V. Ch. d'Am.y 3* gr.. p
On voudra bien excuser cette digression où nous avons essayé de dégager les mobiles du mariage rustique; il nous apparaît que les qualités personnelles y tiennent une bonne place, celles de la femme surtout; car, à la campagne, où celle-ci participe à la fois aux travaux de l'intérieur et à ceux des champs, le proverbe est plus vrai qu'ailleurs :
Les femmes font et défont les maisons.
Mais revenons au thème de la chanson. Le refus opposé à la demande en mariage d’un prétendant peu fortuné amène des scènes douloureuses de séparation comme dans les sujets relatifs aux tourments d'amour. En voici une présentée en un rustique symbolisme, à la fois pittoresque et touchant :
Mie, ma douce mie.
Prête-moi ton mouchoir,
Pour essuyer les larmes Qui coul’nt sur mon visage ;
Les larmes de mes yeux En sont pour te dire adieu.
Mie, ma douce mie,
Prête-moi ton couteau Pour partager la pomme Que j’ai dedans ma poche.
La pomnV des amoureux,
Nous la mang’rons tous les deux.
Mie, ma douce mie,
Prête-moi tes ciseaux Pour couper l’alliance Que nous avons ensemble ;
L’alliance des deux Sera pour en faire un vœu.
Et l’amant désolé sc voue à la retraite monastique :
S’il faut que je m’y retire,
Je m’y retirerai Dans un couvent d’ermite Pour l’amour d’une fille ;
Ermite dans les bois Sans jamais plus te revoir.
Je ferai faire une chapelle ;
Tous les amants qui passent Y prieront Dieu pour ce pauvre garçon.
Vieilles Chansons Savoyardes — i 3
A moins que la jeune fille, plus persévérante, plus confiante que lui en une solution favorable, ne le force par son attitude, à espérer malgré tout :
Un bouquet de quittance,
Jamais tu ne l'auras,
Jour de ta vie ;
Amant, si tu t’en vas,
Tu fais folie.
Le dénouement peut aussi varier avec les tempéraments; l’amant jaloux veut assouvir sa vengeance :
Et bien, si je ne l’ai pas Je m’en irai-z-en guerre.
Combattre ses amis,
Et ils ne l’auront pas.
Tantôt, comme dans les Chansons de Vicissitudes amoureuses, il se console, en buvant, du refus qu il vient d essuyer :
Le bon vin de la cave Adoucira cela !
Buvons à petits coups Cela deviendra plus doux.
Ronsard avait déjà poétisé le philtre d’insouciance et d’oubli, remède aux douleurs d’amour :
Versons ces roses en ce vin,
En ce bon vin versons ces roses Et boivons l'un à l’autre, afin Qu’au cœur nos tristesses encloses Prennent en boivant quelque fin 1 .
Les Chansons de Demandes en mariage ne constituent pas un groupe nombreux; mais l’action en est mouvementée; des personnages bien vivants, des dialogues d’une piquante franchise d’allure, un style coloré et pittoresque, leur donnent un réel intérêt.
De bon matin, quand Jean-Pierre se lève.
Prend son chapeau dessous son bras ;
Vers sa Youyette 1 il s’en va !
« Bonjour, beau-père, et bonjour belle-mère,'
Que le bonjour vous soit donné ;
A la Youyette je veux parler. »
— Mais la Youyette, elle est à la grand’messe.
A la grand’messe à Saint-Denis ;
Ne tard’ra pas de revenir.
— Oh ! donc par qui Tenverrai-je chercher ?
— Son petit frère, un bon garçon,
Te fera bien la commission.
Tout en entrant dedans la sainte église.
Prit Peau bénite en se signant,
« Oh ! la Youyette, allons-nous en ! »
— Qu’y a-t-il donc à la maison qui presse ?
— Ton ami Pierre est arrivé ;
Son tendre cœur veut t’embrasser.
— Apportez-nous une bonne bouteille,
Du saucisson et du jambon,
Pour régaler ce compagnon !
— Je ne suis pas venu ici pour boire Non, ni pour boire, ni pour manger,
Du mariage, il faut parler.
— Oh! la Youyette, elle est encore trop jeune,
Oh ! la Youyette n’a que quinze ans,
Faites l’amour en attendant.
— Tant fis l’amour que j’ n’veux plus la faire. Celui qui fait l'amour longtemps Risque bien d’y perdre son temps.
Abondance : Chantée par M. J. Crétin.
Cf. : Vincent d’Indv et J. Tiersot : Ch. pop. Vivarais et Vercors,
Youyette : Probablement altération, diminutif de Josephte
g8. — Bon Paysan, doi?nc-n?oi ta Fille
ou L’Amant cl>a§rit>é.
11 ff Assez lent
^ Je par- ti-
rai vers les on-ze heu-res, Vers les onze
heures, je m’en-i- rai, Voir si ma mi- e en est cou- chée.
,6 — Oh ! pour ma fille elle est trop
[jeune.
Elle est trop jeune à dix-huit ans, Faites l’amour en attendant.
19 Oh ! pour l’amour, j' veux plus [la faire ;
Garçon qui fait l’amour longtemps, S’expose bien à y perdre son temps.
22 Je m’en irai sur ces montagnes, Pleurer mes jours, mon temps passés.
En regrettant ma chère bien-aimée.
25 Je ferai faire une chapelle,
Tous les amants qui passeront Y prieront Dieu pour un pauvre [garçon l
Abondance : Chantée par SI. J. Crétin ; Châtel : (S’exécute par de nombreux accords d’un très bel effet (contrevoix) dans toute la vallée d Abondance. )
Cf.: J. Tiersot : Ch. p. A., 257.
1 Je partirai vers les onze heures , Vers les onze heures je m’en irai, Voir si ma mie en est couchée.
4 «Oh! dormez-vous, mie bergère?
Si vous dormez, réveillez-vous ; C’est votre amant qui pense à vous ! »
7 — Oh ! je ne dors, ni ne sommeille ; Toute la nuit je pense à vous.
Mon cher amant, marions-nous.
I0 H en faut parler à ma mère,
A mon père, à tous mes parents.
S’ils veulent bien, j'en serai content !
i3 - Bon paysan, donne-moi ta fille, Donne-la moi en te priant.
Tu lui rendras son cœur content.
Var. :
i-3 Voir dans les versions ci-après les variantes pour le 1" couplet.
4 Oh ! dormez-vous, belle brunette, 5-6 Réveillez-vous si vous dormez.
C'est votre amant qui vient vous trôuv er.