‹ Chants et chansons de la SavoieChapitre 6 sur 202 · Molière: Femmes savantes, II · texte numérisé non relu

Molière: Femmes savantes, II

6. Dans ce dernier exemple, on voit que le peuple préfère devant en, à la liaison /’, celle plus moelleuse de n* qu’il emploie très souvent : Qui n’en veut, j’ n’en donne.

« Pourquoi, dit Gérard de Nerval, la langue a-t-elle repoussé ce % si commode, si liant, si séduisant, qui faisait tout le charme du langage deTancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons 1 ? »

Signalons encore en passant la présence très fréquente de yy en, explétifs, après les pronoms personnels, sujets ou compléments : ex. :

Je t’y (pour te) ferai comtesse...

Il y a sept ans que j 'en (pour je) suis militaire.

Presque tous nos poèmes sont en vers ; mais que de tourments le peuple leur a fait subir, les étirant, les raccourcissant, comme sur un lit de Procuste, pour corriger les défaillances de mémoire et faire cadrer paroles et musique ! Le vers est-il trop long? Une voyelle finale est élidée devant la consonne initiale du mot suivant, et voilà un pied de gagné :

Ce n’est pas à moi d’ descendr la première...

Oh ! quel secours veux-tu donc que j’ te donne ?

.... qu’la demande (pour qui la...)

Cette anomalie estconformeàcertaines tendances incorrectes de la prononciation savoyarde, qui apparaissent dans le langage de la plupart des enfants du pays, et des grandes personnes dont la diction n'a pas été cultivée. La plupart des e muets finals sont escamotés ou sacrifiés; on ne les « sort » pas, ils restent dans la bouche; les maîtres ont beaucoup à faire pour débarrasser leurs élèves de cette habitude, pour les amener à articuler les mots en entier, à prononcer toutes les voyelles qui doivent être entendues, sous peine d*estropier les vers. Ce défaut est parfois utilisé pour la rime: ainsi on trouve «rivièr » et « poissonnier’ » ; « regarder » et «derrièr* ». Parfois c est l'inverse ; un faux e muet est ajouté pour allonger le vers d'une syllabe féminine qui rime:

Je viens te voir(e)

Par amourette 2.

ou bien c'est une cheville qui vient combler le vide ; les ah ! oh ! abondent dans les poésies populaires.

1. Gérard de Nerval: ( Chansons et Légendes du Valois : Les Filles du Feu), p. 91 (Paris, E. Flammarion).

2. Les syllabes re et te tombent dans la mélodie, sur des notes à temps fort, St doivent porter entièrement.

Mais la remarque la plus générale à laquelleelles donnent lieu est que la rime se réduit très souvent à une simple assonance, comme dans les vieux poèmes français.

fort

derrièr(e)

olivier

aurore

rocher

aimer

amitié

rivièr(e)

Le lecteur, tout d'abord surpris de tant de licences hardies, se laisse peu à peu gagner par le pittoresque qui émane de ces textes, sauvageons de notre langue; il est séduit par tout ce que contient d'étrange et d'attirant ce style gueux et indiscipliné, à qui l'indépendance donne de l'allure, qui plaît par sa spontanéité, sa sincérité et le naturel de l'expression.

Au surplus, la poésie populaire est loin d'être dépourvue de tout ornement. Les chansons font intervenir certains éléments gracieux de la nature 1 2 3 , montagnes et vallons, bois, feuillage, bouquets de fleurs (rose), oiseaux (rossignolet), sous des formes simples, dont la gaucherie naïve, parfois tout enfantine, a quelque chose de charmant.

Le paysan aime la métaphore ; il la pratique couramment dans sa conversation ; en veut-on quelques échantillons ? Une femme disait à son mari qui se levait à une heure très matinale pour aller aux champs :

Yeu alâ-vô , mon poûrô Dïan , vtrë culotë brânlôn oncô *,

Et voici par quelle périphrase imagée un villageois caractérisait un passant de grande taille... :

Né vetïd ion q’é farë pa bon clïi lé frisé f apré lui 8.

Dans ses chansons il y a des comparaisons gracieuses, enthousiastes ou pittoresques :

J’ai fait l’amour à une rose.

Oh ! si l’amour prenait racine,

J’en planterais dans mon jardin ! J’en planterais si long, si large,

Qu’ j’en frais part à mes camarades !

Si j’étais hirondelle,

Que je puisse voler,

1 . Nous verrons plus loin que nos Chansons empruntent à la nature des ornements seulement, mais non des thèmes.

2. Où allez-vous, mon pauvre Jean, vos pantalons bougent encore (vous êtes à peine déshabillé).

3. En voilà un après qui il ne ferait pas bon cueillir des cerises.

Sur le sein de ma belle.

J’irais m'y reposer.

Si j’avais un tambour Garni de violettes.

Gentil cœur d’amour.

Je le ferais rouler

Sur la fidélité

De ma chèr’ bien-aimée.

J'ai tant pleuré, versé de larmes.

Que les ruisseaux ont débordé,

Petits ruisseaux, grandes rivières, Etlesmoulinssesontmisàvirer 1.

« Quand on étudie attentivement la langue campagnarde, disait André Theuriet, on est tout étonné d’y découvrir à chaque instant des images saisissantes et colorées.

« Les lettrés ont longtemps méprisé la muse du peuple, avec ses naïvetés, ses répétitions familières, sa prosodie élémentaire et indépendante, où les vers ne riment qu'une fois sur deux et par assonance... Ceux qui ne considèrent pas uniquement l’écorce des choses et qui savent trouver l'amande sous la coque rugueuse d'un fruit sauvage, comprendront bien vite tout le parti que l'art peut tirer de ce minerai encore enveloppé dans sa gangue. Ils s'habitueront rapidement à cette poésie qui a un goût de terroir et ils se laisseront sé-

duire 2. » .

«Ce n'est pas tout de suite, dit aussi le comte de Puy maigre,

au’on se laisse aller à cette séduction étrange ; il faut s'habituer à l'absence d’art, au défaut de transition, à la négligence de toutes les règles. C’est une mélodie toute naïve, toute simple, et pourtant on ne l'aime qu’après l’avoir entendue souvent. Quand on a commencé à lire des poésies populaires, on ne s'arrête plus. La poésie n’a pas longue haleine; elle ne fait point de récits détaillés, elle se passe d'exposition : elle entame un sujet brusquement par le point qui lui semble le plus intéressant. Elle n’indique pas les changements de lieux, elle fait passer, sans en avertir, d’une scène dans une autre, elle ne donne pas la parole à tels ou tels personnages, ils la prennent d'eux-mêmes; c’est à l’auditeur à se débrouiller et à deviner les interlocuteurs. Elle n’intervient du reste, ni pour les blâmer,

i On trouvera au commentaire des Ch. d’Amour, un aperçu plus détaillé de la métaphore et de l’image dans l’expression populaire.

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