‹ Chants du paysan (volume 2)Chapitre 11 sur 22 · E SENTIER · texte numérisé non relu

E SENTIER

L'herbe sans le souper me plairait tout autant.

Dégage un peu tes mains des fardeaux qui leur pèsent ;

Assieds-toi sous ce hêtre et causons un instant.

ELLE

Ni causer ni m'asseoir. Laisse-moi passer !

LUI

Diable !

Tu n'étais pas si prompte à partir l'autre jour.

L'autre jour je croyais ce qui n'est plus croyable. Hélas ! le cœur se serre et s'ouvre tour à tour !

Que t'ai-je jamais dit dont j'aie à me dédire?

Quel soleil disparu t'ai-je fait entrevoir?

Mes discours changent-ils pour changer ton sourire?

ELLE

Ce n'est pas toi qui m'as menti^ c'est mon espoir^

Dès la première fois que tu m'as rencontrée, J'ai cru que tu savais qui j'étais.

Pourquoi non ?

Votre ferme est là-haut derrière la hètrée ; Ton père est le vieux Toine, et Toinette est ton nom.

ELLK.

Tu me crois pauvre alors ?

LUI

Mais, ni pauvre ni riche.

Vos champs ont de nos champs la terre et la grandeur ; Tous sont bien cultivés, aucun ne reste en friche ; Votre vin est au nôtre égal sinon meilleur.

Hélas ! hélas !

LUI

Voilà ce qui te désespère?

ELLE

Pourquoi me parles-tu si tu ne m'aimes point? Si lu m'aimas pourquoi n'en rien dire à mon père?

LUI

Nous n'en sommes pas là.

ELLE

Nous en sommes plus loin.

Est-ce en vain qu'on a pris trois baisers sur ma joue?

On n'en a pas plus pris que l'on n'en accordait. T'ai-je fait violence et faisais-tu la moue?

ELLE

Non, mais le lendemain mon père t'attendait.

LUI

Ah ! ah ! nous prévenions notre père ?

ELLE

Oui, sans doute.

LUI

C'était un piège alors qu'on tendait sous mes pas.

ELLE

Le piège, s'il en est, se dressait sur ma route, Et ce que je voulais c'était n'y tomber pas.

54 CHANTSDUPAYSAN.

LUI

Il faut un défenseur à ta vertu sévère.

ELLE

Il faut à ma vertu de ne jamais mentir.

LUI

Si dire qu'on fait mal empêchait de mal faire !...

ELLE

Savoir qu'on le dira n'v fait pas consentir.

LUI

C'est monsieur le curé qui t'apprend ces sottises?

ELLE

C'est ma mère d'abord, et c'est moi-même après. Je sais bien des secrets sans que tu me les dises. De celles qui font mal je connais les regrets. Je les vois s'en aller servantes à la ville, Cachant au loin leur honte et traînant leur effroi : Il en est dont l'hospice est devenu l'asile. Moi, je veux travailler, vivre et mourir chez moi.

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