LE REVEIL
J'ai vécu, j'ai chanté, j'aimais.
Fou de joie, ivre d'espérance.
Sans chercher ce qu'était la France Sans savoir si j'étais Français,
J'ai vécu, j'ai chanté, j'aimais.
J'ai vécu, j'ai souffert, je hais.
Enrôlé pour sa délivrance.
Je sais que la France est ma France,
Je suis sûr que je suis Français...
J'ai vécu, j'ai souffert, je hais.
LE SERGENT
. Eh bien, ça va. consent:- -
Le Sergent.
LE SERGENT
Ah! c'était ud fameux sergent que Maître- J acque !. Ses officiers l'avaient doté de ce surnom Pour avoir, certain jour et dans certaine attaque. Joué de tout un peu, fusil, sabre et canon.
En Italie, en Chine, en Crimée, au Mexique, Il avait guerroyé partout, partout vainqueur. Et médailles et croix chamarraient sa tunique.
l8o NOUVEAUX CHANTS DU SOLDAT
€ Que,» —comme il le disait— « c'en était séducteur I »
Il n'était ni petit ni grand, la tête rase.
Avec une balafre allant du front au cou,
Bien planté sur ses pieds, bien campé sur sa base.
Souple comme une épée et maigre comme un clou.
Ses dents blanches riaient sous ses grosses moustaches ;
Le nez brusque et hardi s'arrêtait coupé court.
Et sous ses noirs sourcils, deux points, deux trous, deux taches
Flamboyaient comme deux sarments au fond d'un four.
Qu'il eût connu la peur à sa première affaire, Ses chefs disaient que non ; lui prétendait que si, Mais qu'ayant sur-le-champ eu l'art de s'en défaire En la passant à ceux qu'il effrayait ainsi.
Il n'en avait dès lors gardé pour sa personne Que juste ce qu'il faut pour ne pas se blaser, Un brin de peur, de quoi sentir que l'on frissonne, Histoire de frémir, comme sous un baiser !
Car Maître-Jacque aimait l'image à haute dose ;
Il était quelquefois homérique en ce point.
Sans être nullement plagiaire... et pour cause,
L'imprimerie et lui ne se fréquentant point.
« Ce n'est pas, » disait-il, « qu'on n'ait pas eu de maîtres,
» On a tout comme un autre appris son A. B. C,
> Seulement, quant à faire un mot avec des lettres, » Ça m'a paru frivole, et je m'en suis passé I
» Et puis le livre au fond est bon pour ces cervelles
> Qui sont en un clin d'œil au bout de leur rouleau, » Qui n'ayant rien à soi, ne trouvant rien en elles,
n- SOLùiî LE SERGENT l8l
jnc si.
me,
efléiâirscà: ■ Puisent là de Tesprit comme on tire de l'eau.
» Mais moi qui sais penser, qui sais voir, qui sais vivre, » Observateur toujours et toujours curieux.
sucsilsx • J^ ^*^^ ^^'^ feuilleter ma tête, c'est mon livre :
» Mon crâne est un recueil imprimé par mes yeux. »
Et quand on lui disait que c'était grand dommage Qu'un servent comme lui restât toujours sergent : « Eh bien, quoi? si l'oiseau vaut mieux que son plumage, » Ça ne vous suffit pas ?... le monde est exigeant ! » D'ailleurs grand connaisseur, et grand artiste en guerre. Sachant, comme pas un, vous fouiller un pays. Entraîner les soldats, culbuter l'adversaire. Donner des ordres nets, nettement obéis.
Avec ça, prévoyant comme trois majordomes, Prodiguant au frichti ses soins intelligents, Adorant son métier, adoré de ses hommes :
Bref le dieu des troupiers et le roi des sergents.
l82 NOUVEAUX CHANTS DU SOLDAT
Or, ce jour-là, le vieux vainqueur était en fête. Son régiment devait marcher au Prussien.
Et comme on lui parlait du bruit d'une défaite : « Ça n'est pas vrai d'abord, et puis ça n'y fait rien ! » Possible I » ajoutait-il d'un ton de confidence, » Qu'à triompher sans nous on ait eu quelque mal; > C'étaient nos violons qui manquaient à la danse, » Mais ça marchera bien quand nous serons du bal. >
Le régiment, placé tout d'abord en réserve Au revers d'une crête, attendait là son tour ; Et le cœur tout en joie et l'esprit tout en verve, Le sergent contemplait sa troupe avec amour.
Presque tous ses soldats étaient des vieux d'Afrique, Tenaces, Dieu sait comme ! ardents. Dieu sait combien! Et leur clignant de l'œil pour toute rhétorique, Maître-Jacques joyeux se disait : « Ça va bien ! » Quand, s'étant reculé pour juger de l'ensemble, Il fronça les sourcils, et, de sa grosse voix : t Mais, nom de nom!» fit-il, « mon numéro trois tremble ! » Numéro trois, sortez ! venez, numéro trois J »
LE SERGENT l83
Et ce fut un petit paysan triste et blême
Qui, tout tremblant, sortit des rangs et s'avança.
Nous avons peur, « dit Jacque, • extrêmement peur même...
Qui diable m'a donné des conscrits comme ça! >
Mais l'autre avait rougi jusqu'aux yeux : « Sauf excuse. Mon sergent, je n'ai pas si peur que j'en ai l'air. »
Et Jacques, souriant de sa mine confuse :
C'est jeune, c'est craintif; mais c'est Français, c'est fier. »
Et lui prenant l'oreille avec un air paterne : Ben! non! Tu n'as pas peur, » dit-il, « ça n'est pas vrai, Seulement il te manque au fond de ta giberne Deux grains de diable au corps, je te les y mettrai !
— S'il vous plaisait, sergent, les mettre tout de suite. Je sens que j'attendrais plus gaiement le signal... Ils font là-bas un bruit de canon qui m'agite.
— Je suis sûr que tu crois qu'on va te faire mal ?
— Mais je ne le crois pas, sergent, je le suppose.
— - Les suppositions ne valent rien jamais.
La bataille a bien ses dangers comme autre chose,
Plus nombreux, j'en conviens, mais gais, je te promets.
— Oh ! gais, sergent ?
— Mais oui, très gais ! Rien n'est maussade Comme d'aller traîner ses guêtres sans efforts,
» Marcher, contre-marcher, sans la moindre gambade. » Un petit tour de feu, c'est la santé du corps !
» — Ça dépend des santés, sergent, je vous assure. » Puis... ça ne vous a pas toujours tant réussi...
» — Parce que tu me vois au front une blessure ? » Eh bien, et celle-là, petit, et celle-ci ? »
Et le petit conscrit ouvrait des yeux immenses...
Tu vois qu'on n'en meurt pas à tous les coups, mon cher.
—Non, mais à tous les coups, je vois qu'on a des chances.
— Ah! ce n'est plus la pêche à la ligne, c'est clair. Mais si nous revenons du feu levant la tête, C'est qu'il faut un certain toupet pour y courir ; Et l'orgueil qu'on en garde a pour cause secrète. Non d'avoir su tuer, mais d'avoir pu mourir.
Qu'on donne à ça le nom qu'on voudra, peu m'importe ! Amour de la patrie ou culte du drapeau.
Ce qui rend l'homme fort est chose vraiment forte. C'est très joli, la paixi... la guerre, c'est très beau ! Aussi, vois-tu, petit, je ris quand j'entends dire : La guerre est un fléau ! la guerre est une horreur ! La bataille est l'instinct de brutes en délire!..
La brute, c'est le lâche, et l'instinct, c'est la peur. La peur qui fait crier la bête au cœur de l'homme,
LE SERGENT l85
» La peur qui le fait fuir en troupeaux éperdus,
» Qui, dégradante au fond, est maladroite, en somme,
• Car l'ennemi vous vise et vous ne visez plus.
» Et puis, petiot, sais-tu ce que c'est que là fuite ? » Ce n'est pas seulement, — ce qui serait assez I — 9 La défaite et son train, la débâcle et sa suite, » C'est l'abandon des morts et l'oubli des blessés. » Oui, ceux que le vainqueur rencontre il les assiste, » Mais comment irait-il chercher tous les débris ? 3 L'appel, tu le sais bien, ne se fait pas sans liste ; » Il faut les vieux sergents pour compter les conscrits. » Enfin, si malgré tout, tu fléchis sur ton centre, » Si tu te sens tourner les talons... pense encor : » La balle dans le dos tue aussi bien qu'au ventre, » Pour être moins longtemps tapés, tapons plus fort î » Est-ce compris ?
— Mon Dieu, sergent, ça l'est sans Têtre.
» Vous dites que la peur est idiote, quoi !
» Qu'une fois qu'on s'y met, eh bien ! il faut s'y mettre ; » Et qu'on doit devenir un homme, qu'on le doit. » Pour le reste... parlant, sergent, par révérence, » Il est des mots qui m'ont échappé dans le tas, » Pourtant, je me sens mieux, puis j'ai votre assurance > Que si je suis touché vous ne m'oublierez pas. » Mais... hein ?... vous avez dû souff'rir ?
— Ça me regarde.
» Si j'ai souflFert ou non, aucun n'en a rien su,
l86 NOUVEAUX CHANTS DU SOLDAT
> Ça reste entre mon cœur, mon sabre et ma cocarde ; » C'était pour le pays, bien donné, bien reçu !
» — Ah ! ce doit être dur, pourtant !
— Bah ! quelle histoire !
» De CCS duretés-là, j'en redemande encor; » Le sang ne coûte rien qui nous vaut la victoire, » Et puis, ces rubans-là ressuscitent un mort! »
Et le héros montrait du pouce sa poitrine,
Où son vieux cœur de flamme avait de fiers reflets !
Et le conscrit, avec une rage mutine :
« Ah ! sergent, je voudrais être brave !
— Tu l'es ! • Mais retourne à ton rang, conscrit, on va se battre. . » Tu vaudras quelque chose et tu feras quelqu'un. 9 Tiens, siffle dans ma gourde un peu de Fil-en-quaire
^ — Pour la France et pour vous, sergent !
— Ça ne fait qu'un ! »
LE SERGENT 187
■••«••«•••••PVa* • ■••■ ••■■••*•#*■ ■••■«••■•■••■■ M ••■••• • ■*»»«B*»*«Mt**»»*»*M»l
Et ce fut un terrible effet dans la bataille Que l'arrivée au feu de ces fiers régiments.
Et les rangs ennemis en eurent une entaille Qui fit pâlir au loin les princes allemands.
Tout d'abord le conscrit perdit un peu la tête :
Les clairons, les tambours, la mitraille, le bruit,
La mort qu'il faut lancer sous la mort qu'on vous jette...
Mais, par bonheur, il vit son sergent près de lui.
Jacques n'avait pas dit encor une parole
Que le petit conscrit s'était remis déjà ;
La peur poignante encor n'était déjà plus folle.
« Eh bien, ça va, conscrit ?
— Mais oui, sergent, ça va ! »
Et peu à peu voilà que la valeur s'éveille, Voilà que noir de poudre et qu'ardent au combat, Portant comme un ancien le képi sur l'oreille, Le petit paysan était passé soldat !
IrS NOUTEArX CHVNTS DU SOLDAT
• Peat-on l'offrir encore à tvi-ire. mec b«:»zhcni:ze ?
» — On n'en a plus besoin, serzent.
— Bien rcp»3nJj.
> Tu Toi s que ce n'est pas si redoutable, en s*:-niine, » Et Tois-tu comme c'est amusant, le vois-tu? »
Hélas ! fl en manquait pourtant des camarades. Plus d'un est tombé là, qui n'a jamais rej«: int : Mais l'espérance allait, sraidant les escouades» Et Ton courait toujours plus fort, toujours plus loin.
Cette marche en avant dura deux longues heures : La baïonnette même eut part à ce gala.
Jamais plus rude assaut ne vit troupes meilleures. Tout à coup les clairons sonnèrent : Halte-là ! Les officiers semblaient se concerter ensemble.
« Serorent!
— Conscrit ?
— Voyez là-bas, sur ce sommet.
» Derrière nous, au fond, on dirait... ça ressemble...
» — Ah ! mille millions de tonnerre î C'en est ! »
LE SERGENT l8g
Le lendemain au jour, sous un toit en ruine, Le sergent reposait couché sur un grabat ; Des bandages couvraient son front et sa poitrine, Et le petit conscrit veillait le vieux soldat. Un rayon de soleil vint frapper son visage :
t Où diable suis-je donc ?» fit Jacque, ouvrant les yeux,
» Je ne reconnais plus du tout le paysage.
» Tiens I te voilà, conscrit r et tout entier ? tant mieux !
» — Faut pas parler, sergent.
— Tu m'imposes silence !
» — Oh ! non, ce n'est pas moi, sergent, c'est un docteur.
» — Ah I ton docteur I il peut garder son ordonnance » Il ne guérira pas la plaie, elle est au cœur. > Nous sommes prisonniers ?
igO NOUVEAUX CHANTS DU SOLDAT
— Non, sergent. J'ai su feindre.
Quand ils sont arrivés sur nous — c'était d'abord Que vous étiez tombé, mon sergent — sans rien craindre, Je m'ai couché par terre, et puis j'ai fait le mort ; Et puis quand j'ai connu qu'ils s'en allaient '".u large, Et puis quand j'ai connu qu'une ferme était là, Je m'ai dit : Mon sergent, c'est moi que je m'en charge. Et je m'en suis chargé sur mon dos, et voilà !
» — C'est bien, petit, très .bien! tu sais.
— Je m'en rapporte.
» — Mais c'est très bète aussi de t'être évertué » A ramasser un vieux cadavre de ma sorte :
» Je ne suis pas blessé, conscrit, je suis tué.
» — Ne dites donc pas ça, sergent, c'est pas comique ; » Voyons, ça vous connaît, le plomb, ça vous a vu? > Et puis tous CCS rubans là-bas, sur la tunique, » Ça ressuscite un mort ?
— Pas quand il est vaincu.
9 Mets-les au pied du lit, pourtant, que je les voie : » Ah ! Inkermann, l'Aima, Palestro, Magenta 1
LE SERGENT IQI
» Mes vieux honneurs, mes vieux dangers, ma vieille joie ! » Tout ça c'était bien beau ! c'est bien fini tout ça!...
3 — Faut pas pleurer, sergent, » dit Tenfant tout en larmes.
» ^ Faut pas se souvenir non plus, mais le moyen ? > Enfin, je pars n'ayant jamais rendu mes armes, » Dix contre un, c'était trop ! cinq heures ce fut bien !
> Quand tu m'enterreras, comme le temps te presse,
> Fais ça tout seul, un trou, deux branches, ça suffit,
> Et pas de nom, la lettre arrive sans adresse !
» Mais, pour que le bon Dieu n'en fasse pas trop fi, » Tu me cachèteras avec mes cinq médailles, » Il comprendra très bien que ça veut dire : Urgent I » Car le bon Dieu s'appelle aussi Dieu des batailles... » Dis donc, conscrit ? il va me renommer sergent. »
Un sourire éclaira cette face défaite Où la vie éclatait jusque dans le trépas.
t Tu partiras, pas vrai, sitôt la chose faite,
» Et tu prendras ma croix d'honneur... tu la prendras,
» Et quand dans les combats qu'on va livrer encore,
» Quand dans des jours... des jours moins désastreux qu'hier
NOUVEAl'X CHANTS DU SOLDAT
» Tu seras décoré par celui qui décore,
• Promets-moi de porter ma croLï, j'en serai tierl ■
Un frisson g:lacia] envahit tout son être.
• Conscrit, ■ murmura Jacques en le touchant du doigt,
• Embrasse-moi, conscrit... embrasse ton vieux maitre...
• Ah ! s'il laissait beaucoup d'élèves comme toi... .
Mais un jet de sang noir s'échappa de sa bouche : Un éclair traversa ses grands yeux éblouis.
Et, s'étant soulevé dans un élan farouche.
Le sergent retomba, disant : « Pour mon pays ! »