III
Saint Paul sur le chemin de Damas.
La conversion Je saint Paul ayant suivi de très près la lapidation de saint Etienne, nous plaçons le tableau dans lequel Jean Fouquet a représenté cette conversion immédiatement après celui oii il a point la mort du premier martyr.
Saul, né à Tarse Tan 2 de Jésus-Christ, était de famille juive et devint, très jeune encore, un des chefs de l'école pharisaïque. Acharné contre la doctrine du Clirist, il eut une grande part de responsabilité dans la mort de saint Etienne (1). Ayant fait ainsi ses preuves, il fut envoyé par le grand prêtre à Damas pour y rechercher les chrétiens et les amener à Jérusalem. Comme il arrivait en vue de la ville avec une escorte, il fut frappé soudain par un trait de lumière qui le terrassa et Taveugla. Mais bientôt ses yeux se rouvrirent, et, les ayant levés au ciel, il vit la Trinité et entendit ces paroles : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-
(1) Act., VII, 57, 59.
tu? » Et il répondit : « Seigneur, que me faut-il faire? » Aussitôt son devoir lui fut tracé. Il se dirigeait vers Damas pour v persécuter les chrétiens; chrétien lui-même il sortit de cette ville, et, de persécuteur qu'il avait été, il devint le plus intrépide des persécutés (1).
Saint Paul, armé comme un cavalier de la suite de Jeanne d'Arc, occupe à lui seul presque tout le premier plan du tableau. Le trait divin vient de l'atteindre, et il s'est affaissé sur son cheval, également terrassé. Cramponné au cou de sa monture, il tourne sa tète vers le ciel avec effroi et voit les trois figures de la Trinité dans un cercle de flamme, autour duquel ces mots sont écrits en lettres d'or : savle savle qyid me perseqveris. Et pour indiquer le nouvel état d'àme du personnage, sa tête est rayonnante déjà de l'auréole des saints. De chaque côté se tiennent les cavaliers de l'escorte, dont les chevaux se cabrent; et, dans le lointain, chemine le reste de la troupe se dirigeant vers la ville, dont les remparts et les tours occupent le fond du tableau. Il faut remarquer les armures très fidèlement rendues, et les chevaux qui sont fort beaux et très soigneusement harnachés ; il importe de noter aussi, sur ces chevaux, l'absence de croupières. Toutes ces hgures sont contemporaines de Charles VII, et il ne faut pas s'en plaindre. En cherchant à être vrai au point de vue de l'histoire, Fouquet se serait certainement égaré; tandis qu'en écrivant avec naïveté dans sa propre langue et sous le couvert des personnages de son temps, son récit est vivant encore,
(1) Act., IX, 3, 4, 5, 6, 7.
LES QUARANTE FOUQUET
parce qu'il a été pour ainsi dire vécu par lui. 11 abonde d'ailleurs en documents utiles pour l'histoire de son pays et de son temps... Le paysage est à l'avenant des ligures. Le peintre tourangeau, au lieu de chercher la Syrie qu'il n'aurait pas trouvée, nous montre la Touraine qu'il regardait sans cesse, cette large vallée de la Loire, molle de lignes et de verdure pâle, qui monte de la mer jusqu'au cœur de la France. Sous son pinceau, nous ne pouvons nous lasser de la voir. Sachons-lui gré de nous la rappeler à chaque instant.
Au bas de ce tableau, sur un fond de verdure hérissé de cristallisations rocheuses, cinq femmes nues de formes bizarres, peintes en camaïeu d'or, portent des écus rouges, aux chiffres d'Etienne Chevalier. Elles soutiennent en outre le cartel rectangulaire sur lequel étaient écrites sans doute les paroles empruntées à l'antienne pour le Magnificat du 25 janvier, jour de la fête de saint Paul : Sanctc Paule aposlule... La lettre initiale a seule été respectée ; le reste a été odieusement recouvert de fleurons modernes. A l'intérieur de cet S majuscule, le chiffre du trésorier de France est encore par trois fois répété.
XXÏX
l.R MARTYRE DE SAINT JACQUES EE MAJEUR
Martyre de saint Jacques le Majeur.
Dix: ans environ après le martyre de saint Etienne, c'est-à-dire vers l'an 44 de Jésus-Christ, eut lieu le martyre de l'apôtre saint Jacques le Majeur (1). Fils de Zébédée et frère de saint Jean l'Evangéliste, saint Jacques le Majeur avait entendu la bonne parole et quitté ses filets de pécheur pour suivre Jésus. Témoin de la Transfiguration sur le Thabor, il s'était éloigné de Jérusalem après l'arrestation du Sauveur au jardin des Oliviers; il y avait rejoint le collège apostolique lors de la Pentecôte, avait évangélisé l'Espagne et était revenu encore à Jérusalem, où il avait été décapité par ordre d'Ilérode Agrippa (2).
Saint Jacques le Majeur est agenouillé, les jambes nues, sur le
(1) Appelé le Majeur, c'est-à-dire l'aîné, pour le distinguer de saint .Jacques le Mineur, c'est-ii-dire le plus jeune, également apôtre, frère de saint Simon et de saint Jude, et cousin germain de Jésus-Christ, ce qui le fait appeler, dans le Nouveau Testament, frère du Seigneur, selon la coutume juive.
(2) Son corps fut rapporté en Galicie. à Santiago (Saint-Jacques de Compostelle), et le sanctuaire où il fut déposé devint le but d'un des plus célèbres pèlerinages du monde chrétien.
premier plan d'une verte prairie. Ses yeux sont bandés, sa tête nimbée d'or s incline avec humilité, son cou découvert est apprêté pour recevoir le coup fatal, et ses mains sont jointes dans l'attitude de la prière. Posés à terre à ses côtés, le bourdon de pèlerin et le chapeau traditionnel garni de la coquille. Ce sont les caractéristiques du saint. Elles rappellent les innombrables pèlerins qui affluèrent durant tant de siècles au sanctuaire de Saint- Jacques de Compostelle (Santiago), oii se trouve le tombeau de l'apôtre . A la droite de saint Jacques, est agenouillé un second condamné. Vêtu d'une simple chemise et les yeux bandés aussi, il va être également décapité. Le vase de grès posé entre les deux martyrs fait allusion à ce trait de la Légende dorée : saint Jacques le Majeur, comme on le conduisait au supplice, demanda de l'eau pour se désaltérer; on lui en apporta dans un vase, et il s'en servit pour baptiser son dénonciateur, qui, devenu chrétien, fut martyrisé avec lui. Chacun des martyrs a derrière lui son bourreau. Celui de l'apôtre est le bourreau chef. De la main droite, il prend le glaive des mains de son valet, appuie sa main gauche sur la tête du saint, et mesure de Tceil avec importance le coup qu'il va frapper. Sur un plan secondaire, paraît Ilérode Agrippa, monté sur un cheval blanc et armé comme un guerrier du temps de Charles VII. C'est lui qui donne le signal de l'exécution. A ses côtés, sont le grand prêtre et un docteur de la loi, vêtus de rouge et montés sur des mules. Derrière eux, enfin, est le peuple, maintenu par une rangée de gardes armés de piques et de porte-étendard au chiffre de Rome, S . P . Q . R . Au fond du tableau, une ville entourée de remparts, avec ses châteaux et
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ses tours, ses églises et ses clochers, une Jériisaleiu dans laquelle on a cru pouvoir reconnaître Notre-Dame do Paris et le Louvre; et, tout autour de cette ville, qui a si bien la physionomie d'une ville française du quinzième siècle, une campagne où l'on retrouve cette Touraine vers laquelle Fouquet revenait toujours, en la parant des couleurs les plus suaves. Sous son pinceau, les prairies des premiers plans sont comme revêtues de velours d'un vert sombre, les vallées lointaines prennent des teintes riantes de turquoise, les montagnes de Thorizon se fondent dans un azur verdàtre d'une insondable profondeur.
Au-dessus du soubassement sur lequel pose ce tableau, deux anges sont assis, tenant d'une main un écu rouge aux initiales d'Etienne Chevalier, et de l'autre un cartel rectangulaire. La première moitié de ce cartel a été respectée : elle renferme la lettre majuscule 0 dans laquelle deux enfants nus tiennent encore un écu rouge au chiffre du trésorier de France. L'autre moitié a subi le genre de mutilation que l'on voit sur un certain nombre de ces admirables pages; on suppose qu'on devait y lire le commencement de l'antienne composée en l'honneur du saint : 0 lux et dcciis Hisptmis, dont l'initiale 0 est la première lettre... Quant aux quatre tableaux en camaïeu d'or incrustés dans ce soubassement, ils rappellent un des miracles de l'apôtre raconté dans la Légende dorée, l'histoire d'un pèlerin injustement condamné, pendu, soutenu par le saint sur la potence même, dépendu et finalement réhabilité.