XVI II
Ici, mes enfents, finit cette histoire Dont le rossignol fut le chroniqueur. Était-il sincère? Était-il moqueur?
Parlait-il en rêve ou bien de mémoire?
Je laisse à chacun, dans son petit cœur.
Le soin de juger ce qu'il faut en croire.
PROPOS DE TABLE
// est djits le tempérament de la France, a dit le Chancelier, d'avoir tous les dix ans un mouvement d'expansion au dehors.... Cette fois, c'est vers les Etats tartaresques- Nous n'en sommes pas fâchés. Cest un gage de paix pour l'Europe.
(M. DE Bismarck au Général*".)
Les Kroumirs d'Europe, c'
PROPOS DE TABLE
R ami Jules CItutlie
Monsieur de Bismarck, qui nous aime, Et qui le dit sur tous les tons.
Est pour nous d'une grâce extrême;
Il nous flatte, il nous sourit même; Monsieur de Bismarck, qui nous aime, Sait bien pourquoi nous nous battons.
Ce n*est pas parce qu'on nous brave :
Jamais Français ne s'en troubla.
Sommes-nous pas de sang esclave?
De la boue au front, ça se lave.
Ce n'est pas parce qu'on nous brave, Le cas de guerre n'est pas là.
Chacun le sait, pourquoi le taire ?
Le vrai motif, il saute aux yeux :
La pauvreté de notre terre, Notre avarice héréditaire; Chacun le sait, pourquoi le taire ?
Les fils font comme les aïeux.
Tous les dix ans, vaille que vaille, Quittant notre gîte ensablé, Nous allons quérir la bataille.
PROPOS DE TABLE 285
Dam ! Quand un peuple est sur la paille, Tous les dix ans, vaille que vaille, 11 faut bien qu'il vole du blé !
Quand on n'a pas d'autre industrie, Pas d'autre art et pas d'autre état.
Avec quoi nourrir la Patrie ?
La faim grogne, le ventre crie....
Quand on n'a pas d'autre industrie Il n'est métier que de soldat.
Que voulez-vous ? La chose est triste,
A chaque pays son destin ;
L'un est soudard, l'autre est artiste,
Chacun sa loi, nul n'y résiste.
Que voulez-vous? La chose est triste.
Nous ne vivons que de butin I
C'est notre art à nous, la rapine 1 Race de chiens, peuple de loups.
Pullulant comme la vermine,
Il est temps qu'on nous extermine.
C'est notre art à nous, la rapine; Les Khroumirs d'Europe, c'est nous !
1 nis, qui dort, Les Deui Déesses.
La guerre avait été rapide, mais sanglante.
Un deuil mêlé d'angoisse assombrissait les yeux; Et, vers un ciel meilleur levant sa main tremblante, Athène avait placé la Paix au rang des dieux.
En vain, grand ennemi de ces cultes d*Asie, Qui pouvaient énerver son peuple et TafiFaiblir, Périclès trouvait Theure imprudemment choisie : La volonté d'Athène avait dû s'accomplir.
Le temple s'élevait auprès de Tancien Stade, Sur la place où jadis avait campé Xerxès.
Ictinus en avait dessiné la façade, Et le portique était l'œuvre de Mnésiclès.
Les colonnes étaient de marbre pentélique ; Par deux portes d'argent le portail était clos ; Et sous le péristyle, à la muraille oblique, Zeuxis et Parrhasius avaient peint deux tableaux.
Sur l'un, au grand soleil c'est la moisson qui chante. Sans ombre, les figuiers ne sont pas assez hauts ; Mais la gaieté rayonne et mêle, encourageante, Le bruit léger des voix au bruit sourd des fléaux.
Sur leurs fronts gracieux portant la lourde gerbe, Les jeunes filles vont riant aux jeunes gens ; L'été splendide a fait la récolte superbe, Et l'hiver peut venir sans trouver d'indigents.
Le second représente un gai faubourg d'Athènes : Par la sérénité tranquille des beaux soirs, Les vendangeurs lassés courent boire aux fontaines, Et, pieds nus, les enfants dansent dans les pressoirs.
Dans un coin, à l'écart des gaietés populaires, Une femme au sein blanc berce son fils, qui dort, Tandis que sur le quai, déchargeant ses galères. Un marchand réjoui sourit à ses sacs d'or.
Tous les abords du temple étaient plantés de roses, Comme si pour prier Tâme s'y parfumait ; Et, comme pour cacher les horizons moroses, Au loin THymette en fleurs dressait son gai sommet.
Le sanctuaire était plus radieux encore :
Jamais divinité n'eut plus divin séjour, Et, lumineux berceau d'une éternelle aurore.
Douze lampes d*albâtre y brûlaient nuit et jour.
Mais, voici qu'au milieu même du sanctuaire Une image trônait, lourde, î:ux membres cpais, Œuvre infime de quelque infime statuaire, Et cette image était l'image de la Paix.
Levant sans majesté son front sans hardiesse, Tendant, d'un geste bas, ses deux mains pleines d'or. L'idole n'avait rien, hélas, d'une déesse ♦ Et cependant le grand Phidias vivait encor.
Phidias vivait encor, qui, du marbre rebelle Miraculeux dompteur et vainqueur merveilleux, Avait fait Zeus si noble et Minerve si belle, Qu'on disait que Phidias divinisait les dieux.
Alors pourquoi ce bloc informe dans ce temple Quand la beauté pouvait resplendir sur Tautel ? Pourquoi ce spectre vain que la foule y contemple ? D'où vient, chez un tel peuple, un aveuglement tel ?
Est-ce donc qu'oubliant ce sublime génie, Comme un autre Aristide admiré trop longtemps, Lasse de Tapplaudir, Athènes le renie ?
Ou si l'ardent Phidias est vieux à soixante ans ?
Pourtant, quand l'architecte eut dressé son portique Et que, pour y placer une divinité, Athènes eut convoqué les sculpteurs de TAttique, C'était d'abord Phidias qui s'était présenté.
Et l'assemblée avait eu lieu dans cette enceinte. Où, pour la République, Athène allait aux voix ; Car ce peuple, pour qui l'art était chose sainte, Délibérait du Beau comme il eût fait des lois.
Le premier qui parla fut un tisseur d'étoffe, Et qui tissait aussi l'idée avec les mots, Une sorte de vieil artisan philosophe, Pour qui la guerre était le plus affreux des maux.
Il avait sur la foule un assez grand empire.
Peut-être en d'autres temps Teùt-on moins écouté ; Mais il est des instants mauvais où l'homme est pire. Où Tâme d'un grand peuple est lasse de fierté.
« Maître, » dit-il, « l'idée est tout dans notre idole. » Elle ne peut avoir deux sens ni deux aspects. » 11 faut que l'attitude affirme le symbole.
» Dis-nous comment tu veux représenter la Paix?
j> — Ah !» dit Phidias, « la Paix est sublime et féconde î » Bien fou qui, la tenant, ose la hasarder !
» Mais plus fou qui s'y fie, et le plus fou du monde » Qui, sans veiller sur elle, espère la garder !
LES DEUX DÉESSES 2g5
» Aussi, moi, j'en ferais une sœur de Minerve,
> Étincelante, armée, au front majestueux;
» Ses regards fixeraient l'horizon, qu'elle observe;
» Deux ailes d'or pourraient l'emporter dans les cieux. »
LTiomme dit : « Périclès eût choisi ton symbole. » » — C'est donc, » reprit Phidias, c qu'il est digne de lui. » — Une Paix casque au front! une Paix qui s'envole!... » Prête à combattre alors ! — Prête à combattre, oui.
» — Soit donc I Mais cette Paix pense trop à la guerre ; » Elle s'entendrait mal aux soins de nos troupeaux. » Celle que nous voulons est d'aspect plus vulgaire, » Assise, et par son or achetant son repos. »
En l'entendant, Phidias fut profondément triste ; Car, dans ce cœur épris du Beau comme du Bien, Le citoyen souffrait tout autant que l'artiste, Et voici ce que fut le cri du citoyen .
« O peuple au cœur changeant, gardez-vous de l'en croire ! » N'écoutez pas cet homme, ô peuple au cœur léger! » Son immuable paix n'est qu'un rêve illusoire ; > Sommes-nous sans voisins pour être sans danger ? >
Et comme on l'accueillait d'un murmure de blâme : « C'est donc vraiment pour tous que cet homme paria ? 9 Vous voulez donc vraiment cette déesse infâme ?.... » Le peuple répondit : « Nous voulons ceUe-là. »
Alors le grand Phidias, père de la sculpture, Se dressant au milieu de ces hommes surpris.
Et de tout son grand nom grandissant sa stature, Laissa tomber eux son généreux mépris :
« Moi, Phidias, créateur des dieux aux fronts augustes, • Par qui l'inanimé reste à jamais vivant, » Moi, le prompt serviteur de vos volontés justes, » Je refuse de vous servir et je défends...
» Je défends 1 Entendez-vous tous, hommes d'Athènes ? » Et son bras s'étendait dans un geste de roi, Et sa voix jetait haut ses paroles hautaines : « Je défends à quiconque a travaillé sous moi.
> Â quiconque se dit et se sait mon élève,
> Qu'il soit tailleur de pierre ou fondeur de métaux, » De donner une forme humaine à votre rêve,
> Et de souiller pour vous sa main ni ses marteaux.
» Car la divinité de votre allégorie
> Cache son front hideux sous un masque trompeur. » La mienne encor pouvait protéger la patrie ;
> Mais ce n'est pas la Paix, la vôtre, c'est la Peur ! »
Voilà pourquoi l'idole était lourde et mal faite,
Pourquoi, sourd aux appels de son peuple égaré, Périclèa refusa d'en consacrer la fête, Et comme quoi le temple était déshonoré.