PAN ET SATURNE
J'ai vu s'avancer les Dieux étranges.
Sur la route infinie, sur la route que traversent les mille chemins du monde, j'ai vu s'avancer Pan et Saturne.
Saturne marche à pas lents; il a la physionomie d'un vieillard boudeur et dogmatique ; il penche la tête comme sous le poids de l'expérience, mais en réalité à cause des fatigues de son âge; ses paroles tombent dans sa barbe comme des oracles et son geste monotone a l'ennui d'un commandement.
Ah! tout autre est son compagnon. Mais comment le définir? Ses yeux reflètent tantôt des paysages graves d'étangs endormis, de moissons heureuses, tantôt des danses folles de sylvains et de bacchantes. Selon la lumière et lombre, il est blond et rose, noir et pâle, roux et bruni. Il a parfois la solennité du prêtre qui conduit à Tautel des foules religieuses, parfois aussi l'allure libre et gaie d'un jeune homme qui embrasse sa maîtresse un soir de fête .
Pan parle le premier :
— Saturne? où est ta fille la Nuit, ta fille dont les yeux brillent comme de tranquilles étoiles dans l'ombre douce de sa chevelure,
Saturne répond :
— Je l'ai tuée.
— Et pourquoi l'as-tu tuée? s'écrie Pan.
— Je l'ai tuée parce qu'elle n'était pas semblable à moi, parce qu'elle n'avait pas la beauté que je souhaitais pour elle.
— Et ton fils le Jour, qu'en as-tu fait? lui qui, lorsque je le vis, courait dans les prairies aux hautes herbes et suivait les chasseurs sur les monts.
— Je l'ai tué aussi, continue Saturne.
Et comme Pan s'indigne et veut maudire le meurtrier :
— Oui! je l'ai tué, reprend le vieillard, et j'ai tué aussi mon fils le Soir et ma fille l'Aurore, et d'autres que je ne me rappelle point, et d'autres dont je m me soucie, car je veux que mes enfants reproduisent mes traits et mes formes, mon esprit et mon corps; et ceux dont le type s'écarte du type que j'ai rêvé, je les voue au Styx, désirant ne plus jamais les revoir.
Alors Pan cria dans la lumière :
— Sois donc exécré parmi les hommes, dieu criminel, dieu stupide qui veux remplir l'Univers de ton être et égorges tes fils !
Pour moi, continuel voyageur que réjouit l'étreinte de tant de femmes, puissent mes descendants ne point se ressembler et perpétuer seulement la variété de mon désir. Comment, d'ailleurs, seraient-ils pareils à leur père, quand lui-même change sans cesse? Ainsi le ciel a perdu les nuances pures, l'éblouissante clarté de midi, le voici en feu comme pour célébrer des noces barbares et bientôt ses torches s'éteindront, ce sera la grande pâleur crépusculaire, ce sera la douceur tendre de la nuit.
O Monde où toutes formes naissent et meurent pour céder la place à d'autres formes aussi magnifiques, je
m'incline devant ta beauté infinie et je m'éloigne du ridicule vieillard qui t'a blasphémé.
Pan disparut à ces paroles. Peut-être se mêla-t-ilà l'air, peut-être s'est-il enfoncé dans la forêt ou caché sous les eaux de quelque fleuve. Quant à Saturne, il continua sa route, le visage baissé, se heurtant contre les pierres et répétant, à haute voix, de lourdes sentences dont s'amusaient les hamadryades malignes qui babillent dans la paix du soir.
Que toutes les passions frémissent en moi!
Je veux aller dans les cavernes et sur les monts,
Je veux être saint et infâme; Je boirai aux amphores de vins précieux
Et aux auges des pourceaux.
Homme qui passes dans la rue, Toi qui cours le long des maisons, Toi qui lèves fièrement la tête, O soldat qui vas tuer, O amant qui vas embrasser, O prêtre qui vas bénir, Il me semble, quand je vous rencontre,
Rencontrer ma propre personne, Comme on voit dans un miroir son image.
Proclamons la beauté de tout être vivant!
Rien n'est laid Que la maladie et la mort ; Rien n'est vice, rien n'est péché Que l'effacement et Ihimiiliation De ceux qui n'osent pas lever la tête,
Ni être eux-mêmes.
Cette terre est mon paradis, Et mes héro3 et mes saints sont des hommes de la terre; Ils n'ont retranché de leur être aucune passion, Mais toutes en eux déchaînèrent leurs tempêtes Sans qu'ils en fussent ébranlés; Mes héros sont des hommes complets :
Ils n'ont pas besoin d'être des surhommes.
— ir)8 —