SUR CORNEILLE
O France, écoute bien celui-là : c'est Corneille ! Un autre est orateur, poète, historien ; Il te forme l'esprit ou te charme l'oreille.
Celui-là, c'est Corneille! à France, écoute bien!
Et, si tu veux reprendre et retrouver ta force. Si tu veux te guérir du coup qui t'ébranla.
Aspire cette sève au cœur de ton écorce : Sinon, vieil arbre mort, les bûcherons sont là ;
Plus d'un l'a beaucoup dit que l'on n'écoutait guère : Avant d'être abattu, ce peuple est abaissé ;
Il méconnaît la gloire ; U désapprend la guerre... Hélas! nous étions un contre trois! — Je le sai,
Mais nous ne croyions plus au cri du vieil Horace,
Mais, s'il fut des vaillants qui Font osé jeter.
Un groupe de héros n'en refait pas la race,
Et c'est un pauvre peuple, où Ton doit les compter !
Le même sang pourtant coule bien dans nos veines. L'air que nous respirons traverse bien nos bois. Les vins de nos coteaux et les blés de nos plaines Mûrissent bien encore au soleil d'autrefois.
Oui, cette terre ardente, et diverse, et fertile, Bonne à tous les produits, prête à tous les essais, Ce sol puissant, ces eaux vives, ce ciel mobile. Tout cela, c'est la France! Où donc sont les Français?
Où donc ce peuple fier de son sang et prodigue, Que le danger commun trouvait prompt à s'unir; Ce peuple, qui jetait le défi de Rodrigue, Et qui, l'ayant jeté, savait le soutenir?
Le devoir et l'honneur, l'héroïsme et la gloire, Ce faisceau de grandeur aux immortels liens.
Ces mots qui sont la langue et qui furent l'Histoire, Ces grands mots qu'un Corneille a faits cornéliens,
Quel fou les a raillés de sa lèvre flétrie ?
D'où nous vient sur nos dieux ce doute désolé ?
SUR CORNEILLE Io3
Quel être sans famille a nié la Patrie ?
Qui donc a dit : « Tu mens ! » quand Corneille a parlé ?
Ah ! faiseurs de pamphlets et chercheurs de doctrines, Cest vous, les impuissants, qui nous avez détruits! C'est vôtre esprit qui vient crier sur nos ruines : Ne sois d*aucun Devoir, tu n'es d'aucun Pays !
Ah ! la fraternité des peuples vous enchante ? Eh bien! l'heure est propice à vos enivrements ; Votre chanson est belle et vaut bien qu'on la chante: Regardez-les passer, vos frères allemands I
Oui, vous avez raison : c'est hideux, le carnage ; Oui, le Progrès blessé recule et se débat; Notre siècle en fureur retourne au moyen âge. Mais sachons donc nous battre au moins, puisqu'on se bat.
Oui, le sort nous a pris de bien chères victimes. Et Regnault expirant est là comme un remord : La guerre a de ces coups, la gloire a de ces crimes. Mais l'égoïsme humain est plus laid que la mort... —
Il est sous le soleil des heures de vertige Où la vertu d'un peuple hésite et s'interrompt, Où, couvrant de grands mots l'instinct qui la dirige, La peur même, la peur n'a plus de rouge au front.
C'est là, c'est au travers de ces époques noires Qu'un ennemi rampant s'est glissé jusqu'à nous ;
Ses monstrueux anneaux ont étouffé nos gloires, Et la France enlacée est encore à genoux.
Pauvre France! que Dieu te protège... et te change 1 Ton espoir était fou, que ton deuil soit sensé '. Tu parles déjà haut de l'avenir qui venge.
L'avenir qui répare est-il donc commencé ?
On t'excite, on te plaint, on crie, on te harangue. Ah! mon pauvre pays, souviens-toi de Babel !
N'écoute qu'une voix, ne parle qu'une langue. Quand tu n'as qu'un devoir et que tu sais lequel.
Et quoi que l'on te prouve, et quoi que l'on t'allègue, Quel discours peut valoir ces trois mots triomphants : « Meurs ou tue! • Un soufflet t'a renversé, don Diègue? Ne pleure pas ta honte, appelle tes enfants!
Et toi. Corneille, toi, père du grand courage, Redis-nous ces leçons dont tu formais des cœurs. Le calme dans l'effort, la haine après l'outrage. Redis-nous la Patrie, et refais-nous vainqueurs!