‹ Chants et chansons de la SavoieChapitre 15 sur 202 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

rité, au développement de la voix dont il favorise la puissance et la tenue. (Comparez en chantant : Où la jeune veuve allait) , il ne serait donc pas illogique, non plus, de supposer que cette terminaison ait pu être le résultat d'une accommodation uti e faite par le chanteur : (on modifie texte et mélodie avec beaucoup de désinvolture à la campagne). Ces quelques considérations suffisent pour nous montrer combien la belle tenue mélodique des chansons de moisson fait contraste avec la médiocrité et la pauvreté de leur poésie. Qu importe cec. aux joyeux moissonneurs? Dans la chanson individuelle, a la veillée, devant l'auditoire, le sens prend une importance au moins égale à celle de la musique, et l'esprit, aussi bien que loreille, aime à y trouver son compte. Mais tel n est point le cas pour les Chansons de Moisson! Les paroles noyees dans un bruyant ensemble vocal, rendues vagues par la diffusion en plein aïr, passent au second plan ; leur infériorité reste inaperçue à la faveur de la beauté, largement épanouie, de la mélodie qui la rachète. Du reste, les moissonneurs ne recherchent que leur propre satisfaction : celle du chant en bande, à gorge ceplovée, agrémenté par le dialogue de groupe à groupe; en un mot le plaisir de s'entendre. « Ils chantent pour eux-memes, dit A. Despine >, en parlant du chant à la montagne, et non pour le plaisir d’être écoutés. Une pensée, bien que pauvre en soi suffit à leur imagination ; mais ce qu ils désirent, c est se créer une espèce d’interlocuteur ; ils aiment à suivre leur voix répercutée par les rochers... » Conditions de milieu a part, cela est vrai aussi de nos Chansons de Moisson, bien quelles appartiennent en propre aux régions de plaines.

11 est tout naturel que leur aire de distribution corresponde assez exactement aux régions de céréales : les environs d Annecy, de Cruseilles, de Rumilly surtout, le « grenier de la Savoie ». Dans le Bas-Chablais qui s’adonne principalement à la culture de la vigne, elles sont rares, ou tout au moins, il v a beau temps qu’on les a abandonnées. (C est le genre légendaire et satirique qui semble prédominer au terroir du Crépy.) Dans le Haut-Chablais, que nous avons abondamment exploré, nous n’avons rencontré qu’un spécimen dans : La Marjoulène : et encore faut-il remarquer que cette p.ece n en

, A. Despine : Recherches sur les poésies en dialecte savoyard, 57.

possède plus les traitscaractéristiques, dans cet habitat qui n'est pas le sien. Il ne s’agit pas ici d'une simple version ; la transformation est profonde : au mouvement dégagé du rythme, à la coquette prestance de la mélodie, à cette ritournelle alerte et guillerette, on ne reconnaît plus, en effet, notre chanson de moisson. Il ne nous appartient pas de dire si c’est là le résultat du caprice d'un chanteur, ou bien un intéressant exemple d’adaptation de la chanson à son milieu ; mais cette altération fondamentale mérite d'autant plus d’être signalée, qu’elle se présente dans le groupe populaire dont la stabilité, aussi bien dans le timbre que dans le texte, est la plus grande. C'est celui qui offre, en effet, le minimum de divergences : peut-être estce parce que la traditionnelle exécution en commun de ces chants les a préservés plus que tous autres des nombreuses déformations imputables à la fantaisie individuelle.

Pourtant, cette fixité de forme, si favorable qu'elle pût être à leur conservation, a été impuissante à les protéger contre l'abandon, la désaffection, pourrait-on dire, dont ils sont devenus l’objet. La chanson populaire individuelle paraît être moins atteinte ; elle résiste encore à l’oubli ; quoique la tradition en soit déjà affaiblie dans nos campagnes, il se trouve bien toujours au village quelques bouteen train, «bonsgarçons, bons lurons» (c’est ainsi qu'ils se nomment eux-mêmes) qui en conservent de « vieilles » dans leur mémoire, pour animer les veillées, ou autres réunions joyeuses. Ils n'ignorent pas que ce répertoire demeure le plus goûté de ceux-mêmes qui le délaissent, et qui aiment cependant à y retrouver le charme mélancolique des choses du passé. On les écoute avec une curiosité encourageante : « Y ë-f oncô lé pë brâvë. » (Ce sont encore les plus belles.) Ainsi, bien que dégénérée, persiste cette coutume. Mais il en va tout autrement pour la « Chanson de moisson » qui, essentiellement collective, disparaît rapidement avec l'habitude de chanter en commun à la rentrée du travail aux champs. Autrefois — pourquoi ne pas rappeler ce souvenir d'enfance — il n'était pas jusqu’aux « boyandires » (lessiveuses) qui ne chantassent, elles aussi, en chœur, des airs de moisson, au retour du « nant » (ruisseau) derrière le char à lessive; tandis qu’aujourd’hui ils sont de moins en moins nombreux les villages dans lesquels les moissonneurs sont restés fidèles à cet antique usage. Autre temps, autres mœurs ! Com-

ment ne pas regretter, pourtant, que disparaisse ainsi l'une des plus jolies traditions de la campagne — ordinairement si conservatrice — qui l’égayait d'un gracieux rayon d'art et de poésie! N’étaient-elles pas aussi, ces chansons, la touchante manifestation d'une joie partagée, reposante, après le pénible, mais fécond labeur en commun?

Que, du moins, elles soient sauvées de l'oubli ! Déjà, M. Tiersot, dans son magistral tableau de la Chanson des Alpes, M . Ritz, dans son excellent recueil de Chansons populaires de la Ilaute-Savoie, le premier de son genre, consacré à notre déparment, en ont gravé quelques-unes. Nous apportons une modeste javelle à la gerbe commune. Mais il ne faut pas oublier que la lecture des Chansons de Moisson ne peut donner qu'un aperçu bien terne de leur charme si pittoresque, tellement elles sont adaptées à leur cadre rustique. Fleurs champêtres, c’est aux champs seulement qu'elles prennent, avec leur véritable caractère, leur naturelle et simple beauté. C’est sur place, à la campagne, et dites par leurs propres interprètes qu’il faut aller les écouter pour en goûter l'agreste saveur. Ceux à qui cette impression est étrangère, doivent se hâter d'en jouir, avant que nos Chansons de Moisson, de plus en plus délaissées, ne soient devenues de froides et muettes reliques du passé.

i. — Pour cueillir rose fraîche

Lent — • Traîner la poix

ro-se fraî- che Ma- tin M'en- suis le- vé

A M ^fVlus lentes ^3 ff > Prolongé et soutenu B

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