ET LES TROIS COULEURS
Ceci, mes enfants, n'est pas une fable, Ou le rossignol qui me l'a conté Est bien le menteur le plus effroyable Qui du ciel sur terre ait jamais chanté.
D'ailleurs, lorsque vous m'aurez écouté, Vous verrez que rien n'est moins incroyable.
Voici donc, sauf Tair et sauf le retrain,
Ce que l'oiselet dit en son langage :
Ceci se passait dans un bon village
Peut-être alsacien, peut-être lorrain,
Tous les deux peut-être ; en tout cas, je gage,
Près de la Moselle et non loin du Rhin.
La nuit de Noël brillait radieuse, Et sous tous les toits, dans tous les foyers, Les petits enfants bénis et choyés Dormaient le sommeil de l'enfance heureuse.
Non sans avoir mis d'une main pieuse Près des gros chenets leur petits souliers.
Qu'y trouveront-ils?... le bon Dieu s'en doute. Et les chers dormeurs le sauront demain, Car, lorsque minuit sonnait sous la voûte, Le petit Jésus s'est mis en chemin, Ayant décroché pour y voir en route Une étoile d'or qu'il tient à la main.
MONSIEUR LE HULAN 276
Le petit Jésus marche vite, vite :
Il a tant à faire un jour de Noël,
II est tant d'enfants qu'il faut qu'il visite..
Mais bientôt chacun a son lot tel quel ;
Le petit Jésus regagne son gîte,
Raccroche l'étoile et retourne au ciel.
Or, le lendemain, lorsque vint l'aurore, Les petits souliers près des gros chenets Renfermaient chacun un nœud tricolore.
Et tous les bambins d'une voix sonore :
« O chères couleurs, je vous reconnais ! »
Et voilà les nœuds piqués aux bonnets.
Et voilà déjà que sur la grand'place
La bande joyeuse accourt follement :
< Voyez, grand-papa! voyez, grand'maman! »
Grand-papa sourit, grand'maman embrasse.
Était-ce en Lorraine? était-ce en Alsace?
C'était en pays ami sûrement.
Mais tout en allant parés de la sorte, Ils passent devant un vieux cabaret ; Monsieur le Hulan fume sur la porte, A califourchon sur un tabouret.
Est-ce sa monture ou lui qui s'emporte, Mais il fait un bond et tombe en arrêt.
Monsieur le Hulan n'est pas de la fête ;
Il lève le poing tout prêt à frapper,
Car ces trois couleurs qu'il défend qu'on mette
Et que du cœur même il veut extirper,
Tous ces bambins-là les ont sur la tête....
Monsieur le Hulan la leur fait couper.
Puis, clopin-clopant, comme un canard ivre, Fier de son exploit qu'il trouve divin, Monsieur le Hulan se dirige enfin Vers TafFreux taudis où, tout seul à vivre, Monsieur le Hulan que la gloire enivre.
S'enivre encor plus de bière et de vin.
MONSIEUR LE IIULAN 277
Il va titubant, selon son usage,
Quand sur le chemin et juste au milieu,
Une femme est là qu'il heurte au passage.
Monsieur le Hulan l'examine un peu :
Mais oui, ces yeux bleus; oui, ce blanc visage,
Cette lèvre rouge enfin.... Oui, pardieu!
Ce sont les couleurs qu'il défend qu'on garde !
Et plus il médite et plus il regarde,
Et mieux il comprend qu'on veut le railler.
« Ce visage-là n'est qu'une cocarde! »
Et la pauvre femme a beau supplier,
Monsieur le Hulan la fait fusiller.
Mais tous ces tombeaux sont fermés à peine.
Que voici surgir du sol par centaine
De bluets, des lis, des coquelicots;
C'est comme un drapeau qui couvre la plaine.
Monsieur le Hulan en hurle de haine,
Et fait apporter un cent de fagots.
II n'en laissera ni tète ni queue.
c Ah! chiennes de fleurs, vous allez chaufiFer!
» Et quant aux couleurs qui croient triompher I...
Mais voici que, haute à voir d'une lieue,
La flamme montait rouge, blanche et bleue.
Monsieur le Hulan la fit étouffer.
La flamme est éteinte et plus rien ne bouge, Seule, la fumée.... O spectre odieux!
La fumée aussi dans Tazur des cieux, Monte en flocons blancs vers le soleil rouge.... Monsieur le Hulan s'enfuit dans son bouge, Se couche à plat ventre et ferme les yeux.
Et comme il comprend qu3 gens, ciel et terre. Tout contre lui seul semble conspirer; Que ces trois couleurs dont il s'exaspère Brilleront toujours pour l'exaspérer; Monsieur le Hulan fait.... ce qu'il doit faire, Monsieur le Hulan se fait enterrer.
MONSIEUR LE IIULAN
Or, à l'instant même où la chose est faite.
Tout se rétablit comme de raison i Les petits enfants ramassent leur tète, La femme aux yeux bleus rentre à ta maison, Et du tiaut des cieus le bon Dieu leur jette Du bonheur tout plein, des Seurs à foison.