussi que ce sont meubles du logis, et que si vous étiez rappelées l'une ou l'autre avant qu'ils fussent usés, il les faudrait laisser là pour celles

1 On trouvera sous ce titre: Pensées de Louise de Marillac, première partie, Ecrits autographes, p. 93, Règlements de la confrérie de charité; patron de l'œuvre, Notre Seigneur Jésus-Christ; composition: directrice ou supérieure et deux assistantes élues pour deux ans ; rôle des servantes des pauvres. P. 99, Instructions pour l'organisation d'une confrérie à Gournay. P. 127, Compte rendu des visites aux confréries de Verneuil, de Pont-Sainte-Maxence, de Gournay, de La Neuville-Roy, de Bresles. P. 132, Notes sur les visites de ces confréries.

3 Pot d'étain avec couvercle en forme de plat.

3 C'est une tradition qu'une certaine marmite qui est conservée avec respect à la cuisine de l'Hospice Condé, est celle qu'envoya Mlle Le Gras.

qui iraient en vos places. Nous avons mandé à nos sœurs de Liancourt de voir chez vous si quelques habits de feu ma sœur Turgis les pourraient accommoder ; c'est pourquoi, quand elles iront, vous ne ferez point de difficulté de leur bailler ce qui leur sera propre. Mais que personne ne touche, s'il vous plaît, à sa petite cassette. Je pense que vous avez eu soin de serrer ses chapelets, heures, papiers et autres particularités que vous savez qui se gardent des sœurs défuntes, pour les renvoyer avec la cassette par la première occasion.

« Toutes nos sœurs se portent passablement bien, Dieu merci, et vous saluent, et moi je prie notre bon Dieu vous donner la perfection de son saint amour, auquel je suis, mes très chères sœurs, votre très humble sœur et affectionnée servante ».

Nous ne donnerons qu'un fragment de la lettre adressée aux sœurs Brigitte et Marie à Chantilly le 1er janvier 1649 '.. « Mes très chères sœurs, il y a bien longtemps que tout ce que vous nous avez demandé est empaqueté, excepté la marmite, à cause que nous ne savions pas de quelle grandeur il la fallait ; nous la ferons acheter au premier jour, et quand nous aurons commodité nous vous enverrons le tout. Vous m'étonnez bien de la quantité de vos malades. Je vous prie de ne porter le dîner cuit que dans le lieu de votre demeure, et pour le reste de faire ainsi qu'il a été ordonné. Vous êtes trop longtemps à nous donner de vos nouvelles. Il me souvient bien que vous n'êtes là que par emprunt ; prenez garde de ne rien faire de nouveau et que vous laissiez un grand exemple de vertu... ».

L'illustre historien des Condé mentionne aussi la Charité de Vineuil dans la peinture vive qu'il a tracée 2 de l'affreuse misère que subit le pays au moment de la Fronde et du blocus de Paris : « Pas une route sûre ; les paysans ruinés se réunissaient en bandes, dépouillant, tuant ceux qu'ils rencontraient...

1 Dans le recueil, cette lettre est accompagnée du sommaire suivant: Madem. leur donne des avis pour leur conduite et des nouvelles de la compagnie; sœur Renée d'Angers et « mon ancienne » sœur Jeanne Batiste sont mortes; d'autres sont malades.

5 Duc d'Aumale, Histoire des princes de Condé pendant les XVI* et XVII' siècles, t. V, p. 326.

L'autorité de M. le Prince était méconnue : à l'Isle-Adam, à Chantilly, dans les terres de sa mère, malgré le prestige du nom et la présence d'un personnel nombreux, l'épouvante était

générale. Les soldats prenaient tout Les messagers étaient

battus et volés, les communications interrompues. L'argent manquait même pour les charités fondées par la princesse douairière, origine de l'hospice qui porte encore le nom de Condé ». Nous croyons bon de transcrire ici, parmi les lettres que M. le duc d'Aumale résumait ainsi, celles qui éclairent particulièrement notre chapitre de la Charité de Vineuil ; elles émanent du chapelain du château, Delahodde, et du capitaine de Chantilly, Etienne Dalmas, baron de Bereux.

Le 12 janvier 1649, Delahodde ] écrit à la princesse douairière de Condé : « Madame, je vous salue très humblement en celui qui est le salut universel, Jésus-Christ nostre Seigneur. Le sujet qui s'offre d'escrire à Vostre Altesse, Madame, et rendre grâces à Dieu dans la misère du temps (qui me donne lieu de gémir), c'est que nous sommes encor icy des plus heureux, puisque jusques à présent vos pauvres sujets malades ont esté charitablement assistez de la grâce et de vos bienfaits. J'espère la continuation de ces œuvres de miséricorde dans la dans la conjoncture où ilz implorent secours de Dieu et de vos charités, estans plus misérables que jamais. Mais, Madame, votre receveuse 2 m'a dit n'avoir plus d'argent pour en payer la dépense, et quoyque je l'en aye suplié par deux fois sans effet ny du mois passé ny du courant, je ne crains toutefois pas que Vostre Altesse désiste, mais bien tous se confient en la Providence et en vostre suprême bonté. Ce seront vos pieuses actions chrestiennes, particulièrement celles de la charité, qui feront cesser les fléaux dont Dieu nous menace. Je prie N. S. qu'il me les relève et apaise sa colère sur moy, et que ce soit vostre plaisir, Madame, me commander en diligence d'exécuter vos

1 C'est de lui que le facétieux Bourdelot, médecin de la Princesse, écrit à l'intendant Ladvocat le i,r mars 1650 : « Je feray mon carnaval avec M. Delahodde, qui ne fait ses débauches qu'avec de l'eau bénite » (Histoire des Princes de Condé, L vi, p. 464). Ce que dira du chapelain Mlle Le Gras aura plus de sérieux.

2 Marguerite Tricot, veuve de Simon Desprez, receveur de Chantilly.

saintes volontés sur ce chef et en tout ce que je souhaiterois estre digne. Ce sera avec aultant de ferveur comme je suis pour jamais, Madame, de Vostre Altesse, le très humble, obligé et fidel serviteur. Delahodde. pp. ind. — De vostre maison royalle de Chantilly, ce mardy 12 janvier 1649 » '.

La princesse envoya aussitôt ses ordres, dont Dalmas lui accusa réception le 15 janvier : « J'ay dit à M. Delahodde que V. A. vouloit que la charité continuât. Il m'a dit qu'il le souhaitoit fort, mais que cela ne se pouvoit sans argent, et que desjà il avoit emprunté vingt escus pour payer le boucher, et que personne ne vouloit fournir ny avancer ladespance, et qu'ainsy à faute de cela elle alloit se renverser... » 2. Quelques jours après (24 janvier), Dalmas pousse ce cri d'alarme : « La misère est icy si grande qu'avec ce que le peuple d'icy est naturellement malfaisant, ceux qu'on trouve malverser disent : qu'on nous tue ! nous aymons autant mourir des coups que de faim. J'y apporte pourtant tout le soing que le temps le peut permettre, mais c'est grand pitié que de voir la pauvreté du pays » 3.

Enfin M. Ladvocat \ intendant de la princesse de Condé, fait passer des fonds à Chantilly, et le chapelain Delahodde l'en remercie le 20 février : « Monsieur, je pensois vous remercier en personne de la continuation des bienfaits et charités de Son Altesse envers les pauvres, desquels je vous crois médiateur, mais le nombre de nos malades et difficulté des chemins m'a causé ce retardement ; partant, Monsieur, dans l'attente de vous rendre grâce après Dieu de si dignes aumosnes, je vous suplie

de recevoir mes très humbles respectz Monsieur Lenoir

vous présente ses très humbles baise-mains 5... ». Et Delahodde ajoute à sa lettre ce longpost-scriptum : « Monsieur, j'adjouste

1 Archives du Musée Condé, série P, t. ni, f. 43.

2 Archives du Musée Condé, série P, t. ni, f. 59.

3 Archives du Musée Condé, série P, t. ni, f. 112.

4 Louis Ladvocat, écuyer, seigneur du fief de Sauveterre à Saint-Leud'Esserent et de Montlignon en partie, conseiller du roi, trésorier général de France, intendant des maisons de la princesse douairière de Condé et du prince de Conti (Archives de l'Oise, H. 2502).

* Charles Lenoir, religieux bénédictin, était l'auxiliaire du chapelain du château. On le trouve à Chantilly dès 1640. Il devint titulaire de la fonction après 1660 et mourut en 1679.

à ma lettre et vous prie de remédier à un abus que je recognois ; c'est que, sous espérance de la charité de Son Altesse et plusieurs autres considérations, plusieurs pauvres estrangers, passans et aultres, habituent les environs de Chantilly (il est vray qu'il fault vouloir du bien à tous, mais principalement aux domestiques de la foy et pauvres des lieux). Or, 1° les pauvres souffrent durement à cause du grand nombre ; 2° cela ruineroit la Charité, car y estant habitués de quelque temps, la compassion porteroit à les assister ; 3° cela dégraderoit la forest ; 4° leur séjour pourroit causer contagion au printemps ; et ainsy d'aultres raisons. S'il vous plaist le communiquer à Son Altesse, soit sy voulez qu'on y laisse ceulx qui y sont, et empescher à l'advenir d'y demeurer, ou que l'on fasse sortir ceulx qui depuis six mois y sont résidens, je remets le tout à vostre prudence » { .

Nous avons maintenant de nouvelles missives de Mlle Le Gras. Le 22 octobre 1649, elle écrit à sœur Claude Brigitte: « Ma très chère sœur, j'ai grand désir de vous voir, mais je n'ose vous dire de nous venir voir, quoique l'on nous dise n'y avoir point de danger sur les chemins ; je vous prie me mander de vos nouvelles. Voilà une quittance pour que vous receviez de M. de Francières soixante et dix livres pour une année de l'entretenement de nos trois sœurs. Je supplie Dieu vous conserver, et suis en son très saint amour, mes très chères

sœurs, votre très humble sœur et servante P. -S. Je me

recommande à nos chères sœurs et demande de leur santé ».

La lettre suivante, qui n'est pas datée, annonce à sœur Claude Brigitte l'arrivée d'une auxiliaire, Geneviève Dolnel : « Ma très chère sœur, j'ai grand déplaisir de vous avoir si longtemps laissée seule, je vous en demande pardon. Vous n'avez rien perdu pour attendre ; voilà ma sœur Geneviève, qui a longtemps servi les pauvres malades de Saint-Leu ; j'espère que Dieu lui donnera les grâces dont elle aura besoin pour faire ce qu'il lui demande en ce lieu là.

« Surtout, ma très chère sœur, je vous supplie pour l'amour de Dieu d'avoir grande douceur pour, les pauvres et grand soin

1 Archives du Musée Condé, série P, t. ni, f. 169.

de leur salut, les avertissant de la nécessité qu'il y a de faire les commandements de Dieu et sa sainte volonté, et ensuite les moyens. Soyez toutes deux, je vous supplie, de grande retenue et modestie, et en votre particulier souvenez-vous de la pratique de vos règlements, et particulièrement du support les unes des autres. Instruisez vos petites écolières, je vous prie, avec grande douceur, mais surtout ne leur souffrez point de faute sans les corriger.

« Je vous prie, ma sœur, d'apprendre à saigner à notre sœur, mais surtout enseignez bien le danger des artères, nerfs et autres ; et souvenez-vous que s'il arrivait que vous crussiez avoir ouvert une artère, d'en tirer une grande quantité de sang et mettre un denier dans la compresse pour faire la ligature. Quand ma sœur aura bien tout appris, vous pourrez venir faire ici un tour. Vous renvoierez cette bonne fille à Liancourt par quelque occasion sûre. Notre sœur vous dira toutes nouvelles de notre Compagnie, que je vous recommande devant Dieu, et suis en son très saint amour, ma bien chère sœur, votre très humble sœur et servante ».

En janvier 1650, Mlle Le Gras recommande « à ma sœur Claude Brigitte et à ma sœur Geneviève Doinel, filles de la Charité, servantes des pauvres malades à Chantilly », de garder « une grande cordialité et bonne intelligence ensemble », d'observer « l'exactitude à vos petites règles sans faire tort aux pauvres, le service desquels doit toujours être préféré ». Et elle ajoute : « Nous vous avons envoyé vos images de l'année, pareilles à toutes les nôtres ; c'est cette sainte qui nous doit montrer notre métier, puisqu'elle a été si heureuse de servir les pauvres en la personne de Notre Seigneur, ainsi que nous servons Notre Seigneur en la personne des pauvres » (probablement sainte Marthe, la sœur de Lazare et de Marie). Après les avoir autorisées à « garder la femme que Monseigneur de Senlis * a commandé vous être mise entre les mains », la sainte fondatrice termine sa lettre par cette recomman dation : « Soyez bien humbles ».

1 L'évêque de Senlis était alors Nicolas Sanguin, dont la piété et la charité étaient célèbres.

La Charité de Vineuil perd alors ses puissants protecteurs : le Grand Condé est emprisonné avec son frère Conti et son beau-frère Longue ville en janvier 1650 ; les princesses s'échappent de Chantilly en avril ; la douairière finit par se réfugier chez sa cousine Isabelle de Montmorency-Bouteville à Châtillon-sur-Loing, où elle mourut le 2 décembre, après avoir légué, il est vrai, une rente de 1000 livres aux pauvres malades de Chantilly, mais il se passera plusieurs années avant que sa succession ne soit réglée et le service de cette rente établi. Puis vient la seconde Fronde ; la guerre civile est déchaînée, Turenne et Condé sont aux prises. C'est surtout au mois d'octobre 1652, lorsque Condé s'éloigna de Paris pour se rapprocher de la frontière, que Chantilly et les environs furent particulièrement éprouvés. L'armée royale campa, du 14 au 25 octobre, entre le Boquet de Vineuil et Senlis ; les documents abondent sur les dégâts commis par les soldats à Chantilly, à Vineuil, à Saint-Nicolas d'Acy. Enfin le procès criminel intenté à Condé amena la condamnation du rebelle et la confiscation de ses biens (27 mars 1654) ; Chantilly eut le roi de France pour seigneur, et, sous l'autorité de la reine-mère, le marquis de Saint-Simon redevint capitaine du château, comme avant la mort de Louis XIII.

La Charité de Vineuil subit le contre-coup de ces secousses ; Mlle Le Gras a écrit vers cette époque un « Mémoire pour les filles de la Charité à Chantilly i : Les filles de la Charité servantes des pauvres malades de Chantilly ont été contraintes de vivre d'emprunts l'année 1653, n'ayant reçu toute ladite année que la somme de 77 livres, tant en grains qu'en argent, sur 200 livres qui leur devaient être baillées ; partant, leur est dû pour s'acquitter la somme de 123 livres. Et sur l'année 1654 jusqu'au 24e d'octobre, elles ont reçu la somme de 61 livres 12 sols sur la somme de 171 livres environ qu'elles devaient recevoir jusqu'au 24e d'octobre ; partant, leur est dû 109 livres 8 sols. Elles ont reçu depuis le mois d'octobre tous leurs appointements, tant en grains qu'en argent. De plus, est dû le loyer de leur logement depuis quatre, années qui écherront à la

1 Pensées de Louise de Marillac, p. 194.

Saint-Martin prochain venant, à raison de 36 livres par an, pour laquelle dette les meubles sont saisis et proches de vendre ».

Ce mémoire, écrit en 1655, doit être rapproché de la lettre suivante, non datée, écrite par Mlle Le Gras à « Monsieur Vincent », et qui mentionne la nouvelle organisation du château de Chantilly : « Je ne sais si votre indisposition vous a permis de voir la lettre de M. Delahodde, l'état de la maison et des officiers de Chantilly ; savoir si l'on fera ce que M. Delahodde demande, qui est de faire voir cet état à la Reine au cas que celui que l'on devait faire ne fût fait et signé, et lui envoyer sa lettre qui s'adresse à Sa Majesté ; il semble que cela presse un peu, sans vous incommoder néanmoins ». Il est certain que la pieuse Anne d'Autriche, aidée de la marquise de Saint- Simon, protégea efficacement la Charité fondée par Charlotte de Montmorency ; quant au chapelain Delahodde, il fut maintenu sur l'état des officiers du château, à la grande joie de Mlle Le Gras, qui reçut sa visite l'année suivante, visite dont elle rendit compte à sœur Geneviève Doinel le 22 novembre 1656 :

« Ma très chère sœur ; Monsieur le chapelain et aumônier du château nous a fait l'honneur d'une visite, en laquelle sa charité m'a beaucoup édifiée ; je loue Dieu de ne m'être point trompée en la croyance que j'ai toujours eue de lui; nous lui avons beaucoup d'obligations et je crois, ma sœur, que vous ne manquez pas de lui en être bien reconnaissante par vos soumissions à ses ordres pour vos emplois. Si vous voyez Madame la marquise de Saint-Simon, assurez la de mes très humbles respects et obéissances. Saluez ma sœur Jeanne (Bonvillier), que je prie avec vous d'apprendre à écrire ', et de m'écrire vous même, et de me mander selon ce que vous ai déjà dit à l'une et à l'autre, car je ne suis pas bien aise si je ne sais de vos nouvelles par vous mêmes, de qui je suis en l'amour de Notre Seigneur, ma très chère sœur, votre très humble sœur et servante.

« P. -S. Monsieur l'aumônier m'a parlé que vous deviez

1 Sœur Jeanne Bonvillier a signé en 1655 sur une liste de sœurs qui ont donné leurs noms comme faisant partie de la Compagnie (Archives Nationales, L. 1054, n° 54).

changer de maison et non pas de quartier ; l'assurance que j'ai qu'il ne vous conseillera rien contre les intentions de la Reine me fait vous mander que vous n'en fassiez point de difficulté et que vous preniez garde d'être commodément, tant pour les malades que pour les écolières que vous êtes obligées d'assister et d'enseigner ».

Le chapelain Delahodde mourut peu après sans doute, car, dès le mois de mars 1657, il est remplacé par messire Pesset. Il laissait florissante la Charité de Vineuil, qui tirait certainement d'abondantes aumônes des hôtes illustres que recevait Chantilly. La cour y fit plusieurs séjours, d'abord en mai 1655, puis au mois de septembre, où le duc de Mantoue fut reçu par le Roi, la Reine, le duc d'Orléans et Mazarin ; le 2 novembre, le Roi et Mazarin font la Saint-Hubert à Chantilly. La reine Christine de Suède s'y arrête en septembre 1656, et le marquis de Saint-Simon lui en fait les honneurs; etc., etc.. Aussi trouve-t-on une sorte d'allégresse dans le début de la lettre que Mlle Le Gras écrivit, le 30 janvier 1657, « aux filles de la Charité de Chantilly » :

« Mes très chères sœurs, j'ai été très consolée, comme je vous ai déjà mandé, de savoir que les pauvres soient si bien assistés. Dieu en soit béni à jamais ! Je ne doute point que, vous acquittant de ce devoir, vous ne soyez aussi bien exactes à vous acquitter de la fidélité que vous devez à Dieu pour l'observance de vos règles, particulièrement pour la retenue de la fréquentation du monde sans des nécessités très importantes. Croyez-moi, mes sœurs, car quelquefois le monde nous fait des petits reproches pour manquer à de certains agréments que nous ne devons pas lui rendre, qui après s'édifie lorsqu'il connaît que c'est par principe de vertu, et remarque fort bien celles qui s'y laissent un peu gagner aux applaudissements. Je crois que vous ne vous étonnerez pas de ces petits avis que je vous donne, qui tournent toujours à bien à ceux qui les reçoivent en la vue de Dieu quoiqu'ils n'en aient pas besoin sur ces matières.

« Il est nécessaire que ma sœur Jeanne Bonvillier fasse ici un petit voyage ; je vous prie, ma sœur, de l'envoyer le plus tôt que vous pourriez, car, quoique j'aie toute la confiance que je

puis avoir en vous autant qu'à pas une de nos sœurs, néanmoins il n'est pas de la bienséance que vous demeuriez seule dans ces jours de carnaval '. Mandez-moi, je vous prie, des nouvelles de votre santé et de toutes choses par elle, et me croyez toutes deux en l'amour de Notre Seigneur, mes très chères sœurs, votre très humble sœur et servante ». Et ne voyant pas venir sœur Jeanne assez vite à son gré, Mlle Le Gras gourmande sœur Geneviève Doinel le 6 février : « Ma très chère sœur, je suis étonnée que vous ne nous envoyez pas ma sœur Jeanne... J ai crainte que votre facilité lui donne trop de liberté d'être à ses dévotions, et je sais que vous avez beaucoup à faire... Ma sœur Françoise-Paule vous prie lui mander si vous avez reçu une livre de catholicon... ».

Le 10 mars, Mlle Le Gras remercie sœur Geneviève d'un envoi de poisson, qu'elle afait servir « à plusieurs de nos sœurs infirmes, dont j'ai fait partie ». la communauté n'étant pas dans l'usage de se traiter de la sorte. Elle envoie à Chantilly une nouvelle sœur, Marie Navain : « Je ne vous dis rien en son sujet, parceque vous connaissez sa vertu, qui se perfectionnera toujours par l'exemple de la vôtre, que je supplie Notre Seigneur vous augmenter de plus en plus ». La lettre mentionne saint Vincent de Paul : « Si M. Vincent ne vous a point fait de réponse, je crois, ma chère sœur, que son intention sera que vous fassiez ici un voyage de deux ou trois jours pour le voir bien amplement, et je crois aussi que cela sera bien nécessaire. Mais si rien ne vous presse, je ne pense pas que ce puisse être avant les fêtes, Je vous laisse être juge de cela selon les besoins que vous voyez à votre emploi ». Un post-scriptum contient les salutations à faire au nouveau chapelain du château, messire Pesset ' : « Je vous prie de l'assurer de mes

1 C'est-à-dire : il faut que sœur Jeanne vienne à Paris assez tôt pour pouvoir retourner à Chantilly avant le carnaval.

3 Un état du personnel de Chantilly dressé le 1er janvier 1659 comprend messire Pesset, chapelain du château ; il lui est alloué 550 livres, « tant pour ses gages et nourriture qu'entretien de la lampe, fourniture d'huile, cierge, pain, vin. etc., y compris cent livres pour l'entretien d'un clerc qui aide au service de la chapelle et qui instruit la jeunesse » (voir Maçon, Historique des édifices du culte à Chantilly ; Senlis, 1902).

très humbles respects, comme aussi Mesdames les officières de la Charité ».

Le 24 juillet 1657, Mlle Legras mande sœur Marie pour quelques jours et promet d'appeler ensuite sœur Geneviève ; elle ajoute : « Je suis en peine qu'on nous demande des drogues dont on nous a envoyé le mémoire, et nous ne le trouvons point et ne savons ce que c'est ; je vous prie d'en renvoyer un autre et nous ne manquerons pas de faire promptement ce qui sera dessus. Je suis bien fâchée de n'avoir point eu l'honneur de voir M. Pesset, que l'on m'a dit avoir pris la peine de passer par icij mais je n'y étais pas ; je vous prie de le saluer bien humblement, et me mander si vous avez reçu une lettre que je vous ai envoyée il y a quinze jours ou trois semaines, par laquelle je vous mandais le grand bien et la nécessité qu'il y a d'aller toujours à un même confesseur, et l'avis de Monsieur Vincent en ce sujet là ».

Peu après, sœur Geneviève Doinel tombe malade, et ses compagnes négligent d'en avertir Mlle Le Gras, qui leur en exprime son étonnement le 15 septembre, en même temps que sa gratitude à de « bons Messieurs » que nous ne connaissons pas : « Nous avons grande obligation à ces bons Messieurs, mais il n'en faut pas abuser leur donnant trop de peine, car vous savez que céans nous n'appelons nos supérieurs sinon dans le besoin des sacrements ou autre grande nécessité. Il faudra bien, ma sœur Geneviève, que vous veniez nous voir avant l'hiver à votre tour. Je vous prie, ma sœur Marie, de vous souvenir du besoin que vous avez pour votre santé de l'exercice... Je vous prie de saluer bien respectueusement M. de Saint-Firmin * et M. Pesset ».

Par les lettres précédentes, on voit que la sainte fondatrice tenait à ce que ses « filles » vinssent à tour de rôle recevoir ses conseils et se retremper dans l'esprit de leur état ; c'était, à ses yeux, une nécessité, et elle paraît justifiée par la lettre suivante, adressée le 5 juillet 1658 « aux Filles de la Charité

1 Voici les noms des curés de Saint-Firmin que nous ont conservés les registres de catholicité de cette paroisse à cette époque : 1623, Turpin; 1650, 1658, Le Noyer; nous aurons plus tard: Antoine Talva ; 1670, Barbier ; 1676, Chevalier, etc.

servantes des pauvres à Chantilly. Mes très chères sœurs, vous ne doutez point que je n'aie ressenti grande douleur au retour de ma sœur Henriette, par lequel j'ai appris qu'il paraissait en vos conduites, de part et d'autre, beaucoup d'oubliance de vos obligations. Le désir que Dieu m'a donné de votre perfection me fait plus souffrir que je ne vous saurais dire. Pour l'amour de Dieu, pensez un peu à la brièveté de la vie et à la misère des âmes qui paraîtront devant Dieu couvertes de péchés et d'infidélités ». Et, pour adoucir l'amertume du reproche, elle ajoute humblement : « Je me fais cette leçon avec vous ». Elle était alors malade, et c'est sœur Mathurin Guérin qui écrivait sous sa dictée : « Je suis fort mal, et pour cela je ne me puis donner l'honneur d'écrire à M. Pesset ; je vous prie de lui en faire mes très humbles excuses, de prier Dieu pour moi, et de me croire en l'amour de Notre Seigneur, mes très chères sœurs, votre très humble sœur et servante ».

Évidemment, les conseils de haute et délicate piété qui émaillent les lettres de Louise de Marillac n'ont qu'un rapport indirect avec l'histoire des origines de l'Hospice de Chantilly. Nous n'avons pas cru cependant qu'il fallût y risquer plus de coupures. Les vertus qu'ils ont encouragées et poussées souvent jusqu'à l'héroïsme, étaient l'âme de l'œuvre de charité dans le soin et la visite des souffrants, dans l'instruction religieuse des enfants, dans les remèdes qu'elle apportait aux malheurs du temps.

Les lettres suivantes sont toutes adressées par Mlle Le Gras à sœur Geneviève Doinel à Chantilly.

27 juillet 1658. « Ma très chère sœur. Nous vous renvoyons votre réglisse parcequ'il ne serait pas à propos de la reprendre ; quand on l'a envoyée, elle était autant fraîche qu'on en pouvait trouver à Chars ; elle se sera séchée bien plus qu'elle n'était à la porter et rapporter. — J'ai été bien consolée d'apprendre votre meilleure santé à toutes deux ; j'en loue Dieu de tout mon cœur. — Il n'y a pas longtemps que je vous ai écrit une lettre par laquelle je vous priais de faire mes excuses à M. Pesset de ce que je ne me donnais pas l'honneur de lui écrire pour le remercier des soins que sa bonté a de vous ; je vous prie de lui en être bien reconnaissantes par vos respects et obéissances,

et de le saluer humblement de ma part... Ma sœur Marie, j'ai su que vous aviez été incommodée plus que je ne pensais ; je vous prie de vous souvenir qu'une des choses qui sert le plus à la santé du corps est la soumission d'esprit au bon plaisir de Dieu ».

12 septembre 1658. « Ma très chère sœur, je ne puis que je ne vous témoigne un peu de douleur de savoir que vous n'ayez plus avec vous de lectrice pour lire mes lettres, vu la nécessité et obligation que nous avons, par nos règles, de ne nous point communiquer au dehors ; c'est un de nos plus grands empêchements que je sache à l'union et cordialité que deux filles de la Charité doivent avoir ensemble. Je ferai bien mon possible que celle que je vous enverrai supplée à ce manquement là ', parce que je sais bien la peine que vous avez après que le temps de votre séjour est passé, quand par nécessité votre cœur s'est trop épanché vers les créatures.

« Vous me ferez grand plaisir de m'envoyer de la graine de genièvre quand elle sera mûre. Je vous prie de saluer avec tout le respect possible de ma part M. Pesset et M. le curé de Saint-Firmin, auxquels je demande très humblement pardon des peines que vous et notre sœur leur avez données; j'espère qu'à l'avenir vous agirez plus simplement selon l'esprit de Notre Seigneur, en l'amour duquel je suis, etc. ».

17 septembre 1658. « Saluez très humblement de ma part M. Pesset et le faites souvenir des deux cents livres qui nous sont dues, que sa charité nous a fait espérer. Je ferai ce que je pourrai pour vous envoyer vos règles en envoyant une sœur ».

7 octobre 1658. « Je crois que vous aurez de la consolation de l'arrivée de notre chère sœur Louise, que vous connaissez d'humeur fort accommodante et remplie de bonnes dispositions... Je vous prie de m'envoyer les harcles de ma sœur Marie par la première commodité, de saluer très humblement M. Pesset, de lui dire que cette bonne religieuse a fait la retraite et m'a mandé depuis qu'elle s'en retourne à son couvent... Je crois que vous serez consolée de n'avoir plus besoin

1 Ce passage montre que sœur Marie Navain avait été ôtée de Vineuil, que sœur Geneviève Doinel était alors seule, et qu'elle ne savait pas lire.

de faire lire vos lettres par d'autres que par notre sœur, parce que c'est une des plus grandes peines et des choses plus dangereuses que la communication au dehors ».

11 novembre 1658. « Ma très chère sœur, je suis un peu en peine de la continuation de vos indispositions; cela me fait croire que l'air de Chantilly ne vous est pas bon ; et ce que vous me mandez de l'état des affaires me fait connaître qu'il serait bien nécessaire que vous vinssiez ici faire un petit voyage pour essayer par le moyen de Madame Fouquet 1 d'avoir un nouvel ordre pour la subsistance des pauvres, n'étant pas à propos que vous empruntiez par vous-même pour cela. Cela est aussi bien étrange que vous ne receviez pas pour vous autres ce qui vous est dû de si longtemps, et je sais bien que l'on a eu le moyen de nous payer. Je n'écris point pour cette fois à ma sœur Louise; je la prie de ne pas laisser de me mander de ses nouvelles, de bien accueillir les écolières, auxquelles elle pourra apprendre à faire des bas d'étame, mais principalement le catéchisme et la pratique des vertus, et je m'assure qu'elle trouvera autant d'emploi qu'elle pourra faire, et je l'estimerai bien heureuse d'avoir le temps pour pratiquer nos règles. Et pour le reste de ce que vous me mandez, nous en parlerons à votre voyage, que je vous prie de faire le plus tôt que vous pourrez et d'assurer ma sœur que vous ne serez pas plus de huit ou dix jours ici, s'il plaît à Dieu. Assurez de mes très humbles respects et obéissances Madame la marquise de Saint- Simon comme aussi Madame la duchesse si elle y est, et faites mes très humbles saluts à M. Pesset, et me croyez toutes deux en l'amour de Notre Seigneur, mes très chères sœurs, votre très humble et très affectionnée sœur et servante, Louise de Marillac ».

Le manque de ressources est encore le sujet du billet suivant : « Je viens de voir par la vôtre la peine que vous avez toujours

1 Marie de Maupeou, mariée à François Fouquet, vicomte de Vaux, maitre des Requêtes, puis conseiller d'Etat, mère du célèbre surintendant Nicolas Fouquet, appelée la « mère des pauvres ». « Marie Fouquet s'est fait un nom immortel par son attachement à Dieu, sa tendresse pour les pauvres, son amour pour la prière » (Collet, Vie de saint Vincent de Paul, p. 426).

de recevoir de l'argent tant pour vous que pour la Charité, ce qui me fâche bien ; mais nous avons fait tout ce que nous avons pu sans y rien avancer... Je salue très humblement M. Pesset, auquel vous et moi avons grande obligation ». Les biens du Grand Condé étaient toujours sous séquestre, le règlement de la succession de sa mère était encore en suspens ; les administrateurs du séquestre ménageaient la dépense, et d'autre part la Reine et Mazarin se désintéressaient de Chantilly, car la France et l'Espagne étaient fatiguées de la guerre, le prince rebelle était aux abois, on commençait à traiter de la paix, et il était à prévoir que Condé obtiendrait le pardon du Roi et rentrerait en possession de ses biens, ce qui arriva en effet par le traité des Pyrénées (décembre 1659).

Cette année 1659 ne comporte que deux lettres de Mlle Le Gras ; on voit par la première que le rappel de sœur Louise avait encore une fois laissé sœur Geneviève Doinei assez longtemps seule : « Ma très chère sœur, j'ai été bien fâchée de vous laisser si longtemps toute seule, et loue Dieu de me donner moyen de vous pouvoir envoyer notre chère sœur Françoise, qui est d'humeur fort douce et qui a grand désir d'être à Dieu de bonne sorte. Je vous prie de lui être à exemple d'une vraie fille de la Charité, qui est à Dieu pour le service des pauvres et, partant, doit être plus avec les pauvres qu'avec les riches, qui a des règles à observer pour lesquelles il ne faut point perdre de temps, mais, hors la nécessité de la visite des pauvres, doit aimer sa demeure et la compagnie de sa sœur.... P. -S. Je vous prie, ma chère sœur, de saluer avec respect M. Pesset, et vous recommande encore notre sœur ».

Sœur Françoise fut elle-même remplacée dans le courant de Tannée, comme il appert par la lettre qu'adressa Mlle Le Gras, le 28 décembre 1659, « aux sœurs Geneviève Doinei et Marie Marthe, servantes des pauvres malades à Chantilly ». La situation financière est encore précaire, mais améliorée cependant grâce au zèle du chapelain Pesset, qui paraît s'être employé avec succès :

« Mes très chères sœurs, j'ai reçu une grande consolation en votre lettre, y voyant, ce me semble, l'union de vos cœurs et la consolation de vos esprits... Je loue Dieu de tout mon

cœur de la grâce que sa bonté fait à M. Pesset de lui donner tant de chanté pour les pauvres malades ; ses peines attirent cette bénédiction pour les avoir empêchés de l'extrême nécessité dans leurs besoins. Je vous prie, ma sœur Geneviève, de le saluer de ma part avec le très humble respect que je lui dois. Ce nous aurait été un secours en nos besoins si nous eussions reçu bientôt le reste de ce qui nous est dû ; il faut attendre cela de la divine Providence ». L'envoyé de la Providence allait être le Grand Condé, qui, le lendemain 29, quittait Bruxelles pour rentrer en France.

Cette lettre est la dernière que la pieuse fondatrice put écrire à ses chères filles de la Charité de Chantilly. Depuis plus de vingt ans, Monsieur Vincent avait envisagé Mlle Le Gras « comme morte naturellement tant son corps était débile et son visage pâle ». Son esprit, qui sous cette enveloppe avait conservé toute sa force et sa lucidité, allait rompre — ce fut le 15 mars 1660 — les derniers liens qui le retenaient encore à la terre, pour aller trouver en Dieu le salaire infini de sa charité.

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