‹ Chants de la pluie et du soleilChapitre 2 sur 31 · INVOCATION · texte numérisé non relu

INVOCATION

J'entends la grande voix de Nature.

C'est comme un flot qui arrive de loin et se brise et s'étale en frange d'écume sur l'immense rivage.

C'est le chant d'un orchestre voilé, par un soir de Mai étincelant d'étoiles.

C'est une lamentation de veuve monotone et douloureuse ainsi que les pluies.

Ce sont les rires d'un peuple d'enfants, c'est une forêt vivante d'oiseaux en gaieté.

J'entends la grande voix de Nature.

Et je le dis : ceux-là se trompent qui voient en elle une petite soubrette au nez retroussé, ou une vieille dame à principes, ou telle courtisane s'offrant dans un retroussis impudique de jupes.

Elle est chaste, voluptueuse, cruelle, tragique, joyeuse, triste, ihfinie!

G Mère, Mère divine!

Créatrice infatigable des formes et des rythmes,

Je me ris d'un art qui va en des chemins étroits bordés de haies ou de murailles.

Et de ceux qui jouent sur des chalumeaux à trois notes leurs ritournelles.

J'entends la grande voix de Nature.

Et je vais avec ceux qui veulent voir le vaste monde et que tentent le bruit de la mer

Et les horizons qu'on découvre à l'aube du haut des monts.

O Mère, Mère divine !

Mère de beauté, mère de volupté douce et mélancolique,

Je te salue !

Car je sens la vie universelle,

La vie glorieuse des prairies sous le soleil,

La vie des forêts dont les cimes frémissent sous le vent.

Et celle des peuples qui s'agitent dans les cités ; —

La vie des choses et des âmes!

Activité, complexité miraculeuse du monde!

D'impudentes sciences en deux mots veulent te décrire,

Les arts en leurs étroits réseaux t'emprisonnent :

Insensés!

Qui pourra dire la gerbe éblouissante des astres.

Quels parfums emportent les brises du soir,

Et de quelles fleurs la main capricieuse de l'Eté sème les champs!

J'entends la grande voix de Nature,

Et devant le ciel illuminé,

Le port en rumeur,

La cité bourdonnante,

Et les champs au loin enveloppés de brume bleue ;

Devant les hommes qui reviennent en sueur du travail.

Et la beauté des femmes qui passent sveltes dans le crépuscule.

Je te salue,

Je t'adore,

Je t'invoque,

Mystérieuse! Immense!

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