‹ Chants de la pluie et du soleilChapitre 29 sur 31 · A MON LIVRE · texte numérisé non relu

A MON LIVRE

O petit livre de mes soirs que j'ai caressé et dorloté comme mon enfant, maintenant que je t'abandonne au bruit humain, que je t2 lance dans la foule, où vas-tu aller, quel esprit va t'embrasser ou te maudire ?

Qui pourrait prétendre intéresser les hommes ? Voyez ces passants qui vous heurtent et vous bousculent. L'un va à sa luxure, l'autre. à son travail, un autre à son argent; tous sont indifférents. Quelle pensée va se mettre en travers de leur chemin pour que leurs yeux la boivent du regard, pour que leur esprit la presse et la couronne.

O mon livre, je n'ai pas peur, je crois au travail mystérieux de la pensée ; et l'insouciance pas plus que la clameur momentanée des peuples ne m'effraie.

Il suffit qu'au fond d'une province perdue, dans quelque ville endormie, ou sur un quai abandonné, il suffît que, par hasard, un inconnu feuillette distraitement tes pages ensevelies dans la poussière et dans l'oubli, il suffit qu'un seul homme te connaiss3 pour que mon travail n'ait pas été vain.

Connaissez-vous l'origine de vos pensées, savez-vous d'où elles viennent? Alors pourquoi souriez-vous des livres que ne lit pas le public ? Les livres que ne lit pas le public

font leur chemin comme les autres ; ils entrent le soir, furtivement, comme des ombres, dans les maisions qu'on croyait fermées, et lorsque les êtres reposent sans crainte, ils s'approchent d'eux, doucement, ainsi que des voleurs. Ils enlèvent de leur cerveau les pensées caduques, les préjugés pourris pour mettre à la place leurs neuves pensées, de sorte que le lendemain les dormeurs, en se réveillant, s'étonnent de ce rajeunissement spirituel et se demandent qui leur a pris leurs vieilles croyances.

La pensée vole d'une intelligence à une autre intelligence avec la parole, avec le livre, avec l'action. C'est comme la pièce d'or que l'on passe de main en main. Où va-t-elle aller ? Quelles actions va-t-elle produire? J'assiste à des assassinats, je vois à l'infini des rires, des pleurs et des étreintes, des joies immenses, d'immenses douleurs, parce qu'un mot fut dit par hasard quelque jour,

O mon livre! je ne crains pas pour toi, car tu es venu à ton heure, non comme une plante de serre chaude, mais comme l'aubépine de la haie que fleurit le printemps. Et je ne m'épouvante point de tes doctrines : j'ai mis seulement de nouvelles paroles au chant antique qu'on avait oublié ; tu ne célèbres rien de plus que le soleil, la pluie et les saisons, comme les livres des divins païens qui te précédèrent.

Ah ! qu'un beau rut agite les bois et les cités ! Que le travail du monde s'active encore et que les sources des r.euves soient révérées !

Venise, 1892. — Naplos, 189.*^.

Fin

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