LE GUEUX
Quel âge as-tu ?
Vingt ans.
Que fais-tu ?
Je promène.
P" les grandes cités cette guenille humaine.
J'ai pris, me trouvant seul, sans appui, sans seCOurs, Le genre humain en grippe +t la vie à rebours. De vivre tatigué, vieilli bien avant l’âge.
Libre de tout lien et de tout tutélage,
Je suis depuis dix ans, luttant, manquant de tout, Méprisé par le riche et rebuté partout.
Oh ! s’il était donné de refuser la vie
Avant de naître, si sur ‘errre où l’on convie
Les pauvres miséreux à peiner, à souffrir
On ne leur refusait la douceur de mourir...
Mais non, j'ai devant moi de longs jours de souffrance Sans rayon de soleil, sans lueur d’espérance,
Et je vais, le chemin s’allonge devant moi.
Je fais peur aux enfants qui fuient avec effroi. Pourtant je ne suis pas méchant et je les aime.
De les voir s'éloigner me cause peine extrême
Et si je m’écoutais je leur tendrais les bras
A quoi bon ! ces enfants ne me comprendraient pas Ce geste, ils le prendraient pour un désir hostile,
Etre aimé de quelqu'un 6 le rêve futile ;
A vivre seul toujours à jamais comdamné T me reste à pleurer le malheur d’être né.
—Quant tu vas ton chemin par le froid, par la brise,
As-tu parfois songé d’entrer dans une église ?
Devant l’être suprême as-tu courbé le front ? —Ce geste, j'en ai peur, serait lui faire affront. Quoiqu’avide pourtant d’une parole aimée, Aux cris de désespoir ma lèvre accoutumée
Ne sait plus prononcer lus accents de l’ espoir.
Je ne sais plus prier, et du matin au soir
Je vais, le front courbé vers le sol qui m'attire
Et qui, j'espère un jour finira mon martyre.
Oui, là je gouterai le repos désiré,
Car sorti hors du Temps jamais plus souffrirai.
—Mais ce repos, prends garde, il n’est pas où tu penses
Car Dieu dans sa bonté gardes ses récompenses
EE: one
Pour ceux qui l'ont aimé, fut-ce dans le chagrin
Et supporté les maux le front toujours serein.
Dans le temple là-bas va décharger ton âme :
Vide-la de la haine et de l’envie infime
Qui depuis si longtemps t'ont fait si malheureux. —$i je puis y trouver le secret d’être heureux
J’en veux faire l'épreuve et si Dieu me pardonne...
—Pour en être plus sûr, invoque la Madonne.
À la Mémoire de mon Ami Chapman
É ne wux pas clore ce livre
Sans déposer sur ton cercueil L'humble vœu que tu vas survivre
Même à ceux qui portent ton deuil.