LXXXVIII
• J'ai vu les statues des âges qui disent la grâce et la force et l'amour de Ihumanité.
J'ai visité les usines où l'on entend gémir les bêtes énormes de fer et les vastes fabriques d'où sortent tant de merveilles pour proclamer le génie et la fécondité du Monde.
Les verres de Murano dont le pied est un serpent de lumière, les vases de grès au col fin et irisé, les délicats travaux d'ivoire, les ors ciselés ; les armes qui rappellent un passé de courage ; les costumes aux riches broderies, du faste et de la luxure; ce que l'homme, de complicité avec la nature,. a créé pour sa vie, sa paresse ou sa jouissance ; ce qu'il a tiré du sol ou de la mer et travaillé de ses mains : je l'ai vu, je l'ai aimé et admiré.
Mais je sais bien que ma vision et ma mémoire sont pauvres, et que malgré tant de marches et de voyages, je n'ai rien vu.
Monde immense ! tu ne donnes ton secret et ta beauté à personne. Il y a toujours devant nous des trésors et toujours aussi des voiles. L'Univers est plus grand encore aux yeux du Souvenir qu'à ceux du Rêve.
Ah 1 que ne suis-je un orchestre ivre, un bel orchestre de Beethoven ou de Wagner aux cent voix de bonheur,
aux mille rugissements de volupté pour crier ta divinité, ô Monde !
Ma petite plume maladroite j'ai envie de la briser, puisque de toute cette musique qui chante en moi, rien ne s'envole que de misérables notes tremblantes.
Qu'elle retrace au moins mon acte d'adoration, qu'elle maudisse les pessimistes blêmes qui s'en vont par les chemins, frottant leurs yeux avec des oignons et penchés anxieusement sur la petite épine qu'ils ont au doigt.
Ah ! j'ai pleuré comme les autres, — quand je portais des robes courtes, — j'ai pleuré aussi au temps où je transformais mes petites souffrances personnelles en maux de l'Univers.
Mais en vérité, il y a aujourd'hui une autre tâche pour un être raisonnable que celle d'essayer d'envoyer ses larmes à la postérité.
Leurs harmonies de cimetière, leurs prières pour les morts sonnent mal et leurs soupirs ne nous charment pas plus que les vents bruyants d'un rustre chargé de victuailles.
Écoutons ce que dit la Nuit ; écoutons les conseils de l'Ombre : quand toute la terre s'efface et que commencent les grandes fêtes du ciel, c'est alors qu'il faut faire silence: chaque nuée qui passe là haut est une vérité.
Et maintenant que les animaux sont rentrés à l'étable et que tous les habitants du village, selon l'instinct, s'étreignent l'un l'autre ou dorment en paix, maintenant que toutes ces petites personnalités sont fondues dans la grande vie de l'Univers, Tâme de la Nature se réjouit et dévoile toute sa beauté.
Comme la nuit est solennelle ! 11 n'y a plus un être, il n'y a plus une chose, mais de grands espaces illumines de lune.
Parfois des nuages passent sur la lune ; le vent agite les hautes cimes voilées ; des cris s'élèvent comme des prières.
Ecoutons la Nuit !
Je ne sais qui rit et chante là-bas ; je ne sais qui sanglote. C'est une voix d'homme, c'est une voix de femme.
L'une dit : « J'ai l'or, la santé ; je puis me satisfaire à ma guise de vin et de caresses ; je suis heureux. »
L'autre gémit de la sorte : <n Mon amant est parti, mon père me bat, mon maître me brise de travail ; ma vie est bien douloureuse. ^>
Pauvres petites voix perdues dans l'infini ! La mer, làbas, n'interrompt pas sa plainte, le vent passe sans vous entendre.
Ecoutons la Nuit.
• Une voix s'élève du couvent avec le son des cloches et les hymnes nocturnes ; et c'est un cantique d'actions de grâces :
« Seigneur, fait-elle, mon corps est une plaie; mon âme, tu l'as déchirée de mille chagrins : gloire à Toi !
« Seigneur, je n'ai pas un ami et je me suis éloigné pour Toi de Celle qui consolait mes jours : gloire à Toi !
« Seigneur, mes ambitions, je les ai foulées aux pieds, je ne désire plus rien : gloire à Toi !
« Car je me suis détaché du pauvre être que je suis pour rentrer et m'exalter en Toi, et voici que les hontes de mes blessures et toute la misère de mon âme ont disparu.
« Etoiles ! immensité du ciel et de l'ombre, comment pourrais-je penser à moi devant le Seigneur ! sa gloire désormais est la mienne et je le remercie de m'avoir élevé jusqu'à Lui. »
La voix douce monte vers la lune.
La voix douce, la voix de bonheur domine l'écume et les batailles de la mer. C'est peut-être toute la Terre qui chante et s'exalte en cette voix.
Le ciel s'illumine, des chœurs chantent dans notre âme purifiée.
Écoutons la Nuit.