‹ Chants et chansons de la SavoieChapitre 151 sur 202 · Voir deuxième groupe : La Rose au bois · texte numérisé non relu

Voir deuxième groupe : La Rose au bois

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donner son véritable caractère. Elle est contemporaine d’âges plus ou moins reculés, où l'existence du cultivateur fut des plus précaires, et souvent misérable, en comparaison avec l’aisance relative dont il jouit aujourd'hui, grâce au progrès économique et social.

Combien laborieuse et pénible fut sa lente ascension vers une condition meilleure ! Aussi, après avoir eu tant de mal à sortir de l’enfer quotidien des privations et des labeurs excédants, il cherche, dans son amour paternel, à épargner à ses enfants les épreuves de son calvaire, et désire pour cela les voir entrer en ménage dans une situation aisée. Voilà le sentiment naturel et logique, auquel, nous semble-t-il, correspond le thème populaire ; les préoccupations intéressées qui y apparaissent marquent vraisemblablement une raisonnable aspiration au bienêtre, ni exclusive, ni. même dominante, plutôt qu’un esprit de cupide ambition. Et il n’est rien de plus légitime que l’aflfectueuse et sage sollicitude dont s’inspire la prévoyance des parents dans le refus qu’ils opposent parfois à un choix irréfléchi de leurs enfants. Que le paysan soit proche de ses intérêts, et surtout très économe, cela est incontestable : l’industrie agricole n’est pas celle qui donne les plus gros bénéfices; et il apprécie d’autant plus la valeur de l’argent que sa richesse est plus en nature qu’en espèces ; mais cela ne saurait nous autoriser à affirmer qu’il subordonne exclusivement le bonheur à des questions d’argent.

En réalité, les mariages d’affaires ne sont pas plus nombreux à la campagne qu’à la ville. Le villageois laisse généralement une grande liberté d’inclination à ses enfants; il n’intervient que pour prévenir une erreur de jeunesse, et sait, le cas échéant, comprendre et respecter les droits du cœur. Il sanctionne volontiers de son consentement les affinités naturelles, en dehors de toute autre considération, pourvu que le « parti » soit sympathique par son caractère et surtout par ses qualités.

Ce serait, en effet, une erreur de croire que la richesse doive forcément prévaloir sur tout autre élément d’appréciation, ni qu’il suffiseà une jeune filled'êtreun bon parti pour être agréée; encore faut-il qu’elle soit tout d’abord « plaisante et amitable » ', car la beauté et la grâce sont appréciées.

« Faut pouvoir mener sa femme au marché i. 2 », dit un proverbe rustique. Les parents, eux-mêmes, par fierté pour la

i . « Plaisante » et « amitable » = agréable et sympathique.

a. Il fautqu'or. puisse en être fier.

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maison, pour eux-mêmes et pour leurs fils, tiennent à avoir onnâ drôlâ bàlâ-flïë 1 .

Ce n’est pas non plus l'appât de la situation qui fermera les yeux du paysan - ceci témoigne de son grand sens pratique — aux conditions qui assurent le bonheur en ménage et surtout la prospérité des maisons. Tout d’abord, il tient beaucoup à ce que la jeune fille ait « de la conduite », qu’elle soit robuste — et pour cause — : de plus, active et sensée ; une femme fainéante et sans émô2 3 4> c’est une mon 3 que nul ne recherchera, tandis qu'il n’est pas rare de voirdes jeunesgens de « grosses maisons » épouser des filles pauvres, des servantes de ferme, parce qu’elles sont réputées vaillantes à l'ouvrage et bonnes ménagères.

Enfin, la simplicité de ses goûts, autant que son esprit d'économie portent le campagnard à considérer la frivolité, la coquetterie et la fatuité comme des défauts graves ; sans avoir lu Franklin, il pense sagement avec lui que

Les étoffes de soie éteignent le feu de la cuisine.

On délaisse volontiers les jeunes prétentieuses, les vaniteuses mijorées qui veulent singer à la campagne les « demoiselles de ville ». La chanson Les Filles d\Héry 4 s’inspire précisément de cette situation. Les garçons du village se détournent des jeunes filles :

Nous pouvons nous en moquer De ces chiffons, de ces filles si hères,

Car nous les connaissons Toutes pour des chiffonnières.

Les rubans qu’elles ont achetés Valent mieux que les poupées.

Le poème populaire prend le parti du naturel et du bon sens, et traduit bien, ici, le sentiment du paysan. A imiter gauchement dans leur langage et leur tenue les mœurs de la ville, à renier les traditions simples de leur milieu, jusqu’à rougir de leur situation, ces jeunes filles contractent un genre faux et affecté qui les rend ridicules et peu sympathiques. Trop campagnardes pour les « garçons de ville », trop maniérées pour ceux de la campagne, elles n’ont pas « grand mariage ».

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