VIL — LES DERNIERS CONDE LE DUC D'AUMALE
Une ordonnance du roi Louis XVlIIen date du 12 janvier 1815 rendit au prince de Condé ses pouvoirs sur l'administration de l'hôpital. Le prince confirma tout d'abord les anciens adminis^ trateurs, mais augmenta leur nombre en leur adjoignant le chevalier de Contye et le fils d'Antheaume de Surval, Hugues- Achille, régisseur de Chantilly (le père vivait encore, mais ne reçut plus d'emploi). Le personnel fut maintenu en fonctions. Puis vinrent les Cent-Jours, la fuite du roi et de sa famille, leur retour après Waterloo, et ce n'est qu'à l'automne qu'on put songer à la réorganisation de l'hôpital. Le 1 1 décembre, sur la proposition de son Conseil, le prince signa des lettres précédées de ce dispositif: « D'après le compte peu satisfaisant qui nous a été rendu sur la situation de l'hôpital de Chantilly et de ses finances, convaincu de la nécessité de faire cesser le désordre qui règne dans presque toutes les parties de son administration, et voulant, en notre qualité de fondateur et conservateur dudit hôpital, user des droits dans lesquels nous avons été rétabli par l'ordonnance du Roi du 12 janvier 1815, ainsi que du pouvoir que nous donnent les lettres patentes du mois de mai 1736, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit ». Tous les administrateurs et employés étaient révoqués et devaient cesser leurs fonctions le 1er janvier 1816. « La nouvelle administration sera composée de cinq directeurs-administrateurs, d'un trésorier et d'un secrétaire-greffier. Le soin des malades, la pharmacie, et tout ce qui constitue l'administration intérieure de l'hôpital sera désormais confié à des sœurs de saint Vincent de Paul... ».
Les nominations furent faites par le prince le 13 décembre : administrateurs, le chevalier de Contye, maréchal de camp, gentilhomme du prince et gouverneur de Chantilly ; M. l'abbé Le Flamand, curé; M. Jacquin, notaire et maire ; M. Bougon père, l'un des propriétaires de la manufacture de porcelaine ;
M. Antheaume de Surval, régisseur du domaine ; aumônier, M. l'abbé Lagniel ; secrétaire-greffier de l'administration, M. Poussard ; chirurgien, M. Sous, de Chantilly. M. Denis Moreau continua ses fonctions de trésorier, mais ne fut régulièrement nommé que le 24 août 1816. Le 18 mars, un traité fut passé entre les administrateurs et « honnêtes et charitables personnes les sœurs Baudet, supérieure générale, Bardol, assistante, Aoust, économe, et Chrétien, dépensière, toutes officières présentement en charge, faisant suivant l'usage ordinaire au nom et pour toute la communauté des Filles de la Charité servantes des pauvres malades établies à Paris en leur maison, rue du Bac, n° 132, pour effectuer le dessein d'établir six filles de la Charité de saint Vincent de Paul dans l'hôpital de Chantilly pour le soulagement des pauvres malades et l'instruction des jeunes filles pauvres ». Les six sœurs entrèrent en fonctions le même jour1. Mlle Humbert, économe, fut congédiée avec une pension de 600 francs; la demoiselle Barbet, institutrice, qui était à l'hôpital depuis près de six ans, reçut une gratification de 600 francs. On louait déjà dans l'église de la paroisse un banc pour les incurables ; un second banc fut loué pour les sœurs, et bientôt deux autres, d'où une location annuelle de 150 fr. La nouvelle supérieure proposa tout d'abord d'éloigner le dortoir des jeunes filles abandonnées de celui des garçons, de ne plus mettre les jeunes filles en apprentissage, mais de les employer dans la maison, ce qui fut adopté (23 mars). On permit aussi à la sœur pharmacienne de faire venir de Paris un assortiment des drogues et médicaments qui manquaient. La supérieure se nommait Ulschmann.
Le bon état des finances de l'hôpital lui permet alors d'accentuer son rôle charitable, surtout en ce qui concerne les secours à domicile ; et il se produisit des abus auxquels on essaya de porter remède le 14 février 1817 : « La Commission, informée que dans le nombre des individus qui réclament des secours de l'hôpital il en est qui ne sont domiciliés que depuis très peu de temps dans les communes qui ont droit à ces
1 Deux autres sœurs furent demandées en 1817, ce qui porta leur nombre à huit. Il y en aura onze en 1847.
secours, lesquelles sont Chantilly, Gouvieux, Le Lys, La Morlaye, Coye, Saint-Firmin, Apremont et Saint Maximin, qu'il y en a même qui quittent celles qu'ils habitent pour venir s'établir dans une clesdites communes dans l'espoir de jouir de la faveur qu'on y accorde aux malades et aux indigents, arrête qu'à l'avenir aucun individu ne recevra des secours à domicile s'il ne prouve par un certificat du maire de sa commune y être domicilié au moins depuis deux ans ». Pour être admis comme incurable, il fallait avoir dix ans de domicile ; cette disposition n'était point applicable aux anciens serviteurs de la maison du prince, « qui les premiers ont droit à jouir de cette retraite ».
Le 7 juin 1817, la Commission, « considérant que le cimetière dans lequel, depuis quelques années, on enterre toutes les personnes qui meurent à Chantilly est une propriété de l'hôpital, et qu'il lui convient de veiller à sa conservation ; que depuis quelque temps l'usage qui s'est propagé de construire des tombes en pierre portant des inscriptions en mémoire des défunts emploie des parties de terrain qui pourroient servir après le laps de temps convenable à recevoir d'autres morts ; qu'en donnant cette facilité aux parents des individus inhumés dans le cimetière il en résulteroit que dans un certain nombre d'années le terrain se trouveroit entièrement couvert de ces tombes et par là perdu pour l'usage auquel il est destiné ; considérant en outre que pour parer aux inconvénients dont il s'agit il est convenable de prendre une mesure susceptible de restreindre le nombre des demandes qui pourroient être faites pour obtenir cette faculté, qui jusqu'à présent a été accordée gratuitement... » ; est d'avis que pour faire placer de ces sortes de tombes il soit payé à l'hôpital un droit de 600 francs au profit des pauvres. Plus tard, le droit fixe fut abaissé à 300 francs, et on transigea souvent pour un chiffre inférieur.
M. Toussaint Bougon mourut le 15 avril 1818 et lut inhumé le lendemain avec le cérémonial arrêté le 8 décembre 1804. i La triste cérémonie terminée, MM. les Administrateurs se sont séparés en regrettant sincèrement la perte d'un collaborateur qui pendant près de vingt-cinq ans s'est voué à la direction et à l'économie du bien des pauvres, et quiaconstam-
ment défendu leurs intérêts avec le zèle le plus pur et le plus charitable ». Le 18 mai, la sœur supérieure, nommée économe de sa Communauté, fut rappelée à Paris : « La Commission, extrêmement peinée de la perte de la sœur Ulschmann, désirant cependant ne point renoncer à l'espoir de la posséder de nouveau, arrête d'un commun accord et à la grande satisfaction de toutes les sœurs attachées à l'hôpital, qu'elle écrira à la supérieure générale pour obtenir que la sœur Ulschmann soit rendue à l'hôpital après son triennal d'économat, et que pendant cet intérim ses fonctions de supérieure soient confiées à la sœur Rose Viguier, qui sous tous les rapports est capable de les remplir dignement l ». Une des sœurs mourut la même année ; elle se nommait Marie-Constance Frevaque et fut inhumée dans le cimetière de l'hôpital le 26 août 1818. Il est étonnant que le registre des délibérations ne mentionne aucun honneur rendu à la mémoire du prince de Condé, mort à Paris le 13 mai précédent.
La patience des sœurs était parfois mise à l'épreuve par des difficultés d'ordre intérieur. En voici un exemple que nous donnons à titre d'indication et qui d'ailleurs peut se reproduire aujourd'hui comme à toutes les époques. En 1802, on avait admis à l'hôpital Louis Blochet, horloger à Chantilly, tombé dans le dénuement, avec obligation d'entretenir l'horloge et de travailler pour le compte de la maison jusqu'à concurrence du prix de sa pension. Blochet s'était toujours signalé par sa mauvaise conduite ; après lui avoir infligé tous les degrés de punition, on l'avait même renvoyé. Puis on avait eu encore pitié de sa misère, et il avait été admis comme incurable, à la condition de rendre les services dont il était capable. Ses différents avatars ne l'avaient pas amendé, car un long article lui est consacré dans la délibération du 31 décembre 1818 : « La Commission, informée par la sœur supérieure que le nommé Blochet, incurable, donnait lieu par sa mauvaise conduite à des plaintes graves en ce qu'il était souvent pris de vin et que dans cet état il tenait de mauvais propos et provoquait
1 La sœur Ulschmann ne revint pas, et la sœur Rose Viguier resta comme supérieure.
ses camarades au point d'amener des scènes très désagréables, avait cru suffisant de le priver de vin, et, afin qu'il ne put en boire au dehors, de le consigner pendant quinze jours ; mais cette punition n'ayant produit aucun effet, et la sœur supérieure continuant ses plaintes à l'égard dudit Blochet, qui continue à s'enivrer et à troubler la tranquillité de la maison ; considérant d'un autre côté que cet individu, malgré la défense qui lui a été faite par l'administration de travailler pour le dehors de son état d'horloger, a continué de le faire, ce qui lui a procuré l'argent avec lequel il va boire ; considérant aussi que pour l'exemple des autres incurables, dont quelques-uns ne sont point exempts de reproches, il convenait de punir corporellement ledit Blochet, puisque par toute autre punition on n'en obtenait rien ; usant des pouvoirs que lui donne l'article 34 du Règlement, prenant cependant en considération l'âge de cet individu, la Commission administrative arrête que pour cette première fois ledit Blochet ne sera mis que pour vingt-quatre heures en prison, au pain et à l'eau ; que, pour lui ôter les moyens de s'enivrer à l'avenir, la sœur supérieure sera invitée à veiller à ce qu'il ne puisse se procurer d'argent d'aucune manière, et que, pour qu'il n'emploie point à boire celui qui lui serait donné pour son tabac, ce tabac lui sera fourni en nature à raison de trois quarterons chaque mois, quantité qu'il prétend lui être nécessaire » '. L'année suivante, il fallut sévir contre un autre incurable, Martin Gambette ; il avait quitté la maison, puis on l'avait repris pour éviter qu'il ne mourût de misère, mais en le privant de vin pendant un mois ; il continua cependant de s'enivrer et se montra plus insolent que jamais avec les sœurs, provoquant ses camarades et troublant le repos de la maison. Cette fois, il fut définitivement congédié (juillet 1819).
L'avènement d'un nouveau prince de Condé appelait le renouvellement des pouvoirs de la Commission. D'ailleurs le chevalier de Contye se mourait, et l'abbé Le Flamand, nommé
1 Blochet mourut le 25 décembre 1819. L'entretien de l'horloge fut ensuite confié au sieur Laville, « horloger de la maison de S. A. S. à Chantilly ».
aumônier de la citadelle d'Arras, avait quitté la cure de Chantilly. Le 15 janvier 1819, Louis-Henri-Joseph de Bourbon, prince de ('onde, duc de Bourbon, signa les nominations suivantes : administrateurs, M. Dominique, baron de Saint- Jacques, son aide-de-camp et secrétaire de ses commandements ; M. Charles-Joseph Thiébault. curé de Chantilly; M, Hugues- Achille Antheaume de Surval, régisseur du domaine ; M. Jacques-Herman-François Jacquin, notaire; M. Jean-Baptiste Picque, propriétaire à Chantilly; secrétaire de l'administration, M. Jean- François Poussard ; trésorier, M. Louis -Denis Moreau ; aumônier, M. l'abbé Lagniel ; chirurgien, M. Jean- Joseph Sous. La nouvelle commission fut installée le 7 février.
Elle eut tout d'abord à parer à un abus. Des malades avaient été reçus à l'hôpital avant d'avoir subi la visite du chirurgien, « parce que amenés en son absence jusqu'à la porte de l'hôpital, l'humanité ne permettait point de les renvoyer » ; et il s'en était trouvé atteints de maladies dont les règlements de la maison excluaient l'admission. La Commission arrêta que désormais aucun malade ne pourrait entrer avant d'avoir reçu la visite du chirurgien, lequel se transporterait au domicile de ceux qui ne pourraient venir à sa consultation. Il devait en résulter pour le chirurgien un surcroît de besogne ; aussi la Commission augmenta-t-elle son traitement de 100 francs sous forme d'une indemnité de chauffage ; elle rétablit aussi en sa faveur la remise de 5 pour cent, dont jouissaient ses prédécesceurs, sur le montant des médicaments vendus sur ses ordonnances à la pharmacie de l'hôpital. Le chirurgien occupait à l'hôpital le logement qui est aujourd'hui celui de l'aumônier ; il obtint qu'un hangar fût construit clans sa cour pour recevoir son bois, qu'il était jusqu'alors obligé de ranger dans une chambre de l'étage.
En juillet 1819, la Commission éprouva un souci d'ordre public, que la Municipalité, trop pauvre, ne partageait que pour déplorer son impuissance. La pompe à incendie était la propriété de l'hôpital ; elle était alors déposée chez Demailly, maître fontainier (aujourd'hui on dit plombier) à Chantilly. La Commission se fit rendre compte de l'état de la pompe ; on découvrit qu'il n'y avait pas de tuyaux et qu'il manquait d'autres
accessoires. « Considérant le grand avantage qui peut résulter, en cas d'incendie, de la mise en état de cette pompe, non seulement pour les bâtiments de l'hôpital, mais encore pour ceux des particuliers, la Commission arrête que la dépense qu'occasionnera l'achat des tuyaux en cuir et autres accessoires reconnus nécessaires sera supportée par l'hôpital, et que la pompe y sera transportée et y restera à demeure. De cette manière, cette pompe et celle qui est au château, se trouvant placées aux deux extrémités de Chantilly, seront toujours disposées à porter des secours où besoin sera » (6 juillet).
Dès 1816, la sœur supérieure avait demandé que les simples rideaux qui séparaient la chapelle de la salle des malades fussent remplacés par une cloison. Le travail ne fut ordonné que le 4 septembre 1819 : « La cloison sera construite, ayant au milieu une grande porte cintrée et vitrée à deux battants, et de chaque côté des panneaux aussi vitrés, pouvant, au moyen de coulisses, s'ouvrir et se fermer à volonté ». On ne refusait rien d'ailleurs à la sœur supérieure, qui paraissait comprendre son rôle à merveille ; c'est ainsi que, le 11 août 1819, elle demande et obtient l'achat de deux porcs, « pour pouvoir utiliser une grande quantité de fruits qui tombent des arbres et qui se perdent ». Elle fait envoyer un cadet, Joseph Dambreville, à l'hôpital de la Charité à Paris pour y être opéré de la cataracte. Comme il n'y avait dans les cours et jardins aucun endroit où les malades convalescents pussent se promener à l'abri du soleil pendant l'été, elle obtient que « la seconde cour sera plantée de plusieurs rangées de tilleuls en forme de quinconce » (novembre 1819). Elle veille à l'entretien du linge et se rend compte de la qualité du vin : le 21 décembre, on l'autorise à acheter de la toile pour confectionner 36 paires de draps, 8 douzaines de chemises d'homme, autant de chemises de femme, six douzaines de tabliers, et quatre pièces de toile à torchons ; le vin fourni par le sieur Lairtulier, d'Orléans, laissant à désirer, elle demande des échantillons à la veuve Cléret, de Chantilly, qui reçoit la commande de 24 pièces de vin à 66 francs l'une, rendue en cave. Un vin rouge supérieur, du prix de 90 francs la pièce, était acheté « pour l'usage de l'aumônier et des sœurs, ainsi que pour l'usage des malades ».
La viande était fournie par le sieur Michel, boucher, à raison de 50 centimes la livre.
L'abbé Thiébault avait apposé sa signature pour la dernière fois sur le registre le 4 septembre 1819 ; il venait d'être nommé curé-doyen de Senlis. D'autre part, le trésorier Denis Moreau fut révoqué le 21 septembre et remplacé par le sieur Regnard, sous-inspecteur des forêts du duc de Bourbon; celui-ci mourra en 1827 et sera remplacé par M. Toussaint Bougon fils. Quant au nouveau curé de Chantilly, Charles-Isidore Lucien, il ne sera nommé administrateur que le 6 septembre 182ô. M. Bougon deviendra lui-même administrateur le 30 janvier 1828; M. Devaux, adjoint au maire, recevra la charge de trésorier. La dernière nomination que fera le duc de Bourbon sera celle de M. Claude Dugied, receveur du domaine de Chantilly, aux fonctions de secrétaire de l'administration de l'hôpital (13 juin 1828) *.
L'année 1819 se termina par une proposition intéressante, émanée des administrateurs et aussitôt approuvée par le prince, celle de la création de dix nouveaux lits pour des femmes incurables ou cadettes ; il n'y avait jusqu'alors à l'hôpital que dix cadettes contre vingt cadets ; « or il y a en ce moment une bien plus grande quantité de demandes pour les femmes que pour les hommes, et il en résulte que, vu le peu de mutations qui s'opèrent dans ce petit nombre de femmes admises, les malheureuses postulantes finissent par succomber à leurs infirmités sans avoir joui de la retraite bienfaisante à laquelle elles aspirent ». Par contre, on vota la suppression du paiement de 400 francs que l'hôpital avait fait à l'instituteur de Chantilly depuis 1808, par charité d'abord, par tolérance et par habitude ensuite 2. On s'occupa aussitôt d'ordonner les travaux nécessités par l'agrandissement de la salle des cadettes « et par l'établissement d'une nouvelle salle pour le bureau de l'administration », et un devis fut demandé à l'architecte Hédouin.
1 M. Poussard était mort en 1821 et avait été remplacé comme secrétaire-greffier par Félix-Benjamin Lecouvette.
1 Ce vote ne reçut pas d'exécution, et l'instituteur continua de recevoir 400, puis 600 francs comme subvention charitable pour l'instruction des enfants de la classe indigente.
Le 19 décembre 1820, M. Jacquin, comme maire de Chantilly, « fait l'offre, au nom de la commune, d'abandonner au profit de l'hôpital les boues et immondices, qui jusqu'à présent avaient été soumissionnées, mais pour lesquelles il ne se présente plus d'amateurs, sous la condition de les faire enlever à ses frais toutes les fois que cela sera nécessaire et prescrit, et particulièrement tous les samedis ». La Commission accepte, et la sœur supérieure est autorisée à faire l'achat d'un tombereau « auquel seront attelés les deux ânes appartenant à la maison ».
Au mois de décembre 1823, Madame Turquet, d'Avilly, dont le mari était maire de Saint-Léonard, écrivit au duc de Bourbon pour le féliciter de son retour à la santé (il avait été très malade), et elle ajoutait : « Serait-ce, Monseigneur, trop demander à votre générosité... que cette portion de vos anciens vassaux. . . soient admis, à dater du jour de votre rétablissement, dans l'hospice de Chantilly... » ? La Commission, consultée, donna un avis nettement défavorable, et qui fut suivi. L'hospice avait été fondé « pour le soulagement des pauvres malades de Chantilly et des autres lieux qui appartiennent au duc de Bourbon aux environs », disaient les lettres-patentes de 1736 ; or, Saint-Léonard et Avilly n'avaient jamais appartenu aux princes de Condé, et Madame Turquet se trompait en qualifiant d'anciens vassaux du prince les administrés de son mari ; les biens que le dernier Condé venait d'acquérir sur le territoire de cette commune provenaient d'églises ou couvents dépossédés à la Révolution. En outre, le prince ne pouvait « faire le bien de Saint- Léonard sans faire un tort réel aux villages ayant droit exclusivement par la fondation aux secours de l'hôpital de Chantilly ». Enfin Saint-Léonard, aussi rapproché de Senlis que de Chantilly, faisait partie du canton de Senlis, ville bien pourvue en hôpitaux. Ce n'est qu'en 1846 que la charité du duc d'Aumale donnera gaiu de cause à la commune de Saint-Léonard.
En 1824, « M. Jacquin fait part que M. Charetié de Beaufort, peintre à Chantilly, fait hommage à l'hôpital d'un tableau représentant une descente de croix. La Commission, en votant des remerciements à M. Charetié de Beaufort pour sa bonne
intention, décide que le tableau sera placé dans la chapelle de l'hôpital ». En cette année 1824, la pharmacie donna un bénéfice net de 2.278 fr. 35 c. Pour la consommation de vin pendant l'année 1825, on autorise la sœur supérieure à acheter à M. Balmont, marchand à Paris, 28 pièces de Maçon de sa récolte au prix de 97 fr. la pièce rendue, 2 pièces de Torisis et Fleury 1823 à 125 fr., une pièce de vin blanc 1823 à 140 fr. ; on y ajoute une pièce de vinaigre blanc et une pièce d'eau-de-vie. On décide un remboursement de rentes au capital de 17.000 fr. A la fin de 1825, on autorise la dame Rogat à faire mettre sur la tombe de son mari, enterré dans le cimetière de l'hôpital, une pierre avec inscription, à la charge de verser dans la caisse de l'hôpital la somme de 300 francs. La même autorisation est accordée au sieur Morarcl en 1826, mais on ne lui demande que 50 francs ; ce dernier chiffre est aussi fixé pour deux autres autorisations en cette année. Le 15 novembre 1820, le baron de Saint-Jacques fît remarquer « que le cimetière, destiné clans son principe à la sépulture des personnes mortes à l'hôpital, était assez grand pour ses besoins, mais qu'il était à craindre qu'il fût bientôt trop petit si on continuait d'y faire enterrer les habitants de la commune, attendu que la population de Chantilly augmentait tous les jours ». M. Jacquin, maire, répondit « qu'effectivement la commune de Chantilly jouissait depuis longtemps de cette faveur, c'est-à-dire depuis la suppression du cimetière appartenant à la commune, qu'on n'avait encore pu remplacer ; que d'un autre côté l'hôpital se trouvait dédommagé de sa bonne volonté par la non-imposition des bâtiments et jardins de l'hôpital au rôle de la contribution foncière ». La question du cimetière ne sera réglée qu'en 1840, par une gracieuse décision de la reine Marie-Amélie.
Dans le chapitre précédent, nous avons mentionné le remboursement fait par l'hôpital à la Nation (représentant la cidevant fabrique de Chantilly) du capital d'une rente de 600 fr. dont le service résultait des lettres de fondation. Le 4 novembre 1827, la fabrique présenta des réclamations au sujet de ce remboursement, dont elle n'avait pas profité et qui, en outre, en raison de la dépréciation des valeurs, avait été fait au capital de 7.111 francs, soit réduit à peu près de moitié. En
droit, l'hôpital se trouvait bien et valablement déchargé vis-àvis de l'église, mais, par respect pour la mémoire du fondateur, la Commission décida d'ajouter une somme de 150 francs à celle d'égal montant qu'elle payait annuellement à l'église pour les bancs réservés au personnel de l'hôpital, soit 300 frpar an à dater du 1er janvier 1827. Pour cette année 1827, le compte du trésorier se balança par une recette de 60.069 fr. 73 c. contre une dépense de 59.986 fr. 13 c. Le jardinier Billaux fut mis à la retraite et remplacé par Jean-Baptiste Masson, aux appointements de 800 francs, logé, chauffé et éclairé ; il était âgé de vingt-neuf ans, actif, laborieux, intelligent, et d'une moralité parfaite. Il recevra d'importantes gratifications en sus de son traitement.
Le 12 juin 1828, le duc de Bourbon offrit à l'hôpital le buste en marbre de son père, qui fut placé le 21 juillet dans la salle du Conseil. Cette année fut mauvaise, et, l'hiver suivant, le peuple eut faim. Le 23 décembre, le prince, « ému de la misère qui afflige la classe indigente de Chantilly, met à la disposition des administrateurs une somme de 1.000 francs » pour la soulager. Un mois plus tard, cette somme était dépensée ; la Commission, « considérant que la saison rigoureuse, la cherté des vivres et le manque d'ouvrage plongent dans la détresse la plus affreuse une foule de familles de la commune de Chantilly, arrête qu'une somme de mille francs, provenant des recettes extraordinaires du domaine de Larrey, sera employée en distributions de pain » (20 janvier 1829). Les années suivantes ne furent pas meilleures; en novembre 1829 et 1830, des secours extraordinaires furent encore accordés « en raison de la rigueur de la saison et du manque d'ouvrage ». Aussi ne fait-on guère d'économies ; pour l'année 1828, la dépense balança la recette, 53.111 fr. 35 c. La situation financière est meilleure en 1829, et l'on se permet quelques dépenses extraordinaires.
D'abord, sur la demande de la sœur supérieure, on achète le lavoir du sieur Roque, afin d'éviter d'aller au lavoir public établi sur le canal de Manse. On place des lambris a hauteur d'appui dans la salle des malades, pour obvier à l'humidité dont les murs sont imprégnés. On achète 124 aunes de toile de coton
blanche pour les lits de l'hôpital. On s'occupe de la pompe à incendie : « Le nombre de paniers sera porté à cinquante au lieu de vingt ; il sera construit un chariot pour transporter la pompe ; un local sera établi pour la recevoir et construit de manière à ce qu'elle soit à la disposition de M. le capitaine des pompiers » (11 août 1829). Enfin la Commission décide la construction d'une nouvelle salle pour les cadettes et demande un devis à M. Morin, architecte ; la dépense fut estimée à 17.100 fr., et les travaux furent accordés aux entrepreneurs du pays : Perpette, maçon, Hédouin, charpentier, Jambon, couvreur, Delbart, menuisier, Petit, serrurier, Nevers, peintre-vitrier. La première pierre fut posée le 24 avril 1830 par le doyen de la Commission, M. Picque. Le 19 juin suivant, on décida de remplacer les lits en bois par des lits en fer ; une première commande de dix lits fut faite au sieur Petit, serrurier de l'hôpital, au prix de 56 fr. 50 c. pour le lit et 10 fr. pour la couronne destinée à attacher les rideaux.
Le 27 août 1830, Chantilly apprit avec stupeur et désolation la mort subite et mystérieuse du duc de Bourbon. Une députation des habitants, conduite par le maire, M. Jacquin, obtint audience du roi Louis-Philippe et demanda, comme une faveur singulière, que le cœur du prince fût réuni à ceux de ses ancêtres dans l'église de Chantilly. Le vœu des habitants fut exaucé, et le cœur fut solennellement reçu, le 9 septembre, par le curé Charles-Isidore Lucien. Le sentiment de la population fut encore traduit par un des administrateurs de l'hôpital dans la séance du 4 octobre 1830, lorsqu'il dépeignit « l'affliction si profonde et si juste qui s'est répandue dans l'hôpital de Chantilly... Nous en avons été témoins, Messieurs, et en voyant couler des pleurs amers sur ces visages ridés par les années, nous avons pu nous convaincre que si la vieillesse et la misère rendent quelquefois insensible, les pauvres incurables ont retrouvé dans cette triste occasion des larmes pour rendre l'émotion de leur cœur. Et nous aussi, Messieurs, nous avons pleuré ; chacun de nous sent encore le besoin d'exprimer toute la peine qu'il éprouve, et pour en laisser un témoignage qui serait aussi celui des sentiments des vertueuses filles de Saint- Vincent de Paul et des vieillards objets de leurs soins assidus,
j'ai l'honneur de vous faire la proposition suivante ; il sera célébré chaque année, et à perpétuité, dans la chapelle de l'hôpital, une messe commémorative à l'intention des princes et princesses de la maison de Condé, fondateurs et bienfaiteurs de l'hôpital de Chantilly ; cette messe sera célébrée le 27 août, jour anniversaire du décès de S. A. R. Mgr le duc de Bourbon, prince de Condé, dernier rejeton de cette auguste famille ; ce jour-là l'Administration se réunira en assemblée extraordinaire et assistera en corps à cette cérémonie funèbre ». La proposition fut adoptée à l'unanimité des membres présents : MM. Picque, Jacquin, Lucien, Bougon, assistés de M. Dugied, secrétaire.
On sait que l'héritier du duc de Bourbon fut son petit-neveu et filleul, Henri d'Orléans, duc d'Aumale, alors âgé de huit ans. Les formalités et les procédures qui accompagnèrent le règlement de la succession du dernier Condé retardèrent jusqu'à la fin de 1832 la prise de possession. Le 8 décembre 1830, M. Antheaume de Surval, devenu intendant-général des biens du duc d'Aumale, écrivit à la Commission administrative de l'hôpital que, « vu l'état de la succession de feu Mgr le prince de Condé, il ne serait pas définitivement nommé aux places vacantes d'incurables, mais que les vieillards qui auraient droit à ces places et qui sembleraient réunir le plus de titres seraient admis en subsistance, jusqu'à ce que leur nomination pût être soumise à la ratification de Son Altesse Royale ou de son Conseil ».
La recette de Tannée 1830 s'éleva à la somme de 112.772 fr. 19 c.j contre une dépense de 89.733 fr. 25 c. ; aussi redoublat-on les charités extraordinaires et les secours à domicile pour soulager la misère de la classe indigente, fort éprouvée par une succession de mauvaises années et d'hivers rigoureux ; on fait en outre des distributions de pain à l'occasion de la Saint- Vincent, à l'anniversaire des journées de Juillet; l'hôpital est alors riche, et la Commission ne lésine pas. Le 2 avril 1832, on s'apprête à recevoir courageusement le choléra, qui vient de se déclarer à Paris : des salles spéciales sont préparées, toutes les mesures d'hygiène et de propreté sont prises.
Il convient de signaler un legs de mille francs fait à l'hôpital,
en juillet 1831, par Mme Marie-Madeleine-Françoise Villet, de Vineuil, veuve en premières noces de Florent-Isidore Bellot- Rougeville, et femme en secondes noces de Pierre-François Vaillant, lequel était décédé à Vineuil le 13 février 1830. Cette somme était donnée à la condition que deux messes annuelles seraient dites à perpétuité à l'hôpital, l'une au jour anniversaire du décès de Mme Vaillant, l'autre au jour anniversaire du décès de son premier mari (13 septembre). Accepté par la Commission le 28 juillet 1832, le legs devint définitif par l'ordonnance d'autorisation donnée par le Roi le 5 mai 1833.
M. Picque, administrateur de l'hôpital, mourut le 4 novembre 1831, et fut inhumé le lendemain avec le cérémonial accoutumé ; il ne fut pas remplacé tout de suite. Le Conseil du jeune duc d'Aumale avait prié la reine Marie-Amélie d'exercer les droits de patronage et d'administration de l'hôpital jusqu'à ce que le prince fût en état de prendre en mains la direction de ses affaires ; la pieuse et charitable reine avait accepté avec joie cette charge qui allait lui permettre de multiplier à Chantilly les marques de sa bienfaisance. Dès le mois d'octobre 1832, elle s'occupa de la réorganisation de l'administration de l'hôpital. Par sa décision du 5 novembre, la Commission fut composée de sept membres : M. Lucien, curé, M. Jacquin, ancien maire, M. Royer, maire, M. le général baron Bessières 1, M. Toussaint Bougon, M. Boullemer de Lamartinière, inspecteur principal des domaines et forêts du duc d'Aumale, et M. Dugied, receveur du domaine de Chantilly, à la place duquel M. Prévost, clerc de notaire, était nommé secrétaire. L'abbé Lagniel était confirmé dans les fonctions de chapelain, M. Sous dans celles de chirurgien, et M. Devaux dans celles de trésorier. La nouvelle Commission fut installée le 7 janvier 1833; elle décida de nommer un président pour un an, la présidence devant être exercée alternativement par tous les membres de la Commission en commençant par le plus ancien d'âge. Le baron Bessières ayant donné sa démission Tannée suivante « pour rentrer dans la vie privée », la Reine le remplaça, le 15 juillet 1834, par
1 Le baron Bertrand Bessières, général de division, né à Pressac (Lot) le 10 janvier 1773, mourut à Chantilly le 15 novembre 1854.
M. Obry, chevalier de la Légion d'Honneur1. M. Sous étant mort au mois de mars 1834, il fut remplacé par M. Marc Aran, docteur-médecin à Chantilly, et son confrère M. Jules Bridet fut nommé chirurgien-adjoint. Moins de cinq ans après, M. Aran mourut à son tour, et M. Bridet fut nommé, le 24 janvier 1839, médecin-chirurgien titulaire : « A l'égard des propositions relatives aux demandes d'adjoint faites par MM. Desormeaux et Langlois, attendu que le premier n'est pas docteur-médecin, que le second n'exerce que depuis un temps trop court pour lui obtenir la confiance de l'administration, que rien ne nécessite, quant à présent, la nomination d'un adjoint », il fut décidé qu'il n'y avait pas lieu d'accueillir les demandes. Le traitement du chirurgien était alors de 800 francs, sans logement; on ne lui laissait à l'hôpital qu'une seule chambre, « qui lui servira de salle de consultation seulement » (règlement du 3 avril 1834). Le secrétaire-greffier recevait 350 francs, chacune des sœurs 200, le chapelain 600 avec le logement et la nourriture.
En mai 1838, M. l'abbé Lagniel, âgé de soixante-dix-huit ans et accablé d'infirmités, se déclara incapable de continuer son service. La Reine décida qu'il demeurerait à l'hôpital, logé, nourri et entretenu, mais sans traitement, et qu'au cas où il voudrait quitter l'hôpital, il jouirait d'une retraite de 600 fr. 2. Le 2 juin, l'abbé Fauquemprez (Louis-Joseph-Achille), curé de Saint-Firmin, fut nommé aumônier de l'hôpital ; on décida qu'il ne serait pas nourri et recevrait une indemnité de table de 600 francs. L'évêque de Beauvais ayant fait des difficultés au sujet de cette nomination, M. Fauquemprez donna sa démission le 6 novembre 1839 et fut remplacé, le 8 janvier 1840, par M. l'abbé Chantrel (Cosme-François-Auguste), curé de Saint- Waast-les-Mello. Cette année 1840 vit l'introduction d'un
1 Louis-Joseph-Pierre Obry, né en 1778, avait été capitaine aux Dragons de la Garde Impériale, puis inspecteur général des forêts du duc de Bourbon et du duc d'Aumale. Il fut aussi adjoint au maire de Chantilly. Il mourut le 6 juin 1851.
2 L'abbé Lagniel demeura à l'hospice, où il vécut quelques années encore. En mourant, il légua à l'hôpital tout ce qu'il possédait, soit 2241 fr. 60 c, à la condition d'employer cette somme à la construction d'une sacristie, ce qui fut fait en 1848.
pharmacien civil à l'hôpital ; le préfet et le procureur du Roi invitèrent l'administration à se conformer à la loi sur l'exercice de la pharmacie en choisissant un pharmacien légalement reçu ; le 26 décembre 1840, la Commission décida que M. Cossin dirigerait la pharmacie, avec un traitement de 500 francs, plus le logement, la nourriture et le blanchissage. Le 9 mai 1841, il fut remplacé par M. Lesoudier ; celui-ci demanda en 1846 que son traitement fût porté à 1.200 francs ; le 26 décembre, il lui fut accordé un traitement de 1.000 francs, avec la table et le logement.
Au mois de janvier 1841, M. Devaux, trésorier de l'hôpital, fort âgé et menacé de cécité, se vit forcé de résigner ses fonctions ; le secrétaire, M. Prévost, clerc de notaire, donna aussi sa démission. Par décision du 14 janvier, la Reine nomma trésorier le gendre de M. Jacquin, M. Prévost, notaire, « dont la fortune et la moralité offrent toutes les garanties désirables ». On choisit pour secrétaire-greffier le secrétaire de la mairie, Germain-Toussaint Defricourt.
La situation financière de l'hôpital était alors florissante. En 1834, le nombre des incurables était de 45 ; il y avait 22 lits pour les malades des deux sexes, nombre reconnu suffisant ; des secours abondants étaient distribués à domicile. Le 12 décembre 1835, la Reine décida que le nombre des incurables serait porté de 45 à 76 ; elle ordonna aussi la construction de la chapelle actuelle, édifiée en 1836-1837 par l'architecte Morin sous la direction de M. Victor Dubois, architecte du duc d'Aumale au Palais-Bourbon et à Chantilly ; terminée en 1838, la chapelle fut inaugurée en grande cérémonie par l'évêque de Beauvais, Mgr Cottret, qui la plaça sous le vocable de saint Vincent de Paul.
En 1840, la Reine, au nom de son fils, fit don à la Ville du terrain où se trouve le cimetière actuel, et le cimetière Saint- Laurent, désaffecté en 1842, fut englobé dans la propriété de l'hôpital. Les restes d'un certain nombre de défunts furent exhumés pour être déposés dans le nouveau cimetière, ce qui explique les dates de morts antérieures à 1842 que l'on voit sur les plus anciennes tombes au long des murs.
Le 13 juillet 1841, M. Laplagne-Barris, administrateur-
général des biens du duc d'Aumale, remit à la Reine le rapport suivant : « Madame. Le besoin d'une salle d'asile se fait sentir depuis longtemps dans la commune de Chantilly ; mais ses ressources, augmentées même du don de 4.000 francs qui est remis annuellement au nom de S. A. R. Mgr le duc d'Aumale, ne lui permettant pas de faire maintenant les dépenses premières pour une fondation si utile, cette commune peut être encore privée pendant plusieurs années d'un établissement reconnu si nécessaire pour l'enfance dans une ville qui, comme Chantilly, peut devenir de jour en jour plus importante par ses manufactures. Dans cette position, les administrateurs de l'hôpital de Chantilly ont pris, le 14 avril dernier, une délibération qui a pour objet rétablissement d'une salle d'asile aux frais de l'hôpital... Je supplie Votre Majesté de vouloir bien donner son approbation à ce projet, qui peut être mis à exécution très promptement et qui dotera la ville de Chantilly d'un établissement où pourront être admis les enfants pauvres, qui y recevront, avec tous les soins qu'exige l'enfance, les premiers principes d'une éducation morale et religieuse pour devenir
par la suite d'honnêtes et laborieux ouvriers ». La Reine
approuva cette proposition, et la pose de la première pierre de l'asile eut lieu le 30 août en présence de la supérieure, sœur Rose Viguier, de MM. Morin, architecte, et Briclet, médecin; M. Jacquin posa la pierre et plaça dans le soubassement une boîte en plomb contenant une inscription commémorative, une pièce de 5 francs au millésime de 1841 et une médaille à l'effigie du roi Louis-Philippe. La salle d'asile fut inaugurée le 19 juillet 1842; Mme Budinger fut chargée de la diriger, sous l'inspection de la sœur supérieure et de Mesdames Versepuy et Fleckmann. Le 30 août 1849, Mme Budinger cessa ses fonctions, et la supérieure fut autorisée à demander une sœur pour la remplacer. Aussi par les soins de la Reine, l'école des filles fut réorganisée, l'ouvroir créé. 11 convient d'ajouter ici que l'hôpital donnait une subvention annuelle de 600 francs à l'instituteur de Chantilly pour l'instruction des enfants indigents ; cette subvention sera portée à mille francs lorsque la direction de l'école sera confiée aux Frères des Ecoles chrétiennes en novembre 1851.
Le 18 avril 1846, le duc d'Aumale ordonna la création de cinq nouveaux lits en faveur de la commune de Saint-Léonard, trois pour incurables et deux pour malades. En outre, « trois lits seront affectés, en cas de maladie, à nos serviteurs, gens de livrée et gardes de nos bois et forêts ». La reconstruction du lavoir des Fontaines fut décidée le 31 décembre 1846. Enfin, en août 1847, le prince autorisa l'acquisition de la maison Longuet, qui servit depuis à loger le pharmacien et qui est aujourd'hui occupée par clés locataires. M. Briclet ayant donné sa démission, le prince nomma, pour le remplacer à l'hôpital, le docteur Dupré (Frédéric-Joseph), âgé de vingt-neuf ans, établi à Chantilly depuis février 1846 : « Excellente conduite, jouit de l'estime et de la confiance publiques ; a su en deux ans se créer une clientèle nombreuse », aux dépens de son confrère Langlois, qui, exerçant depuis 1838, voyait la faveur se détourner de lui pour aller au nouveau venu ; ceci est de tous les temps. Le Dr Dupré sera médecin de l'hôpital jusqu'en 1884 et aura pour successeur le Dr Chaumel du Planchât, dont nous apprécions avec reconnaissance la science professionnelle, doublée de la bonté du cœur et du dévouement le plus désintéressé.
L'année 1847 fut désastreuse, et les vivres augmentèrent de prix dans des proportions considérables. « L'état de misère des sept communes qui profitent des bienfaits de l'hôpital a imposé des sacrifices en dehors des prévisions ordinaires ; les secours en nature ont été multipliés dans ces communes ; le service de bouche, dans l'intérieur de l'établissement, a pesé plus que de coutume sur les finances de l'hôpital ; de là est résulté une dépense extraordinaire de 17.000 francs ». L'année 1848 apporta des préoccupations d'un autre ordre ; après la révolution du 24 février, qui entraîna la chute de la monarchie et l'exil de la famille royale, le séquestre fut d'abord mis sur les biens de l'hospice comme sur ceux du duc d'Aumale, et M. Hippolyte Biesta fut délégué par le nouveau Gouvernement pour administrer ces biens. Le 8 juin, tout en maintenant en fonctions le Conseil d'administration de l'hôpital, il lui adjoignit deux nouveaux membres, en principe le maire de Chantilly et le maire d'une des communes ayant droit aux bienfaits de l'hospice. Il choisit M. Alexandre Andryane, maire de Coye. La mairie de
Chantilly étaut alors vacante, c'est l'adjoint, M. Morare, qui fut nommé ; il se retira au mois d'août pour céder la place à M. Josselin, élu maire '.
Lorsque le séquestre eut été levé, la Commission adressa un long rapport au duc d'Aumale pour expliquer sa conduite pendant l'année 1848 ; de ce rapport, daté du 17 février 1849, il convient de citer les principaux passages : « Les événements politiques qui ont troublé la France ont fatalement réagi sur l'hôpital de Chantilly, dont l'état de prospérité allait toujours croissant depuis quelques années. La position critique dans laquelle se trouva la Commission administrative par suite du décret du 26 février 1848, lui imposa de nouveaux devoirs ; elle se crut appelée non seulement à conserver et à défendre, si cela était nécessaire, les droits de Mgr le duc d'Aumale sur l'hôpital, mais encore à prendre au besoin l'initiative des mesures extraordinaires que commanderaient les circonstances difficiles qu'elle prévoyait... Vers la fin de juin, tous les fonds de secours de la caisse municipale et du bureau de bienfaisance sont épuisés. La Mairie a recours à l'Hôpital, qui décide qu'une somme de 2.252 francs sera employée à différents travaux de terrassement aux abords des bâtiments de l'hôpital. La récapitulation des secours en nature au 31 décembre 1848 donne le résultat suivant : 318 indigents des sept communes (Chantilly, Saint-Firmin, Apremont, Saint-Maximin, Gouvieux, Lamorlaye et Coye) reçoivent par semaine 960 kilos de pain et 1 16 kilos de viande. 11 a été délivré, du mois de mars au mois de décembre, 34.755 rations de soupe à 85 ménages représentant 333 individus... Pendant la période qui s'est écoulée du mois de mars au mois de décembre, la Commission administrative a eu à craindre que l'Administration départementale ne cherchât à faire renaître ses anciennes prétentions sur l'hôpital. Elle transigea avec la force, elle opposa une excessive prudence aux fâcheuses dispositions dont elle se voyait menacée, et fit
1 M. Alexandre-Louis-Àlphonse Josselin, ancien officier de cavalerie, ex-lieutenant-colonel de la lr* Légion de la Garde Nationale de Paris, maire de Chantilly, mourut le 21 septembre 1852 à l'âge de cinquantequatre ans.
toutes les concessions qu'elle crut pouvoir faire, sans cependant abandonner les droits de S. A. R. Elle était tourmentée par les demandes de secours qui lui arrivaient de toutes parts, et d'un autre côté par la crainte de voir ses ressources lui manquer, à cause de la difficulté des rentrées et de l'augmentation de ses charges. Chaque mois, chaque semaine, chaque jour, la misère faisait des progrès, le nombre des ouvriers sans travail devenait inquiétant et pouvait devenir menaçant ; la Commission s'entendit avec l'autorité municipale et l'administration du séquestre de manière à donner aux secours une direction profitable, et elle atteignit ainsi le mois de janvier. La Commission est heureuse de pouvoir annoncer qu'à moins de circonstances imprévues, et sans avoir recours à des moyens extraordinaires, le service cle l'année est assuré ; elle espère pouvoir, sans compromettre l'avenir, continuer les secours abondants qui ont aidé la classe ouvrière à traverser l'année calamiteuse qui vient de s'écouler, et qui ont efficacement contribué à maintenir les populations voisines de Chantilly dans des dispositions pacifiques et assurer le respect des propriétés de S. A. R.... (signé) Jacquin, Lucien, curé, Bougon, Dugied, Josselin, L. Obry, de Lamartinière, Royer ». Au bas de ce rapport, le duc d'Aumale écrivit de sa main, le 11 mars 1849 : « Approuvé. Je saisis cette occasion de témoigner à MM. les Administrateurs combien je leur suis reconnaissant des services qu'ils ont rendus aux populations pauvres de Chantilly et des environs pendant ces circonstances difficiles, et des soins vigilants qu'ils ont donnés et donnent chaque jour aux intérêts de l'hôpital et aux miens ». La dépense fut encore très élevée en 1849 : 90.978 francs; elle fut moindre les années suivantes : 72.927 fr. en 1850, 69.563 fr. en 1851. En cette année 1851, M. de Lamartinière (Alexandre-Jean-Baptiste Boullemer), directeur des domaines et forêts, prit sa retraite et se retira à Noyon. Il fut remplacé dans ses fonctions par M. Lefebvre-Rochefort (Aimé- Charles- Antoine), inspecteur du duché de Guise, que le prince nomma aussi administrateur de l'hôpital de Chantilly (21 septembre). Sa résidence était à Paris, mais il venait en inspection à Chantilly, et le prince voulait que7 son administration supérieure fût représentée à l'hôpital.
On sait que les décrets de janvier 1852 forcèrent le duc d'Aumale à vendre ses domaines, vente légalement réelle, mais avec promesse secrète de rétrocession éventuelle. Ne pouvant plus exercer en personne ses prérogatives sur l'administration de l'hôpital, le prince délégua ses pouvoirs au duc de Montmorency d'abord, puis (octobre 1864) au vicomte de Ségur- Lamoignon. Plus tard (1886), il fera de même en faveur du comte de Malherbe, puis du général Béziat. Nous n'avons pas l'intention de décrire la vie de l'hôpital, ni d'entrer dans les détails de son administration au cours du demi-siècle qui vient de s'écouler. La petite histoire comporte plus de minuties que la grande, et les faits locaux, pour être contés et appréciés, ont besoin d'un recul qui est l'œuvre du temps. Nous laisserons donc à l'un de nos lointains successeurs le soin de retracer les destinées de l'hôpital dans la seconde partie du xixe siècle, au cours du xxe...., et même du xxie si l'ouvrier se fait attendre. Et nous ne mentionnerons plus que quelques faits.
Dès 1855, on songe à surélever le bâtiment principal et celui de l'habitation de l'aumônier; heureusement on n'en fera rien, et l'édifice gardera son caractère. Mais en 1860 on décide la construction de l'avant-corps et des galeries ; la première pierre fut posée le 16 juin. Dans l'assise en retraite du côté droit en entrant dans la chapelle, on plaça cette inscription : « D. 0. M. ' | En 1860 | le 16 juin | Napoléon empereur | Pie IX pape. | Mgr S. A. Gignoux év. de Beauvais, Noyon et Senlis. | Sous l'administration de M. le duc de Montmorency, mandataire de Mgr le' duc d'Aumale, présentement en Angleterre, successeur du fondateur de l'hôpital. | Toussaint Bougon, Claude Dugied, Alexandre Andryane, Pierre Hardouin, Eugène Caron, Dessaux, curé, Toussaint Defricourt, secrétaire, l'abbé Badré, aumônier, décédé ce jour, sœur Rose Viguier, supérieure. | Sur les dessins et la conduite de J. C. E. Piart- Derinet, architecte. | La bénédiction a été faite par M. Dessaux, curé de Chantilly et administrateur dudit hôpital ».
M. Jacquin ne figure pas sur cette liste des administrateurs; il avait résigné ses fonctions et mourut le 14 février 1861.
1 Deo Optimo Maximo, au Dieu très bon, très grand.
M. Toussaint Bougon est alors maire de Chantilly, M. Hardouin est son adjoint ; M. Caron est le notaire qui a repris l'étude de M. Prévost. L'abbé Dessaux 1 avait succédé comme curé de Chantilly à l'abbé Lucien, mort en 1855. L'abbé Badré (Jean- François) avait succédé à l'abbé Chantrel comme aumônier de l'hôpital * ; il mourut le 15 juin 1860, et le duc de Montmorency nomma pour le remplacer l'abbé Desclos, curé de St-Maximin. Le mode de nomination donna lieu à une protestation épiscopale, l'abbé Desclos se retira, et l'on se mit d'accord sur le nom de l'abbé Levasseur, qui fut nommé le 9 octobre. A l'abbé Levasseur succédera l'abbé Charles Deprié, qui mourra à l'hôpital le 13 septembre 1884 et sera inhumé dans le cimetière de Chantilly. Après lui viendra l'abbé Adolphe Bazin, qui prendra sa retraite le 1er septembre 1902.
M. Jules Lecerf fut nommé administrateur le 16 novembre 1860. Le 27 avril 1861, M. Dominique Aubert, régisseur du château, accepta la charge de trésorier. Saluons en passant la mémoire de cet homme très bon, très pieux, très charitable, honoré de l'absolue confiance et de l'amitié de Mgr le duc d'Aumalé, qui le fit son trésorier et le régisseur de son domaine de Chantilly. Avec le plus complet désintéressement, M. Aubert s'occupera des affaires de l'hôpital jusqu'à sa mort, survenue le 30 mars 1892 3. Le 29 octobre 1861, la Commission déplora la mort subite de M. Dugied. Les années suivantes amènent des noms d'administrateurs dont le souvenir est encore vivace : le comte de Hédouville, MM. Lemoine, Meunier, Comte, Goffard, Réthoré, Jules Clavé, directeur général des domaines et forêts du duc d'Aumalé. Ces hommes dévoués eurent toujours pour but de concilier l'amour des pauvres avec l'économie d'une bonne administration.
Le 24 novembre 1863, mourut la sœur supérieure Françoise-
1 L'abbé Éloi-Adolphe Dessaux mourut le 21 mai 1886. Son successeur, Auguste-Casimir Corbel, mourut le 10 juin 1902, et fut remplacé par M. l'abbé Arthur Bouliez. Celui-ci vient de prendre sa retraite (février 1913), et M. l'abbé G. Yamollet a été nommé curé-doyen.
2 L'abbé Chantrel était mort le 18 octobre 1857, âgé de 52 ans.
3 M. Henri Bucan lui succéda dans les fonctions de trésorier du prince et de l'hôpital, et se retira après la mort du prince (1897).
Rose Viguier, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans ; elle était supérieure depuis 1818. Elle fut remplacée par la sœur Marie Faliès, à laquelle succéda, en 1891, la sœur Agnès Martin '. N'est-il pas juste, dans une pensée de gratitude, de citer les noms des saintes filles qui reposent dans le cimetière de Chantilly auprès de la vénérable sœur Rose Viguier? Antoinette Lavadoux, morte le 11 novembre 1849 à l'âge de 47 ans. Marie d'Alverny, 16 mars 1855, 80 ans. Suzanne Gadan, 9 décembre 1860, 69 ans. Françoise Barutaut, 17 décembre 1863, 57 ans. Jeanne-Laurence Fauché, 20 août 1869, 74 ans. Caroline Rivière, 1er mai 1880, 70 ans. Clotilde Delayance, 1er septembre 1886, 67 ans. Sœur Vincent Spolis, 15 novembre 1892, 74 ans. Caroline-Françoise Chifflet, 6 décembre 1894, 72 ans. Virginie Lemoine, 1er février 1895, 60 ans. Joséphine Trintignan (sœur Thérèse), 20 août 1904, 76 ans. Louise-Caroline Moslin (sœur Louise), 3 juillet 1909, 78 ans.
Mgr le duc d'Aumale eut toujours à cœur de veiller sur l'hospice et d'en suivre, pour ainsi dire, la vie jour par jour. C'était une tradition trouvée dans l'héritage des Condé et que son âme charitable se plut à entretenir. Sa sollicitude se traduisit dans le testament par lequel il donnait Chantilly à la France ; il imposait à l'Institut l'obligation de servir « à l'hospice Condé une rente annuelle et perpétuelle de 15.000 francs, que ledit hospice emploiera dans les termes et selon l'esprit de sa fondation, le donateur ne pouvant trouver un meilleur moyen d'exprimer aux habitants de Chantilly et des communes voisines sa gratitude des sentiments qu'ils lui ont toujours témoignés ». Par un codicille ajouté à son testament, il assurait en outre à l'hospice « la fourniture gratuite de l'eau nécessaire à sa consommation ». Et son effigie mortuaire, d'une expression si noble et si reposante, placée dans la chapelle près de la statue du bon M. Vincent, semble assurer de sa protection indéfinie l'œuvre charitable créée en 1647 par la mère du Grand Condé.
1 La sœur Martin mourut en 1906 et fut remplacée, le 3 avril, par Madame Elise-Emilie Richard, en religion sœur Antoinette.
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