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CINQUIÈME GROUPE MARIAGE ET MÉNAGE

Enfin, vous voilà donc, Madame la Mariée,

Enfin, vous voilà donc A votre époux liée,

Avec un beau fil d’or Qui s’ délie qu’à la mort.

(Chanson populaire i.)

Dans nos chansons populaires le mariage est considéré sous un point de vue très pessimiste. Ainsi, deux seulement — sur une cinquantaine de ce genre que nous avons recueillies — ont rapport au bonheur en ménage * 2. Dans toutes les autres, c'est un événement regrettable, comportant de fréquentes mésaventures fâcheuses, tout au moins beaucoup de soucis, d'ennuis et de peine; donc forcément incompatible avec le bonheur. Plus d’amour dans le mariage : ceci a tué cela. Presque toujours l’un des époux, par ses vices ou ses travers, brise l’affection, détruit l’union intime et désorganise la vie en ménage. Ainsi la plupart des Chansons de Mariage sont-elles des Chansons de Mal Mariés.

Nous sommes ici en présence d’un thème qui anime déjà tout un groupe important de compositions lyriques du moyen âge : la critique du mariage3. Toutefois, en les rapprochant de nos chansons populaires, certains traits distinctifs apparaissent.

Tout d'abord, dans l’œuvre médiévale, c’est toujours la femme qui est mal mariée, invariablement jolie et malheureuse, partant, doublement sympathique, tandis que le mari, parfois l'amant, sur qui l’on daube ferme, bafoué et berné, y

i . Madame la Mariée.

2. Le Bien marié. — « Aimons-nous, Jeannette » ; et il est à noter qu’elles sont d’allure assez moderne.

3. P. Aubry: Trouvères et Troubadours, III, p. 40 et ss., Paris, Alcan, 2* édit., 1910 : A. Jeanroy: Les Origines de la poésie lyrique en France au moyen âge, p. 218, Paris, in-8% 1889.

joue un rôle ridicule et odieux de mari trompé et de rustre brutal et grossier.

Honis soit maris ki dure plus d'un mois ! dit une jeune épouse 1 .

Notre répertoire est moins outré et moins exclusif; la satire, plus imprégnée de réalité, n’y épargne pas intentionnellement un sexe pour accabler l’autre ; elle s’attaque aussi bien à la femme qu’au mari ; et il semble même que, par compensation, elle s'acharne plus volontiers sur celle-là 2.

En outre, l’ancienne Chanson de Mal mariée revêt presque toujours la forme d'un drame amené par la présence de l'amant dans le ménage, avec la complicité de la femme. Nos Chansons de Mariage donnent une forme moins tragique aux infortunes conjugales, et s’accommodent, de préférence, du ton satirique ou plaisant, ce qui est assez conforme à certaines tendances caractéristiques du tempérament français. De tout temps la vie conjugale a défrayé notre verve ironique. On dirait que la Muse populaire ait voulu exploiter ce sujet pour s'ébrouer quelque peu en se dépouillant un moment du ton mélancolique qui lui est habituel.

Il n’y a en effet rien d’amer dans le pessimisme qui est au fond de ce genre de productions; il se fait goguenard; l’infortune est envisagée dans ses aspects ridicules propres à provoquer le rire malicieux et jovial ; certaines scènes de ménage sont d'un burlesque achevé, et donnent matière à mainte plaisanterie ; la tragédie tourne à la comédie : Il y a dans la vie à deux, semble dire la chanson, des désagréments fatals, des malheurs auxquels nous sommes voués, et dont il faut rire pour ne pas être obligés d'en pleurer.

Essentiellement narratifs, ces poèmes ne sont généralement pas des sujets à scènes dialoguées. A ce point de vue, ils constituent un groupe exceptionnel dans l’ensemble de nos chansons touchant aux situations d’amour, qui ont bien, pour la plupart, les caractères des Chansons de Personnages anecdotiques, celles qu'on appelait aussi au moyen âge : Chansons d’Histoire ou Chansons de Toile.

i . Extrait d’une chanson en langue d’oïl. Cf. : Karl Bartsch : Altfran^œsische Hominien und Pastourellen , Leipsig. 1870, cité par Aubry.

2. Voir: La Femme ivrogne, La Vieille amoureuse , Nos Femmes sont mortes. J'en suis soûl de ma femme.

C’est dans les Chansons de Mariage que le patois est le plus fréquemment employé : il se prête, on effet, très aisément, à l’expression des choses communes, et rend l’humour avec assez de bonheur. Le paysan dit l'amour en français ; mais c est dans son familier dialecte local qu‘il retrouve sa verve pour plaisanter : c’est ainsi que le patois donne une allure pittoresque et savoureuse à un burlesque dialogue entre le jovial mari et sa femme ivre, aux cotonades malignes destinées à celle qui vient d’épouser un « crève-faim : »

U bô tin q tard l'épëusà qan ï vindrâ!

Jetons un rapide coup d’oeil sur les principaux sujets de cette série. Nous remarquons tout d’abord qu’aucun n'est consacré aux rites de mariage et de baptême ; s’il est question d’enfant, c’est incidemment, à propos des misères de la vie en ménage où ils sont considérés comme des importuns coûteux et encombrants; la seule Chanson de Noces que nous ayons rencontrée *, au lieu de peindre un tableau réjouissant d’une journée de fête, rappelle gravement à la jeune épousée les devoirs et les charges de sa situation nouvelle. « Un jour, nous racontait un chanteur, à une noce où j’étais invité, au lieu de dire cette chanson sur un ton plaisant, comme d'ordinaire, je lui donnai par mon accent toute sa grave sincérité ; au couplet final sur la séparation inévitable qu’amène le mariage dans les familles, comme j’avais un léger trémolo dans la voix, l’épouse se jeta tout en pleurs dans les bras de sa mère, et l’émotion gagna toute l'assistance. » Cette chanson 1 2 s’accompagnait autrefois, en Chablais notamment, de la cérémonie suivante :

Après les couplets des salutations et des souhaits aux époux, on présentait à la mariée tout d’abord un fil ou un ruban, symbole d’union fidèle:

Enfin vous voilà donc,

Madame la Mariée ;

Enfin, vous voilà donc A votre époux liée,

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