LA BELLE FILLE
Sur la grand'place du village Nous passâmes tambour battant.
Lors j'aperçus, à mon passage, Belle fille au riant corsage, Qui nous criait : ■ Soldats, courage!
Et moi, ç'ai-je fait dans l'instant :
> Du courage? Ahl j'en aurais tant,
• Si je baisais ce beau visage ! •
Et pour lors elle, m'avisant.
Me tend sa joue et dit : • Prcnds-cn. »
J'en aurais bien pris davantage,
Mais sur la place du village
Nous passâmes tambour battant.
J'ai repassé par cette place ! —
Las ! hélas ! tout était perdu !
L'ennemi nous donnait la chasse.
Et je marchais la tète basse.
Col levé, képi rabattu.
Mais elle, qui m'a reconnu :
■ C'est donc pour ça qu'on les embrasse?
» Rends-le-moi, mon baiser, vaincu ! »
Et lors me sautant à la face,
La belle fille m'a mordu,...
Ah! les tambours n'ont plus battu
Quand j'ai repassé par la place.
Las! hélas! tout était perdu!
OUioDicl se levant, leur dit; • Vous âtcs prêts ! ■
Otuomel.
Or, Khysânn étant roi de Mésopotamie, Le Seigneur d'Israël lui livra les Hébreux :
Sous l'instinct réveillé l'âme était endormie. Or le blé qu'ils semaient ne poussa plus pour eux.
Ce ne fut plus pour eux que les cuves de chêne Remplirent leurs flancs noirs du jus noir des raisins; Et les troupeaux menés à la source prochaine Ne paissaient plus pour eux sur les coteaux voisins.
Ils perdirent le droit viril des armes nobles ; A peine accordait-on à leurs bras sans joyaux, Pour labourer leurs champs et planter leurs vignobles, Le soc de la charrue ou le fer des hoyaux.
Ainsi leur vie allait humble et désespérée;
Mais quatre ans de ce joug irritèrent les fronts.
Et, s étant réunis aux portes de Pérée,
L'un d*entre eux se leva qui leur dit : t Nous souffrons !
» Nous souffrons, mais le Dieu qui nous fit ces jours mornes, »> Fit aussi ce serment qu'il n'a jamais trahi : » —L'épreuve aura son temps, le temps aura si?s bornes... — u Où donc est Othoniel qui vainquit Gelmaï? »
OTHONIEL l65
Une voix répondit : « Othoniel vit encore,
» Il vit, et les grands bois poussent pour le cacher.
» Sa lance est enterrée au pied d'un sycomore,
» Et son glaive vainqueur dort au creux d'un rocher. »
« Othoniel vit encor! > reprit la foule immense;
« Loué soit l'Éternel qui combat avec lui I
» Le mauvais jour n'est plus, un jour meilleur commence.
» Othoniel vit encor qui vainquit Gelmaï ! »
Et les douze tribus désignèrent douze hommes; Et l'homme de Lévi dut parler seul pour tous : c Dis-lui que s'il est las de soufiFrir, nous le sommes, » Et qu'on vaincra par lui s'il veut lutter pour nous. »
Les douze messagers partirent le soir même,
Et sous les bois profonds leurs pas couraient douteux.
Quand un matin — c'était déjà le quatrième —
De grands lévriers roux bondirent devant eux.
l66 NOUVEAUX CHANTS DU SOLDAT
Or ceci se passait au lieu dit du Message.
De lourds blocs de granit resserraient le chemin, Et sur le haut d'un roc qui gardait le passage Etait un homme, et Thomme avait un arc en main,
A demi nu, couvert de quelques peaux de bètes, Ayant avec sa barbe, et sous ses longs cheveux, L'air hautain des guerriers, Tair calme des prophètes, II s'avança, faisant un geste impérieux.
Les douze messagers, touchant du front la terre « Le jour est arrivé ; le temps est révolu.
» Béni soit Jéhovah! Gloire à Dieu, notre Père! » Othoniel d'Ahalab, fils de Cenès, salut!
» Israël nous envoie; Israël souffre et pleure,
» Et des terres de Gad aux terres de Joseph,
» Tous les hommes debout n'attendent que ton heure;
• Les veux-tu pour soldats? Ils te veulent pour chef. »
Mais secouant la tête avec un air de doute,
Se retournant déjà du côté des forêts
Et rappelant ses chiens, et reprenant sa route,
Othoniel répondit : « Non, vous n 'êtes pas prêts. »
Les envoyés ayant rapporté ces paroles,
La douleur accabla les enfants d'Israël;
Et c'étaient des cris fous, c'étaient des plaintes folles.
Quand l'un d'entre eux, plus sage : « Écoutons Othoniel,
» La voix du Dieu vivant nous parle par sa bouche. » Haïr est peu; gémir n'est rien; crier n'est pas; » Il faut l'effort qu'on voit, il faut le but qu'on touche; » Nous qui voulons un chef, faisons-lui des soldats. ■
Et celui qui parlait ainsi fut trouvé sage. « C'est vrai que nous étions trop prompts et trop ardents, » Que la haine n'est rien, que ce n'est rien la rage; » Armons-nous en silence et laissons faire au temps. »
l68 NOUVEAUX CHANTS DU SOLDAT
Et des plaines d'Hermath jusques aux monts d'Argile, Des rives du Jourdain aux torrents de Gazer, Dès que du ciel éteint tombait la nuit tranquille, Les grands feux s'allumaient, où se forgeait le fer.
• Enfin quand, huit saisons ayant changé la terre, Les lis refleurissaient pour la deuxième fois. Sous rhabit de voyage ayant l'arme de guerre. Les douze messagers revinrent aux grands bois.
Celui que Ton cherchait fut rencontré sans peine Il était à genoux, près du ruisseau d'argent, Aiguisant le fer gris de sa lance d'ébène.
Et son glaive d'acier brillait sur le sol blanc.
« Père, » dit le lévite, heureux de ce présage,
» Les serments faits par Dieu seront-ils confirmés r
» L'esclave verra-t-il la fin de l'esclavage?
j» Est-ce t'avoir compris que de nous être armés? »
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— Othoniel rajustait sa lance sans rien dire. — « O père! prends pitié de tes fils aux abois ! » Sois bon poumons sauver, sois fort pour nous conduire ; » Rends-nous nos champs, rends-nous nos blés, rends-
[nous nos bois !
» Rends-nous les longs sommeils paisibles sous la tente, » Les longs repas du soir sous le ciel transparent, » Et qu'Israël, vêtu de sa pourpre éclatante, » Lave son front guéri dans les eaux du torrent. »
— Et, sans voir que ces mots irritaient sa colère, — « Nous aurions le repos si tu nous délivrais; » Si tu nous délivrais nous n'aurions plus la guerre! » Othoniel répondit : « Non! vous n'êtes pas prêts. »
Cette fois la fureur dépassa la surprise,
Les hommes d'Israël crièrent : • Trahison!
» Aux armes, quoi qu'il fasse ! au combat, quoi qu'il dise ! »
Mais l'un d'entre eux encore : « Othoniel a raison.
• Corrompus jusqu'à l'âme, amollis jusqu'aux fibres,
• L'élan durerait peu, nous eût-il faits vainqueurs;
• Fussions-nous délivrés, nous ne serions pas libres;
> Nos bras se sont armés, sachons armer nos cœurs. »
Et ceci fut compris de tous, et tous se turent, Et chacun retourna pensif à ses travaux.
Mais pendant les deux ans qui suivirent, ce furent Des cœurs renouvelés dans des hommes nouveaux.
Et dans tout Israël régnait un calme auguste; Et quand on se croisait le soir par les sentiers. Si l'un disait : « Sois prêt ! » l'autre disait : t Sois juste! Et l'œuvre de salut dura deux ans entiers.
Or, quand ce fut le jour de célébrer la Pàque,
Le peuple se rendit aux lieux accoutumés;
Mais comme Ton pouvait s'attendre à quelque attaque,
Les hommes vinrent seuls, et tous vinrent armés.
Us s'assirent, formant un cercle autour des flammes. Et sous tous les propos et dans tous les discours, Quand les lèvres montraient à nu le fond des âmes, L'espoir perçait parfois, le repentir toujours...-
c Ah! quand nous tenterons Tœuvre de délivrance, » Si, nous étant faits forts, Dieu nous fait triomphants, » Que l'épreuve, du moins, serve d'expérience, > Et laissons notre exemple à suivre à nos enfants I
« Soyons les artisans virils des fortes tâches; » Ne soyons plus ceux-là que tous montraient au doigt! » Qu'on a pu trouver fous, qu'on a dû croire lâches, » Et qu'un sceptre étranger remettrait sous sa loi.
> Prévoyons les combats, sans rêver de conquêtes :
> Sachons, gardant la paix, goûter la liberté;
> Et qu'aucun fol orgueil ne chasse de nos têtes,
> Si ces choses-là sont, que d'autres ont été. >
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Or, ils étaient là tous, parlant dans la nuit sombre. Ceux d'Azer au front noir, ceux de Gad à l'œil bleu, Ruben, grand par le cœur, Juda, fort par le nombre; Or, ce qui se dit là fut entendu de Dieu.
Et, — comme si cette ombre eût surgi de ce rêve, ■ Rejetant le manteau qui leur cachait ses traits. Ayant le casque au front, ayant en main le glaive, Othoniel, se levant, leur dît : < Vous êtes prêts! »