QUATRIÈME GROUPE INSTANCES EN MARIAGE
Bon paysan, donne-moi ta fille.
Donne-la-moi en te priant ;
Tu lui rendras son cœur content.
Les chansons populaires qui ont pour thème les Désirs impatients de Mariage envisagent les instances faites par les jeunes filles auprès de leurs parents pour en obtenir l'autorisation d'aimer, « d'entrer en mariage »: par cette transition naturelle, nous arrivons aux sujets dans lesquels c est 1 amant lui-même qui présente sa demande aux parents de sa fiancée.
Notons tout de suite que nous n’avons pas rencontré de chansons où cette formalité soit accomplie par les parents ou amis du jeune homme '. Le trènâ-manté, dont le rôle est d'accompagner, de présenter le fiancé, et, au besoin, d'exposer son désir, ne figure pas parmi les personnages de la chanson. Ces poèmes mettent en présence, directement, sans aucun intermédiaire, le jeune homme et les parents de la jeune fille, laquelle est parfois présente à l'entrevue.
Le plus souvent, le prétendant est tout d'abord éconduit; s'il y a acceptation, le consentement n'est rien moins qu'empressé. L'intrigue de ces petites scènes familiales est précisément constituée par l'opposition des parents, les formes et moyens de leur résistance à l'opiniâtre insistance de 1 amant et les interventions diverses (le beau-frère, la Vierge Marie, etc.), auxquelles il a recours.
La chanson débute ordinairement par un monologue du jeune homme annonçant la démarche :
Je partirai vers les onze heures,
Vers les onze heures, je m’en irai Voir si ma mie en est couchée.
Avant qu’ait lieu, à l'intérieur de la maison, l'entrevue entre les parents et le jeune homme, celui-ci se tient sous la fenêtre
i. C’est encore une preuve que la chanson populaire est bien plus une œuvre d’imagi-nation qu’un tableau des réalités.
« barreaulée » de sa belle et lui donne une sérénade qui se prolonge en dialogue amoureux :
— Oh ! dormez-vous, mie bergère ?
Si vous dormez, réveillez-vous ;
C'est votre amant qui parle à vous.
— Oh ! je ne dors, ni ne sommeille,
Toute la nuit je pense à vous.
Mon cher amant, marions-nous.
Certaines pièces présentent dans leur début une analogie si parfaite avec les Chansons de Sérénades qu’on pourrait de prime abord s’y méprendre :
Réveillez-vous, belle endormie,
Réveillez-vous, si vous dormez ;
C'estvotreamant qui veut vous parler.
Réveillez-vous, car il est jour ;
C'est votre amant; qu’attendez- vous ?
Mais il n’y a de commun que ce préambule par lequel on a probablement voulu donner à la chanson un tour gracieux ; en effet, si nous poursuivons, la confusion n’est plus possible, nous entrons dans le vif du sujet. L’amant quitte la belle, entre et se présente aux parents (c’est le père que nous voyons intervenir le plus souvent). Voici la demande, toute simple et naïve :
Bon paysan, donne-moi ta fille ;
Donne-la moi en te priant ;
Tu lui rendras son coeur content.
ou bien :
Bonjour, père z’ et mère,
Voulez-vous me donner Votre fille en mariage ?
Mon coeur en est charmé.
Les parents de la jeune fille répondent par un refus, tantôt parce qu’elle est trop jeunette, tantôt parce que l’amant n’est pas assez riche; et peut-être bien que parfois le premier motif n’est qu’un prétexte courtois qui dispense d’invoquer le second :
Oh ! la Youyette, elle est encore trop jeune;
Oh ! la Youyette n’a que quinze ans,
Faites l’amour en attendant.
Mais le jeune homme est impatient de se marier, de fonder son foyer il est las des aventures galantes.
Peut-être aussi a-t-il le pressentiment que les relations qui « traînent » trop risquent de ne pas « venir à bon bout » :
Tant fis l’amour que je n’ veux plus la faire ;
Celui qui fait l'amour longtemps Risque bien d’y perdre son temps.
Une solution favorable semble n’être ici qu'une question de temps et de patience . il en est tout autrement si le prétendant est repoussé parce qu'il est sans fortune; le refus sera, cette fois, catégorique et irrévocable :
Mieux vaut rester fille Que d'être femme sans bien.
On remarquera que. dans les chansons de ce groupe, c’est aux garçons que la richesse est demandée; mais, dans une Chanson Sérénade 2, nous retrouvons bien aussi la préoccupation intéressée de la dot qu’apportera la femme. Le thème en est pittoresque. Il s agit de jeunes gens qui vont «veiller» dans les maisons où il y a des jeunes filles :
Ils s'assient sur le coffre En frappant du talon ;
Et si le coffre sonne 3 Les amoureux s'en vont.
S il fallait en croire ceux qui sont persuadés de retrouver dans la Chanson populaire le reflet constant et sincère de la mentalité du paysan, nous serions amenés à penser qu’à la campagne, les relations matrimoniales sont conditionnées à peu près exclusivement par la situation de fortune; et ce serait porter un jugement outré, forcément inexact.
La Chanson exprime très souvent, à propos de mariage, un souci pécuniaire très réel, auquel il convient cependant de
1. Encore un sentiment tout opposé à celui qu’exposent les Chansons de Vi- SSITLDLS amoureuses dans lesquelles la jeune lille presse son amant « volage »
de lepouser. précisément parce que celui-ci se dérobe et cherche à retarder le plus possible son entrée en ménage.