‹ Chants de la pluie et du soleilChapitre 3 sur 31 · LA ROBE VIRILE · texte numérisé non relu

LA ROBE VIRILE

Je veux être un homme, cela seul m'importe.

J'ai en douaire non l'éternité, mais la vie, et je veux vivre.

Le droit à la vie, c'est la force, c'est l'intelligence, c'est la beauté. Si je ne possède aucune de ces qualités : c'est bien, je me résigne à mourir, mais que je sois beau, fort ou intelligent, je triompherai : je le sais.

Vivre, si vous compreniez ce mot, si- vous en sentiez la grandeur, comme vous seriez fiers de toutes les divines activités qui sont en vous! Comme vous n'auriez ni peine, ni crainte, ni colère.

Pour moi, je ne suis chrétien, ni païen, je suis ceci simplement : un homme, et je m'enorgueillis.

Je n'ai pas conscience d'un péché, je ne se sais pas ce que c'est qu'un crime : je n'ai souci que de vivre.

Mes cheveux, que le vent vous mette en déroute, que la brise de mer vous caresse !

Mes yeux, réjouissez- vous de la variété des choses, du changement du ciel, des jours gris de pluie, des jours jaunes et violets de nuages, des jours bleus et or de soleil 1

Mes oreilles, entendez tout : le bruit des sources et le bruit des feuilles, le chant des oiseaux et le chant des hommes 1

Ma bouche, reçois la viande et le vin que ma main t'apporte ; la viande qui dispense la vigueur et le courage. à tout le corps, le vin qui réveille les instincts assoupis et nous apprend la joie.

Vous, mains, soyez les nobles laborieuses, créez le bonheur de l'homme ; n'avez-vous pas votre récompense dans la caresse !

Mes pieds, allez sans peur des cailloux et des ronces, par les montagnes, par les vallées !

O toi qui fécondes, liqueur merveilleuse! épanche-toi librement dans nos étreintes.

Et toi, âme-reine pour qui peinent tous les membres du corps, associe-toi à ses plaisirs; ne soyez point des ennemis, mais des compagnons ; marchez fraternellement dans la grande voie du Monde.

Mon âme, ce n'est point une demoiselle allemande à lunettes bleues qui songe au paradis, rougit de toutes choses et veut partir pour « ailleurs ».

Mon âme est éprise de la beauté de l'Univers, et rien ne la choque et rien ne l'afflige de ce qui est humain.

Son domaine (comme il est vaste!) ce sont les cités et campagnes, la pensée qui fermente dans l'intelligence et la grappe qui mûrit sur les coteaux.

Mon âme orgueilleuse parmi les autres semblables ne l'est point devant celle du Monde.

Et c'est pourquoi, lorsque j'aurai travaillé, aimé, joui, vécu de toutes façons, je mourrai simplement et sans murmure, comme le bois brûlé s'en va en cendre, comme la feuille verte tout l'été se dessèche à l'automne.

Dans le pressoir, les cuves de la vendange se vident de grappes noires et de grappes blondes à la grande lumière du soleil.

Belles filles et hommes vigoureux dressent le corps, tendent les bras et poussent les lourdes tonnes amoureusement, les hanches arrondies, les chairs tendues par l'effort.

Dans le pressoir, belles filles et hommes vigoureux écrasent sous un sabot brutal les raisins. Comme ils s'amusent d'exprimer le jus, comme ils,ne se lassent point du labeur !

Grappes écrasées, vous allez faire le vin généreux, le vin qui réconforte le vieillard, distrait l'homme mûr, excite le jeune homme : grappes de la santé, de la joie et des neuves luxures.

Grappes de jeu! Les filles vous mettent comme des parures dans leurs cheveux ou bien vous pressent contre la bouche de leurs amants, aspirant la grisante odeur qui monte des cuves.

Grappes de vie ! je veux imiter les belles vendangeuses : j'irai ravager la vigne et vous rapporterai à pleins paniers vers le pressoir et je me barbouillerai le visage de raisins et je m'enivrerai de vin nouveau, car il est temps pour moi de voir les richesses du Monde J mais, si je suis resté dédaigneux et triste devant les grâces du printemps et le triomphe de l'été, je saurai danser à l'automne avec les troupes heureuses de l'humanité.

Chère Idée, te voici donc mienne ! tu ne seras plus la Galatée ironique et folâtre qui s'amuse de ses amoureux, tu ne seras plus la libellule qui voltige de fleurs en fleurs et qu'on n'atteint jamais.

Je suis plein d'amour comme devant la maîtresse que des mois on désira et qu'on a enfin obtenue ; je suis plein de paix comme à côté de la femme dont je sentirais la tendresse.

Maintenant je ne m'occuperai plus des injures ; je serai sans colère et sans mépris. La joie de notre union m'a tout fait oublier ; n'es-tu pas la douce reine à laquelle je ne sais point désobéir, n'es-tu pas aussi ma petite enfant ?

Car je t'ai recueillie, chère orpheline, fille de nobles peuples, j'ai surveillé ta croissance, et lorsque tu as été grande et mûre au baiser, tu t'en souviens : je t'ai fait sortir de l'ombre pour les fiançailles.

Oh ! pourquoi un matin ne t'ai-je plus retrouvée, pourquoi m'as-tu fui si longtemps ?

Si tu avais deviné mes peines, les fatigues de mon voyage, lor&que je te recherchais partout!

Je suis allé dans les couvents et les vieilles cathédrales, croyant te rencontrer en prière ; mais les églises étaient désertes et dans les cloîtres je n'ai trouvé que des ombres

de mourants ; au lieu de tes libres et joyeuses chansons, je n'ai entendu que des psalmodies lugubres.

Une fois j'ai cru t'apercevoir sur la laborieuse Tamise, au milieu de l'armée ouvrière qui vide ou emplit les immenses entrepôts des richesses du Monde, j'ai cru t'apercevoir les cheveux épars, les yeux ardents, grande et superbe d'activité, mais je n'ai pu arrêter ta course et tu as disparu dans la brume.

A Venise je t'ai contemplée. Tu passais sur le Bucentaure, Dogaresse impudique, étalant sans voile devant la foule tes hanches et ton sein glorieux, mais tu t'endormis au bruit des rames ! drapée dans le manteau de triomphe que des siècles d'art t'avaient brodé.

A présent, je te tiens, je t'enlace, je te possède ! O délicieux inceste : mon enfant, ma femme ! Je te vois dans ta sainte nudité. Comme tu es belle ! forte et délicate, souple et énergique, gracieuse et majestueuse.

Comment t'appellerais -je, chère Idée? Veux- tu des noms de fleurs ou des noms de plantes, veux-tu la rose ou la violette, le laurier ou l'olivier? Je ne sais que choisir, car tu as tous les charmes ; laisse - moi donc t'appeler Nature ; c'est le plus beau nom.

Je cherche la Beauté.

Quand le soleil tombe et que les pelouses ont des veloutements si doux, si intimes, peut-être c'est la fille à l'orée du bois qui rit à un inconnu, la chevelure coiffée de rayons, les dénis et les yeux illuminés, offrant son ventre et son corsage.

Et aux soirs des villes, lorsque le crépuscule nous enveloppe de ses magnifiques tristesses, et accroche aux maisons ses tentures bleuâtres, lorsqu'au ciel se joue la féerie somptueuse et mélancolique de nos âmes, c'est parfois sans doute Celle qui passe, vêtue d'ombre, Celle qui s'enfuit svelte et inconsciente dans l'inconnu.

Je l'ai vue, je la sais, je l'aime, Je connais son corps, ses merveilleuses formes. Et le mystère des calices fermés qu'elle recèle. Elle va, fine, légère et rieuse ; Sa tête de grâce est petite, insouciante, sans nul rêve, ni pensée,

Car elle ne doit pas donner le souci de l'amour, Mais plutôt de brèves joies parmi les souffrances des heures.

Corps splendide, corps parfait, je te salue ! O vase où va se ruer notre jouissance Et d'où vont sortir des générations !

Cette taille fine posée sur de larges hanches, Comme le col d'une amphore,

Appelle l'étreinte, De même que le petit pied, la croupe vaste, Veulent les caresses de la main.

J'ai vu la Beauté : un jour, un soir? je ne sais plus.

Il y a des yeux qui nous ont émus au départ des trains, derrière la vitre d'une portière ; il y a les yeux implorateurs qu'on vit une fois à la lueur d'un réverbère, au coin d'une rue ténébreuse. Il y a cette belle qui vint dans sa loge un moment, puis s'en alla et que nous n'avons plus rencontrée.

Ah ! Beauté ! Beauté inconnue et dont je meurs, qui que tu sois, princesse, plébéienne, fille des champs ou des rues, viens vers moi : que j'écrase le désir qui me brûle sur ton sein docile.

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