‹ Chants du paysanChapitre 6 sur 7 · MACHINE A BATTRE · texte numérisé non relu

MACHINE A BATTRE

Le chauffeur allume et le l'eu flamboie. Rourou ! tourourou ! la machine part.

Sur la roue en fer on met la courroie ; El le grain de blé, le grain qui chatoie, Comme un torrent d'or sourd de toute paît.

« Par ici ! les gas. Un sac ! vite, vite ! y> Celui-ci déborde et cet autre est plein ». Et, la lourde gerbe à peine introduite, La machine ardente ardemment conduite, Rejette la paille et verse le grain.

Elle coule à flots l'heureuse fontaine.

Et, narguant gaîment les fléaux de bois, Les fléaux de fer sans reprendre haleine Laissent respirer la machine humaine Et font en un jour le travail d'un mois.

— « Ça ! dit le chauffeur, — Saint-Éloi l'enseigne, » Éteignons les feux qui n'ont plus d'emploi ! » Ma bonne batteuse a fini son règne, » Apporte, garçon, pour que tout s'éteigne Vn seau d'eau pour elle et du vin pour moi ».

BEAU-BLE

BEAU-BLE

Quand la machine à battre a fini son battage, Que la paille est liée et le grain rassemblé, Si leur grange est remplie et leur grenier comblé, Beaucoup s'en tiennent là sans chercher davantage, Mais au vieux moissonneur fidèle au vieil adage Bon blé ne suffit pas il faut encor Beau-Blé.

Et les sacs dénoués et rapportés dans l'aire Versent le grain qui forme une montagne d'or. C'est afin, dira l'un, d'en chasser la poussière. »

2i> CHANTS DU PAYSAN.

L'autre dit : « [Test pour mieux l'ensoleiller encor », Mais la vérité vraie et la raison première C'est la fierté qu'il a d'étaler son trésor.

Car il est bien son œuvre, et son fait, et sa chose Ce grain de blé; c'est bien son bras qui le produit ; C'est bien son rude effort qui le métamorphose. 0 pauvre paysan qu'on dédaigne aujourd'hui ! C'est par lui que tout vit, sur lui que tout repose, Le sang du genre humain c'est Dieu, la terre, et lui.

Artisan méconnu d'une tâche sublime,

11 n'en a que l'obscur et vague sentiment.

Mais qu'un malavisé le raille seulement,

Qu'un insensé l'outrage, ou qu'un ingrat l'opprime,

Le dédain qu'il ressent et l'orgueil qui ranime

En sarcasmes amers s'exhalent durement.

Malheur de Dieu ! Voyez ce diseur de sottise ! Mais la terre sans moi n*a plus qu'à t 'enterrer! Le pain ne vient pas seul faut pas te figurer!

BEAU-BLÉ. -21

» 11 faut qu'on te le sème avant qu'un te le cuise Non ! mais voyez-moi ça, ça blâme, ça méprise, » Et ça n'est même pas fichu de labourer! »

Ainsi, montent parfois leur colère et leur plainte Contre qui vient troubler leur calme habituel. Mais aussi que leur joie est pure, qu'elle est sainte Devant ce tas de blé qui leur semble un autel! En soupesant ces grains dorés comme le miel, Quel geste de respect se mêle à leur étreinte !

Ils sont là tout autour les jeunes et les vieux,

Echangeant à mi-voix l'éloge ou la critique,

Rendant au blé sacré leur hommage rustique,

Le flattant de la main et le couvant des yeux,

Et lui parlant tout bas comme ils font à leurs bœufs,

— Douce incantation romaine ou druidique. —

Bientôt, la large pelle au bois luisant et dur Plonge dans le monceau de paillettes vermeilles ; Un bras ferme et hardi les lance vers l'azur:

On les voit s'envoler comme un essaim d'abeilles, Et puis, comme un collier de perles sans pareilles, S'égrener en tombant, flot radieux et pur.

Enfin la tâche est faite et l'œuvre est terminée.

Les lourds sacs blancs sont pleins du beau blé de l'année.

Des poules çà et là picorent à l'entour

0 paisible travail! 0 sage destinée!

La terre resplendit des derniers feux du jour,

Et le bon laboureur songe au prochain labour.

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