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Chants et chansons de la Savoie

a Chanson est Part des humbles ; c’est le seul qui, jusqu'aujourd'hui, lui ait été réellement accessible. Le peuple des campagnes, en particulier, privé des ressources intellectuelles et esthétiques de la ville: musées, expositions, théâtres, concerts, conférences, auditions et représentations diverses, devait forcément cultiver et aimer la Chanson. Il y a trouvé presque toutes les joies supérieures, tout l'idéal dont il pouvait agrémenter et orner sa vie individuelle et sociale si monotone et si étroite. En elle il a goûté le double charme de la musique et de la poésie. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu’il en ait fait de tout temps — et plus encore autrefois qu*aujourd’hui — une de ses distractions favorites.

Il s’est constitué à travers les âges un répertoire spécial, très différent de celui de la ' ille ' ! i ci. en effet, directement alimenté par la musique savant* est incëssatafhenï

renouvelé au fur et à mesure de l’apparition des dons

nouvelles rapidement connut ' e îurandut entres

urbains. Il est don exclusivement corn posé de dernes

et surtout contemporaines provenant de la diffusion en province des compositions de maîtres, des nouveautés du jour créées et lancées par les scènes parisiennes. Après quelques années, la Chanson la plus en vogue a vieilli et tombe dans l'oubli Dans les programmes de soirées, les Chansons de Nadaud, de Béranger et de Dupont ne figurent-elles pas déjà au rang des Chansons anciennes ? Et pourtant elles sont d’hier. Par besoin de variété, de changement, l'engouement se porte sur les sujets nouveaux qui prennent la place des anciens. Ainsi se rajeunit sans cesse au cours des temps le répertoire du peuple des villes.

Il en est tout autrement à la campagne : on y ignore généralement la musique imprimée ; les nouveautés y pénètrent peu et ne s’infiltrent qu’à la longue ; en outre, le paysan est d'esprit conservateur, de goûts très stables ; défiant à legard de toute innovation, il aime mieux garder que changer et ajouter ; ainsi il est resté fidèle à ses Chansons comme à ses croyances et jamais il ne s’en est lassé ; par les tendances de son tempérament aussi bien que par les conditions de son existence, son répertoire devait échapper aux capricieuses fluctuations de la mode, aux changements répétés; il est essentiellement traditionnel .

Les Chansons qui ont cours actuellement à la campagne sont toutes anciennes : quelques-unes datent de plusieurs siècles2. Le fond en a été lentement constitué. De temps à autre quelques sujets nouveaux venaient enrichir très discrètement le répertoire primitif, chaque époque apportant son alluvion, mais conservant le stock déjà existant, permanent et stable ; c est là une hypothèse naturelle et vraisemblable. Ainsi de siècle en siècle s’est formé et transmis cet ensemble de Chansons rustiques, trait d’union et instrument de continuité entre les générations.

En les écoutant, nous croyons entendre comme en un lointain écho la voix .es aïeu> perpétuée jusqu’à nous.

1. Il esta remarquer ue les airs d’opéra se maintiennent bien dus longtemps dans la faveur populaii î les Chansons proprement dites.

2. Ainsi La Pernettt ième thème ci ire Cha1 son d y'üe du xu* s. :

Belle Amelot, et ce qi car; :térise précisé : i les «danson opulaires c’est qu’on en a déjà perc de vue les origin s. s ! s sons sont donc populaires dans un double sens: et par le marieur grande

diffusion (popularité

A. Theuriet a exprimé avec une émotion délicate 1 étrange évocation du passé qui est dans la Chanson populaire .

« Le soir quand les pastoures huchaient pour arauder leurs ouailles éparses dans les prés, les fuyantes vocalises de cette mélodie si bien en harmonie avec la tombée de la nuit, se répétaient à chaque coin de la vallée ; il me semblait alors que les temps primitifs se réveillaient et que trois mille ans auparavant les bergères celtes avaient dû se servir de ce même chant pour rappeler leurs troupeaux.

« C’est là, en effet, un des précieux enchantements de la poésie populaire ; quand on la rencontre, on croit ressaisir le fil de l’antique tradition nationale ; on se sent en sympathique communication avec ses plus lointains ancêtres.

« En face de ces monuments de l’histoire populaire contes, superstitions, coutumes, chansons — on est ému comme si on était brusquement en présence d’un trisaïeul inconnu dans les traits duquel on retrouverait des airs de famille. On se sent rattaché au terroir de sa province par des racines nouvelles et plus profondes. C’est qu’on a tout à coup entendu sourdre sous le sol le grand courant de poésie primitive qui est en quelque sorte le fonds commun de la race et qui s est conserve plus vivace en plein champ et en plein air . »

C’est l’âme de sa province, l'âme de son pays que on retrouve en effet dans la Chanson populaire qui perpétue la tradition commune, et que le peuple a si intimement associée à sa vie. A propos des rapports des races en Amérique du sud, M. le Dr Rivet écrit les lignes suivantes où nous trouvons fortement marquées la puissance morale et l’influence sociale de la musique populaire

«Mais c’est surtout, dit-il, par sa musique que la race vaincue a conquis son vainqueur. Les « tonos » indiens, mélopées plaintives, nostalgiques et monotones où semble pleurer l’éternelle détresse du peuple qui les inventa, emeuvent le blanc bien plus que les compositions savantes des grands maîtres contemporains.

« Chaque dimanche un orchestra militaire exécute, sur a grande , J ce de Qu> o. Jes marcl - -S valses, des fragments d’opéra dont !e public écoute distrai ent l’harmonie compliquée: lia is de retour à la case --de rompre les rangs,

les mus ... ns jouent pour eux-mêmes quelque mélodie indigène.

i. A. Theuriet: Sous Bois , p. 263,

Paris, Charp< rvtier, 1901.

Aussitôt, la foule se tait, les fenêtres des maisons voisines sentr'ou vrent discrètement, et, de la grande dame à la servante, du « caballero » au « cholo », une intime communion de sentiments s'établit. L’âme indienne s'épanche en notes simples et tristes et une émotion identique étreint et rapproche un instant les deux races hostiles. Pour tous, le « tono » est comme un très vieil air du pays natal qu'on écoute avec recueillement et qui parle directement au cœur. Et cette étrange musique exprime en effet si exactement la mentalité du peuple qui la créa, la poésie du pays qui l’inspira, que le voyageur étranger ne peut se la rappeler sans évoquer aussitôt la vision mélancolique des hauts plateaux andins et des Indiens aux grands yeux résignés1. »

S'il n'est pas douteux que la plupart des Chansons populaires sont anciennes2, leur origine exacte ne laisse pas d’être encore fort obscure malgré les minutieuses et patientes recherches des savants. A quel moment, où et par qui ont-elles été composées ? Ce sont les deux dernières questions qui restent le plus souvent sans réponse.

Le prototype de quelques-unes a été retrouvé dans les chefsd'œuvre des maîtres et dans les recueils imprimés ou manuscrits : Grandes Bibles de Noël, Vergers, Jardins, Rosiers, Bouquets de Chants, etc., que chaque époque nous a laissés: celles-là ont comme un état civil et parfois une paternité certaine.

Mais pour la plupart les folkloristes et les philologues sont réduits à des hypothèses au sujet desquelles l'accord n'est pas établi. Leurs recherches sont d’autant plus ardues que les Chansons conservées à peu près exclusivement par la tradition orale ont subi, au cours de leur transmission, des transformations profondes, au point que certaines ont dû perdre toute

1 . Dr Rivet : Essai sur les peuples sud-américains (Rev. scientifique , 29 février 1908).

2. Sur ce point, consulter A. Jeanroy: Les Origines de la Poésie lyrique en France, au moyen-âge , Paris, in-8°, 1889.

G. Paris : Les Origines de la Poésie lyrique au moyen-âge , Paris, 1892.

Id. Chansons du XV* s.

Id. Les Chansons popttla: es du l ,.'r. n ' rv de i jvrage de M. Nigra, 1889. [V. AJ /sine, : v", p. 78,

P. Aubry: Trouvère )ub ad ours, P aris

J. Tiersot: Histoire 89, in-8\

La Revue des Tradit < . , Lot ou. K cï aussi dan la collection de Mélusine (Pari r Gaidoz), es articles

de G. Doncieux, A. Lot in. etc.

ressemblance avec l'original. M. G. Doncieux, par 1 etude comparative, philologique et poétique des textes de nombreuses versions, a pu étudier 1 évolution de quelques chansons, les situer approximativement dans le temps en les rattachant aux formes de chaque époque, et en établir d intéressantes restitutions critiques1 .

M. Rolland est d avis qu*une partie de nos Chansons populaires existent déjà en latin où il pense en avoir retrouvé les origines. D'autres, par un rapprochement avec les plus anciens poèmes de TEurope du Nord, ont retrouvé une parenté entre la vieille tradition populaire Scandinave et les thèmes de nos Chansons, particulièrement ceux qui sont légendaires.

M. A. Van Gennep pense que la plupart de nos Chansons populaires de Savoie ont une origine savante et littéraire qu il date du xvmc siècle. Elles auraient été importées, notamment, par les soldats pendant l'occupation française de la Révolution.

En ce qui concerne exclusivement le texte, nous pouvons appliquer tout particulièrement à notre région qui, philologiquement, se rattache au groupe gallo-roman ou franco-provençal, Thypothèse du maître romaniste, Gaston Paris2 :

« La France du Nord est le foyer principal de la poésie populaire des pavs romansdansce qu'elle a de plus intéressant. Elle n‘en est sans doute pas seulement le foyer: elle en est le berceau. »

Une partie de nos vieilles Chansons seraient donc nées au moment de la grande efflorescence de la poésie lyrique populaire et de l'apparition des premières Chansons lyrico-épiques, au xve siècle. Elles dériveraient, ainsi que les Chansons provençales et piémontaises, du français proprement dit, langue septentrionale.

Ce genre essentiellement français aurait défrayé ensuite les pays voisins où Ton retrouve des groupes semblables.

La plus grande part de notre répertoire rustique est constituée par des Chansons à personnages3, narratives et dialoguées,

1. Exemple: La Restitution critique de la Pernette, basée sur 49 versions. (Cf. : Mélusine , t. V, I., n° 3). Les ? chansons suivantes :

a) La Belle dans la Tour qui ligure aux régis t es »enus durant le cours du xv* s. par Jehan Taillefier, greffier de féch^vin Je Na* 1 .

b) La Belle au pied de la 1 d’un ma. J xv s*>

dérivent de la Pernette dont les Jes reproductio permet¬

tent de les dater à minimadu xv siècle.

Notons que le thème de c - v viiiaCe écossaise

qu’a publiée W. Scott (Ch. I. i8oj 1 • util e ner).

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