‹ Chants et chansons de la SavoieChapitre 24 sur 202 · Colonie , coloniettëj etc. : quenouille · texte numérisé non relu

Colonie , coloniettëj etc. : quenouille

5. Bërgô , rouet pour filer, dont les vieilles seules ont conservé l’usage : devient de plus en plus rare.

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temps de leur jeunesse avec tout le cortège des attendrissants souvenirs qui s’y rattachent. Ces chansons apportent encore la note réjouissante au grand jour de la fête traditionnelle des bergers, la « Pélà », fête au parfum champêtre, charmante de simplicité rustique : chaque année, le premier dimanche de mai, bergers et bergères du même village se donnent rendezvous, et, le cabas à la main, gonflé d’abondantes provisions, s’en vont faire joyeuse dinette ou « mérander » au bois.

Les mélodies, généralement très douces et mélancoliques, conviennent surtout au chant individuel ; pourtant quelquesunes sont parfaitement adaptées à l'exécution collective ; elles revêtent alors un caractère plus rude et plus large. Celles-ci sont aussi chantées par les « garçons » qui en ornent certains passages, très souvent le dernier vers, en accompagnant la ligne mélodique au-dessus et au-dessous, aux intervalles harmoniques : c’est ce qu’ils appellent : «. faire la contrevoix ». Ces chœurs finals sont d'un gracieux effet dans leur cadre, surtout si les bergères, venant s’y joindre, en adoucissent le timbre. Il y a là une jolie et curieuse tentative d'art harmonique, bien moins maladroite qu’on pourrait le supposer de prime abord. Ce mode d'exécution (qui, toutefois n'est pas absolument restreint aux Chansons de Bergères) est surtout familier à la montagne ; on peut l’entendre dans les vallées des Dranse, dans celle des Habère ; nous avons eu le plaisir d'écouter à Reyvroz, brodés sur une mélodie quelconque : Petits Oiseaux, des accords riches et variés, fort bien étoffés, inspirés par le seul instinct auditif, et que pourtant un musicien n'eût pas désavoués. On pouvait y suivre notamment, au grave, une marche de basse ascendante très correcte, dirigée sur la tonique finale. Les Chansons de Bergères aflectionnent surtout le rythme ternaire : les jeunes filles, les vieilles surtout, leur impriment généralement cette cadence favorite de berceuse ou de barcarolle, assez monotone dans son uniformité, mais dont s'accommode fort bien le ton dolent de la mélodie.

Dans ces pastourelles, aussi bien que dans les autres chants rustiques, il semble que le peuple n'ait pas su ou voulu exprimer le sentiment de la nature. Ce sentiment existe en son âme c’est peut-être bien la racine la plus forte, la plus profonde,

de son attachement à la terre, à la campagne — mais presque A son insu, et à 1 état latent, parce qu il n"a cherché ni à l'analyser, ni à le traduire. De temps à autre apparaît le « vert bocage », où chante le « gai ranssignolet », confident et messager, à la fois, des amoureux. C’est l’amour, en effet — le sentiment le plus fort et le plus universel — qui fournit le sujet des Chansons de Bergères ; rien de plus naturel , du reste, puisque c'est surtout « en champ » que bergers et bergères « font l’amour », lorsqu’il n’y a plus de veillées.

L analyse des situations et des sentiments peut fournir une base à une classification méthodique en deux groupes à peu près égaux. Dans le premier, les personnages (presque toujours Sylvie et Colin) expriment, le plus souvent par dialogue, leurs joies ou leurs peines d amour : douces ou langoureuses i d y 1 les , brouilles d amoureux, abandons mélancoliques, amours contrariées, etc.

Les chansons du second groupe, aussi important par le nombre, et bien plus homogène que le premier, procèdent toutes du meme thème : la bergère étant « seulette » au champ, vient à passer un galant, généralement riche, et de haute considération qui, ravi de sa beauté, lui offre sur le champ une vie somptueuse 1 en échange de son « petit cœur ». Que fait notre bergère? Dans une seule chanson, elle accepte; gagnée par 1 appât de la fortune, du bien-être, dont, au surplus, elle se réjouit de faire profiter ses parents, elle suit son « noble millionnaire », devient sa châtelaine, « Prussienne et maîtresse au château ». Dans toutes les autres, les promesses de ces amants de rencontre ne trouvent pas crédit, et ils se heurtent à un refus catégorique. Les dialogues peuvent varier de ton, mais toujours la « bocagère » restera fidèle à son berger. Ici, eile se défend comme à regret, et, sentant peut-être sa volonté fléchir devant la tentation d’offres séduisantes, elle se fait suppliante :

« Laissez la pauvre fille’

Que vous trouvez gentille;

Elle a promis son cœur. »

Ailleurs, c est une résistance doucement, mais fermement obstinée; ou bien feignant de ne rien comprendre, la bergère répond en patois, avec une niaiserie voulue, où perce un esprit malicieux et sarcastique : la chanson de Sylvie « Bonjour, Sylvie, Bonjhor , Moussu », typique et originale, est des plus

i . « Eternel mirage d’une immense fortune qui, dans l’esprit du paysan gagnepetit, ne saurait arriver que par un coup du sort. » (Despine : Recherches, 6o.)

Vieilles Chansons Savoyardes — 2

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populaires : cette tille du peuple qui met le gentilhomme si ridicule posture n’est pas seulement le personnage au beau rôle d’une aventure galante divertissante, mais aussi 1 héroïne d’un triomphe — véritable revanche — du petit, de 1 humble, sur le « gros », le « Monsieur » ; et cette situation ne manque pas de flatter l’amour-propre des auditeurs villageois auprès de qui elle obtient toujours un joyeux succès. Autre situation : Un berger se présente-t-il, qui a mauvais renom d'inconstance, « amant trompeur et volage », il est vivement rabroué et lestement éconduit. Est-ce un « vieux gris » ? Oh ! alors, gare à lui! L'apostrophe devient virulente, et les épithètes brutales et cruelles pleuvent dru, impitoyablement cinglantes, accompagnées de la menace d'un bon coup de houlette. Ne savourezvous pas l'ingénue sincérité de cet aveu? La bonne nature, aurait dit Molière, « parle là toute pure ».

« J’aime mieux mon doux berger,

Qui n’a pas vingt ans passés. »

« Au diable les richesses,

Quand les plaisirs n’y sont pas!... »

A un « beau Monsieur » qui remplace dans son troupeau quinze moutons ravis par le loup; au fils du roi lui-même, qui a poussé la condescendance jusqu'à lui ramener une brebis égarée, elle offre par reconnaissance... la laine de ses « blancs moutons», mais refuse son cœur qu’elle a « promis à Pierre ». Ce n'est certes pas sous cette forme candide et rustique que nos soupirants envisageaient la récompense...; dépités, ils se retirent penauds, dénouement plaisant, ou la bergère a le beau rôle. Voici venir à son tour un beau Capitaine ; c'est précisément celui de son berger : très curieuse coïncidence, mais qui ne laisse pas de placer la bergère dans une situation assez délicate. Cependant, elle n'est pas intimidée et elle écarte la représaille qui menace son amant, en invoquant la protection du « Maréchal Blaissonnié », un ami de son père, un « bon garçon ».

La fiction, on le voit, joue un grand rôle dans les Chansons de Bergères et leur donne une certaine originalité. Si d'autre part, nous considérons les sentiments mis en œuvre, il nous apparaît que cette poésie populaire est d une inspiration saine qui ne manque pas de caractère : noble fierté d’une vie simple; sereine philosophie de la vie. qui limite 1 ambition au tranquille

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bonheur d’une condition modeste ; vertu de la fille du peuple, « fille sage » qui tient à « son honneur garder », sa constance et sa fidélité à toute épreuve, capables de tous les sacrifices, jusqu'à celui d’une vie brillante qui lui est offerte, et qui devrait bien la griser, puisque ce désir hante ses rêves et berce son imagination. Pour la campagne, où Ton apprécie le bienêtre et l’intérêt matériels d’autant plus que les gains y sont le fruit très modique de bien des sueurs, où Ton sait combien un morceau de pain est dur à gagner, ce détachement des richesses, ce renoncement, a quelque chose d'élevé qui idéalise très heureusement ces productions rustiques.

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