‹ Chants de la pluie et du soleilChapitre 23 sur 31 · AUX LABOUREURS · texte numérisé non relu

AUX LABOUREURS

A celui qui ensemence !

A celui qui nous donne le pain !

Au laboureur !

Ce mot de paysan que profèrent avec mépris

Les hommes des villes, Je veux que ce soit un titre de noblesse, Je veux qu'on l'ajoute maintenant avec orgueil à son nom.

O belle vie que cette vie passée

Parmi les bœufs du silence,

Et les troupeaux dociles aux riches toisons,

Et les chèvres capricieuses ; O belle vie que celle de l'homme à qui les bois, La terre, les oiseaux, les insectes Révèlent quelque chose du Mystère,

Quelque chose de Dieu.

La grande piix de la nature est sur ces visages

D'amoureux et de travailleurs ; La grande paix des choses est dans le vieillard Qui s'en vient courbé par le sentier, Et dans le regard de la petite gardeuse de moutons au coin des haies.

Aux veillées d'hiver, Quand la résine à peine met une lueur Sur les couples assis autour de l'âtre, — Comme si les êtres devaient disparaître, Maintenant que la tâche est achevée ; — Aux veillées d'hiver, quand le feu à l'agonie Gémit doucement dans le foyer.

J'aime la voix d'un autre âge

Qui conte les légendes Et le grand voyage fait à la ville autrefois, Tandis que les garçons rieurs et les filles bien hanchées Deviennent soudain timides en se regardant.

Mais ils sauront profiter des chaudes journées d'été, Entendre le conseil du soleil, du ciel pur, de la prairie embaumée. Et répondre à l'invitation des haies Et des frais ombrages.

— D'un bel élan, mon galant !

— D'une belle étreinte, ma promise !

Nous consommerons l'œuvre de chair,

Pour ensuite nous relever riants et pleins de bonheur, Comme des êtres qui ne savent rien du péché.

Les laboureurs ne sont point faits, je l'avoue, Pour attendrir quelque bas-bleu protestant, Disciple de madame Eliot, Ils fleurent fort la terre et le fumier Dans leurs vêtements troués ; Et parfois, Comme ils ne connaissent point renseignement des pasteurs. Et qu'ils ignorent TEglise du Salut, Après les durs labeurs, — le dimanche, Ils vident à grandes lampées La cave de l'aubergiste Et ne s'en retournent point droits au logis. Ah I il y aura, le soir, j'imagine, Des filles mises à mal contre leur gré, Et des femmes battues, Et de furieuses contestations, des rixes sanglantes

Pour quelques sous, — Car les laboureurs sont, après tout, des hommes; — Mais conmie je ne fus point élevé par quelque révérend biblomane, J'ai perdu tout à fait le sens de l'indignation.

Je les ai vus, dans la vieille église, agenouillés, Sous le geste du prêtre qui élève le calice;

Je les ai vus s'inclinant Selon le rite voulu par la simple et obscure religion De leur âme; Et cette adoration, cet oubli de l'instinct égoïste, Un moment, Cela suffit à me grandir ces hommes.

Paysans ! paysans ! c'est peut-être vous qui gardez les purs textes, C'est peut-être en votre cœur qu'est inscrite la Loi, Car vous ne vous révoltez point contre la Volonté de vie,

Ni contre vous, ni contre les autres ; Vous acceptez le labeur, la misère et la mort. Soumis aux caprices de cette Nature Qui fait l'abondance ou la famine Et se joue de l'existence des êtres.

Peut-être devoDs-nous apprendre de votre bouche la Vcritc, Car, mieux que dans les villes, Vous la sentez palpiter dans les vastes labours. Dans les prairies blanches de rosée.

Aux aurores parfumées du travail.

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