‹ Chants et chansons de la SavoieChapitre 166 sur 202 · Madame la Mariée · texte numérisé non relu

Madame la Mariée

échappent aux orages passionnels qui traversent la vie énervée et licencieuse des cités, à l'influence morbide des milieux dépravés où l’immoralité, tacitement admise dans les mœurs, désorganise la famille.

La frivolité, la coquetterie, maints raffinements de la civilisation moderne qui donnent à l’existence un caractère superficiel et léger et deviennent souvent un élément de dissolution, épargnent généralement le ménage rustique. Le fléau de l'alcoolisme, qui ravage infailliblement le foyer, sévit bien moins à la campagne qu’à la ville.

Enfin, l’amour du travail, celle de ses qualités traditionnelles que le paysan a le mieux conservée, imprime à sa vie un caractère de dignité sérieuse et grave, précieuse sauvegarde, assise solide sur laquelle se fonde la cohésion étroite de la famille. Le travail de la terre est un trait d'union puissant entre l’homme et la femme dont il associe journellement les volontés. Il n'est pas d atelier qui, plus que le grand atelier des champs, réclame une collaboration étroite et constante de tous les éléments de la famille dont l’activité, dirigée vers le même but, s’applique aussi à la même tâche. Tous les jours le paysan et sa femme communient dans le labeur commun.

Parcourons la campagne au temps des fenaisons ou des moissons; plus d’une fois nous aurons sous les yeux le tableau charmant de la famille aux champs : fourche ou rateau en mains, sous le soleil ardent qui « rutit » herbes et épis, le cultivateur et sa femme, qui veulent profiter du beau temps, hâtent les opérations de la récolte; ici et là des marmots ébouriffés prennent leurs ébats, tandis qu’à l’ombrage, le bébé dernier-né que la mère a emporté dans son berceau 1 repose endormi. C’est là un spectacle touchant par sa beauté simple et par la poésie champêtre qui s'en dégage. A-t-il déjà tenté ou tentera-t-il jamais quelque Millet, quelque peintre des scènes rustiques !

A la campagne, les rapports des époux sont encore tout imprégnés des traditions familiales anciennes; c’est ainsi que

i . Le berceau rustique n’est pas suspendu à la façon d’une bercelonnette moderne; très bas, il se meut à chaque extrémité, sur une planche de champ découpée en croissant qui donne le roulis berceur. Pour l’emporter aux champs, la mère le place sur sa tête préalablement protégée par une « torche » ; ce mode de transport, particulier aux femmes, est très usité pour tous objets dans les environs d’Annecy et de Rumilly.

l’autorité du mari est tout à fait prépondérante; et la femme reconnaît en lui - sans que cette soumission coûte rien à sa dignité et à son affection — le chef qui dirige, commande, et’ dont la supériorité dominante doit être un fait incontesté. Ntron métré, dira-t-elle parfois en parlant de lui; et, dans certaines régions ', après quelques années de mariage, au << tu » égalitaire et familier se substitue peu à peu dans l’appellation le « vous » qui introduit une nuance de hiérarchie; asse2;souvent le mari emploie le « tu » condescendant alors que sa femme le voussoie.

La venue des enfants est signalée dans la Chanson — nous lavons dit plus haut — comme un événement des plus fâcheux, source d’embarras et de soucis :

Car quand vous serez mariée Vous aurez des enfants.

Il y en a un qui voudra boire Et l’autre... son soulier.

Or, le paysan est loin de partager ce pessimisme. N'est-ce pas à la campagne qu'on rencontre le plus de familles nombreuses? Pour lui, c’est croyance traditionnelle qu'elles sont toujours unies et heureuses, particulièrement favorisées et bénies. Avoir beaucoup d’enfants est une situation tout à fait normale, prévue, à laquelle on est tout préparé et que les parents envisagent souvent avec fierté et satisfaction : telle cette vaillante paysanne qui, près d’être mère pour la cinquième fois soutenait ainsi son courage : « D’arë bin ma r’compinsë i 2 ». La récompense c’était 1 enfant.

U est vrai qu’il est bien plus facile et moins onéreux d'élever les enfants à la campagne qu’à la ville. Leur présence est si peu gênante; après les soins assujettissants du premier âge, les parents considèrent les petits enfants comme sdvo 3. Ils les laissent vivre en toute liberté parce qu'ils ne redoutent pas pour eux les dangers matériels et moraux de la rue ; les ménages avant à peu près chacun une habitation indépendante, les marmots peuvent prendre leurs ébats sans se rendre incommodants. Comme ils doivent les envier les petits citadins que, dans les maisons-casernes des villes, on contraint au silence et à l'immobilité ! Dès qu’ils savent marcher, ils ne sont plus

i . Grand-Bornand, par exemple.

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