‹ Chants de la pluie et du soleilChapitre 30 sur 31 · EXAMEN · texte numérisé non relu

EXAMEN

Nec magls id niinc esl. nec eril mox qiiam fiiil anle.

Tout homme doit avoir une double vie : d'une part la vie restreinte et faite de fonctions spéciales de son individu ; d'autre part la vie immense, contemplative et désintéressée de sa pensée. L'action des hommes n'est point inutile, elle a seulement un autre but que celui qu'ils ont en vue, mais ils doivent agir, s'ils veulent être comptés comme facteurs de l'humanité. Les incertitudes et les sourires du sceptique sont, à certains moments, aussi coupables que l'aveuglement volontaire et les basses complaisances de l'ambitieux. Aux intellectuels de l'heure présente la tâche incombe de soutenir, même avec colère, la cause de l'Intelligence et de sa résultante : la Volonté. Aussi, alors que tous se tournent vers la pitié, et, — disons le mot, — vers la lâcheté, alors que tous désertent les hauteurs de l'Esprit pour s'abaisser à la populace, j'ai jugé utile de pousser un cri d'alarme, j'ai cru qu'il fallait, pour maintenir l'équilibre de la barque, que certains sejetassent du côté justement opposé, c'est-à-dire avec la virilité et l'aristocratie spirituelle. Les mouvements des peuples ont leur raison, mais le devoir des penseurs

csl de les arrêler au point où ils pourraient devenir dangereux. Au milieu de celte vie vertigineuse cl égoïste du second empire, Michelet et Hugo, prêchant pour les misérables, défendaient vraiment la cause du Monde. Aujourd'hui que ce qu'il y avait à soutenir : — les intérêts des travailleurs pauvres, — a été défendu (les réformes suivront d'elles-mêmes), il est temps de s'opposer à cette effroyable confusion qui est en train de se faire dans tous les cerveaux, du bon sens et de la folie, de la misère inhérente à des êtres méprisables et de celle qui résulte uniquement de conditions fâcheuses et momentanées.

A combattre pour des idées qui me sont chères, je n'ai pu cependant m'oublier tout à fait moimême, car un homme a beau essayer de retrouver l'essence des choses, il n'abandonne pas pour cela sa nature, et sa vision de l'Univers demeure fragmentaire et spéciale : ainsi les étangs ne réfléchissent point le vaste ciel, mais seulement quelques nuages et parmi les roseaux de leurs rives. Du moins, toutes les fois que cela m'a 'été possible, me suis-je élevé jusqu'à ces hauteurs sereines où l'on dépose les armes et déchire ses enseignes, où n'étant plus d'aucun parti, d'aucune association, on assiste au combat comme un dieu qui n'en peut voir que la beauté. Si, sur ces sommets, des cris vous parviennent, vous ne les séparez point de la rumeur qui vous environne et ils ne troublent en rien la suite de vos raisonnements ni votre contemplation. Mais qu'au

milieu du lumullc, il devienne nécessaire d'affirmer les vérités qu'on a mises en oubli, vous délaisserez un instant votre poste d'observation et viendrez les proclamer dans la mêlée, d'une voix assez forte pour dominer la bataille. J'ai agi de la sorte. Devant l'assaut que le néo-christianisme livre à la morale naturelle, devant l'attaque de ces autres négateurs de la vie : les révolutionnaires modernes, j'ai dû crier et en haussant le ton l'enseignement des Sages, nos ancêtres ! Toutefois on se tromperait en attribuanl à une haine qui serait d'ailleurs absolument antiphilosophique, la violence de certains de ces chants. Par exemple, j affirme n'avoir jamais voulu toucher à la séduisante image que les catholiques se sont faite du Christ, mais Jésus est un fantôme, qu'à travers les contradictions des Evangiles chacun crée à sa façon. Il apparaît aux uns avec la figure charmante qui inspira aux saints leurs plus beaux cantiques, aux autres comme un esclave affamé d'humiliation, à d'autres enfin, monstrueux comme un Moloch et plus semblable à un bourreau qu'à un justicier (1). C'est seulement à ce Dieu de meurtre et de sacrifice, toujours prêt à venger ou à réparer

(1) L'art croyant, c'est-à-dire celui des pre.i.iers peintres italiens, d"Orcagna, de Cimabue, de Lorenzelli, et celui des primitifs allemands, est plein d'épouvante, de douleur, de haine de la vie. Au contraire, à mesure ([ue la société redevient païenne, c'est-à-dire humaine, les peintres animent les corps et les visages, y mettent la passion, le mouvement, la heaulé. Voyez les charmantes vierges de Botticelli et dii Lorenzo di Credi, voyez aussi les altitudes passionnées de Luca Signorelli.

des torts imaginaires que s'adressent mes malédictions. Je ne connais pas d'image plus immorale que celle d'un cruciiix, nulle qui proscrive avec autant d'àpreté la satisfaction des instincts légitimes, nulle qui nous ordonne comme elle de renoncer à ce sentiment de la vie que la Nature a voulu nous inculquer, nulle aussi qui, en étalant devant nous le spectacle de la laideur, de la soufïrance et de la mort, nous dégoûte plus complètement de tout ce qui doit nous soutenir et faire notre force dans l'existence. Aussi, sans vouloir prendre à parti »une religion qui, avec les siècles, s'est humanisée jusqu'à devenir absolument différente de ce qu'elle était à sa fondation, j'aurais désiré la purifier des éléments empoisonnés qu'elle contient encore et auxquels des esprits superficiels prétendent attribuer maintenant des vertus merveilleuses. Comme des vieillards qui retournent en enfance, certains écrivains de notre temps, d'ailleurs parfaitement incrédules, n'ont-ils pas jugé élégant de célébrer ce qu'ils appellent (i les vertus chrétiennes » et ce qui fut en effet l'apanage des esclaves que groupa le christianisme à ses origines : la paresse, la haine de la beauté, de la pensée, des énergies humaines, la révolte aux ordres du prince et autres vices de populace. Je n'ai donc pu laisser plus longtemps cet abominable symbole de la Croix dans le petit temple où, comme les Romains de la fin de l'Empire, les dilettanti de notre époque ont coutume de réunir les statues des

dieux auxquels ils témoignent de la sympathie. L'esprit de sévérité du christianisme est tout opposé à ce bel esprit d'indulgence qui nous charme chez les Anciens. Si les a Pensées de Pascal » et « l'Institution Chrétienne » sont vos livres de chevet, il est inutile de dire que vous aimez Lucrèce et Virgile, que la beauté des statues grecques vous a enthousiasmé et que vous avez compris Spinosa. Condamnez tous les siècles de l'art et de la pensée, — vous êtes d'ailleurs près de le faire ! — et allez chanter le Dies irse dans les cimetières !

Pour moi, si je n'estime point qu'on puisse imposer aux hommes une pensée juste, autrement que par la persuasion du livre, il me semble que le désordre intellectuel où se cherchent les esprits est une conséquence du désordre social qu'on remarque partout. Les gouvernements peuvent arriver par des voies très diverses à régir les milliers d'appétits qu'ils représentent et, — ce qui importe principalement, — à réaliser une grande œuvre, mais il faut d'abord qu'ils existent. Or, si l'émeute est si forte aujourd'hui, c'est que républiques et monarchies sont également misérables. Le tyran que j'appelle dans mon livre, ce n'est point l'aventurier qui bouleverserait tous les états, voyez plutôt en lui le rêve d'une autorité réelle, d'un homme qui veuille sans faiblesse et sans transaction. Les pleurnicheurs à visage de femme, les femmes déguisées qui se composent de grosses voix, tels sont les deux élé-

nients de la société moderne, cruelle sous des apparences de charité, aussi vite disposée à répandre des larmes que du sang. Le héros à qui je songe, ne connaît point les crises d'hystérie, seulement il sait frapper, quand l'heure l'exige. Ce n'est encore (prune iigure idéale, mais l'idéal parfois se réalise, et mon utopie ne vaut-elle pas celle de ces gens qui aspirent à la désorganisation complète comme au hie^ suprême ?

Certains artistes me reprocheront de ne pas les suivre dans leur tour d'ivoire et de me mêler aux luttes du ibrum. Est-il donc possible, leur répondrai-je, si l'on est un homme, de s'arracher aux passions de son temps ? Quel écrivain digne de ce nom ne s'est pas uni à son siècle pour l'acclamer ou le maudire ? Le plus beau poème des temps modernes (( La Divine Comédie » n'est-il pas plein des passions ardentes d'une cité et d'une époque ? El cependant j'avoue que j'eusse désiré naître en des jours plus calmes et qu'il m'eût été plus doux de vivre davantage parmi les rêves glorieux et tranquilles des siècles. Mais j'ai été jeté au milieu d'une tourmente : avant donc de manger à l'écart les fruits du repos, il convient de bâtir au moins pour moi une maison d'abri, et de la fortilier contre la tempête.

Contraint de mêler aux pensées de la solitude celles qui naissent durant la lutte, j'ai choisi comme moyen d'expression, une prose d'un rythme spécial,

plus lyrique que ne l'est la prose ordinaire et n'ayant pourtant pas la forme précise et musicale de notre poésie. Le vers classique, qui exige la simplification et la synthèse, se fût mal accommodé de la plupart des sujets que j'avais à traiter et, alors qu'il pouvait me convenir, j'ai dû également le délaisser pour conserver à mon livre une certaine unité rythmique. Toutefois je ne voudrais point que l'abandon d'une forme consacrée par des œuvres admirables fît croire chez moi à quelque ridicule dédain. Ayant à exprimer des idées toutes particulières, je me suis cru autorisé à user de rythmes libres, mais, dans la majorité des cas, le vers classique demeure l'instrument préférable et, comme l'ont prouvé les maîtres de notre poésie, il est aussi souple et varié que l'âme humaine.

Sous ce costume plus simple et qui ne la déguise point, peut-être ma pensée s'offrira-t-elle mieux à ceux que j'aime et qui me donnèrent ou me donneront la leur un jour. Puisse du moins ce livre, — c'est mon 'dernier souhait, — ne pas être un solitaire ; puisse-t-il venir comme l'annonciateur d'une morale noble et humaine, d'une beauté respectueuse du Passé et confiante dans l'Avenir : « Ayant écarté le brouillard pluvieux, — chante un chœur d'Aristophane, — regardons les formes immortelles, — et que nos yeux contemplent l'immensité de la Terre ».

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