LES GARÇONS I
C’est un paradis sur terre que d’être « guerçons », Marié, y a trop-z-à faire, je vous en réponds.
L’impatient désir d’aimer et d’être aimé constitue le thème d'un certain nombre de Chansons d Amour curieuses et plaisantes. Dans leur ensemble, elles présentent un contraste intéressant avec celles qui expriment les Vicissitudes de l’Amour: dans celles-ci, en effet, ce n'est que : pessimisme,
« mal d'amour», mélancolie et tourments; d'autre part, au contraire, c'est la passion ardente, insouciante et heureuse dans son élan enthousiaste; c'est le désir le plus confiant d’un
bonheur entrevu. , ,
Au fond, dans ces dispositions si opposées qu exprime a chanson, c’est toujours la vérité que nous retrouvons, parce qu'entre ces deux termes extrêmes s’échelonne la gamme nuancée de tous les sentiments humains qui procèdent de 1 infinie variété des tempéraments. — La muse populaire a nus en scène, tantôt les amoureux « tant pis », pour qui tout est sujet de malaise et d'inquiétude, tantôt les amoureux « tant mieux », qui voient tout en beau, et se plaisent à trouver dans
l'amour un suffisant excédent de bien et de joie.
Cependant, nous ferons observer que dans les pièces qui vont suivre, ce sont les jeunes filles qui, surtout, sont impatientes « d’entrer en mariage ». Les garçons seraient plutôt des amoureux « tant pis » , très peu pressés, comme nous l'avons vu à propos des Vicissitudes d’Amour. Et à ce propos, il nous revient à l’oreille le vieux refrain favori d’un tailleur d*habits ambulant:
C’est un paradis sur terre que d’être « guerçon » (garçon).
Marié, y a trop-z-à faire, je vous en réponds.
Ainsi d’une part, la chanson expose abondamment les peines de cœur; d’autre part, elle montre l’empressement
avec lequel on aspire à l’amour. C’est que l’inéluctable loi de l’attraction est souveraine :
Le papillon retourne à la chandelle, dit la chanson et, maigre certain pessimisme :
N’y a rien de plus charmant
Que les filles et leurs amants.
Les tourments que la chanson annonce ne sont pas pour les effrayer ;
Mal d’amour n’est pas grand chose,
Et les filles Paiment beaucoup ;
disent malignement les garçons ; à quoi celles-là ripostent :
Et les garçons n’en sont fous.
Et peut-être bien, même, que dans ces tourments, les uns et les autres goûtent quelque âpre jouissance. Si les épreuves n étaient réservées qu aux amants, nous pourrions voir là une survivance des traditions poétiques du moyen âge.
« Les trouvères ont proclamé l’utilité de la souffrance d amour, joyeuse et chère souffrance qui est à l’origine de toute joie... Dans son pèlerinage d'amour, dans la longue suite d’épreuves qu’il doit traverser, de belles actions qu’il doit accomplir pour se rapprocher de sa dame, se rendre meilleur et valoir davantage, le chevalier monte les degrés de la perfection et, quand il y est parvenu, il est le « fin ami », digne peutêtre de recevoir la récompense de tant d’efforts \ » Ainsi la souffrance sanctifierait l’amour et en ferait le mérite.
C’est la jeune fille que la chanson montre la plus impatiente d’aimer; de tous les spécimens que nous avons recueillis sur le présent sujet, un seul montre dans une scène lourdement comique des garçons suppliant à genoux leur père de les marier :
Père, vous ne savez pas
Combien l’amour nous presse.
Donnez-nous chacun une épous’.
Le génie populaire a imaginé sur le thème du désir d’amour des situations et des dénouements variés. Voyons tout d’abord le cas où la jeune fille n’est pas courtisée.
i. P. Aubry : Trouvères et Troubadours , p. ,oo; Alcan., Paris, 2* édit., 19.0.
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De très bonne heure, le besoin d’aimer s’élève en son cœur, si impérieux que, renversant les rôles habituels, c est el emême qui fait des offres d’amour et intrigue pour se pourvoir d'un amant. Sur cette donnée repose une chanson des plus originales : Les Filles de X... très répandue dans toute la
région savoyarde. .
Les filles de X..., dédaignées par les garçons de 1 endroit, sont résolues à vaincre cette indifférence. Elles chargentle cure de lire au prône une lettre proclamant leur désir de mariage :
Au sermon n’y a pas manqué ;
Le curé l’a publiée :
« Ecoutez tous, garçons, je vous en prie,
C’est que les filles d'Héry Veulent qu'on les marie. * 2 »
Mais cette publicité et cette pression , pour ingénieuses qu’elles soient, restent inefficaces devant 1 obstination des jeunes gens qui n’aiment pas ces « filles coquettes », ces « chi fonnières » et s’en gaussent plus que jamais.
Plus âgée, la jeune fille désespère de jamais connaître les joies de l'amour, quoiqu’elle s’ « arrange très bien », et porte le « chignon frisé ». Aiguillonnée de désir et de regret a a vue des couples heureux, elle se lamente :
Je vois mes camarades,
Ont tout’s des bons partis ;
S’en vont en promenade •
Avec leurs bons amis.
Et moi, je les regarde Toujours en soupirant :
« Va t'y promener seule Quand tu n’as pas d’amant ! »
La chanson Je dit :
N’y a pas de plus grand tourment Qu’une fille sans amant.
Si, au contraire, la jeune fille est courtisée, elle a hâte d’obtenir l'approbation de ses parents ; elle leur livre son secret . c’est la mère surtout qu elle prend pour confidente e ses sen
, . Ordinairement, le nom de l’endroit se termine par y ou it Liaudit, Etercy, Lully, Vongy, etc.